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OUT OF WORK DICTATOR (Street Art By CRO), by JOE MARINARO via Flickr CC
OUT OF WORK DICTATOR (Street Art By CRO), by JOE MARINARO via Flickr CC

La chute de Kadhafi, une bonne nouvelle pour l’Afrique

L’ex-dictateur libyen Mouammar Kadhafi, qui a dirigé son pays d’une main de fer pendant 42 ans est en fuite. Les combattants du Conseil national de transition (CNT) se sont mis à ses trousses partout à travers le pays, en attendant de prendre son fief de Syrte, le dernier bastion de ses troupes.

Après six mois d’insurrection, la révolution du peuple libyen partie de Benghazi dans la dynamique du printemps arabe a pris Tripoli, à la suite de violents combats contre l’armée loyale. Il aura fallu une mobilisation des puissances occidentales à travers l’ONU et l’Otan —qui ont manifestement soutenu les rebelles— pour arriver à chasser Mouammar Kadhafi de Tripoli.

Comme d’habitude, l’Union africaine (UA) a montré son incapacité à trouver des solutions à un conflit africain. Les tergiversations des chefs d’État du continent face à la crise libyenne ont donc laissé la place à l’ONU, et par procuration aux grandes puissances occidentales avec la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis en tête. Forts de la sanglante répression menée contre les insurgés et la menace d’un massacre qui pesait sur leur fief de Benghazi, l’occasion était bonne pour signer l’arrêt de mort du régime Kadhafi.

Alors même que le CNT présidé par Moustapha Abdeljalil a déjà installé son équipe dans la capitale libyenne, l’UA se refuse toujours à le reconnaître officiellement. Au motif que tant que les combats continuent, la légitimité du CNT ne saurait être reconnue. Paradoxalement, le nombre de pays africains —y compris ceux dont les dirigeants étaient des «amis du Guide»— qui ont tourné la page Kadhafi ne cesse de s’allonger.

Le Bénin, qui l’a fait le 26 août dernier à travers une déclaration officielle du gouvernement, se dit «disposé à œuvrer aux côtés du Conseil national de transition, dans le cadre de l’Union africaine, à la recherche de solutions pacifiques à la crise actuelle ainsi qu’à la promotion de toute initiative visant la reconstruction de la Libye et la réconciliation du peuple libyen. Le Bénin exhorte le Conseil national de transition à tenir ses engagements vis-à-vis du peuple libyen en lui garantissant les conditions les meilleures d’expression des libertés fondamentales dans la paix, la sécurité, la meilleure gouvernance, l’intégrité territoriale, l’indépendance et la souveraineté de la Libye».

Le changement de régime en Libye n’est pas seulement une bonne nouvelle pour les Libyens, qui aspiraient à plus de démocratie, de bonne gouvernance et de mieux-être. C’est aussi une bonne nouvelle pour l’Afrique noire.

Arrivé au pouvoir en 1969 par un coup d’État qui renversa le roi Idriss 1er, Mouammar Kadhafi s’est autoproclamé «Guide» du peuple libyen en instituant une dictature basée sur une idéologie dont les fondements sont inscrits dans son fameux Livre vert. Mais c’est surtout grâce aux immenses ressources pétrolières de son pays et l’argent qu’elles génèrent qu’il va mettre certains pays de l’Afrique subsaharienne en coupe réglée.

Le pétrole pour les contrôler tous

Cette stratégie s’inscrivait dans son ambition ubuesque de devenir le nouvel empereur de l’Afrique. Et le maillon faible du continent étant l’Afrique noire, il s’est méthodiquement employé à mettre nombre de dirigeants de ces pays sous sa botte, de gré ou de force, à coups de pétrodollars.

C’est un secret de polichinelle que Mouammar Kadhafi entretenait à l’intérieur du territoire libyen une armée parallèle de mercenaires. Elle était composée de combattants de plusieurs nationalités que l’ancien dictateur tchadien Hissène Habré qualifiait en son temps de «Légion islamique». Cette armée a servi à Kadhafi pendant longtemps pour déstabiliser bien des pays voisins, à commencer par le Tchad.

L’ex-colonel de l’armée libyenne s’est particulièrement illustré en Afrique noire par le financement de plusieurs rébellions armées et le soutien de nombreux coups d’État (e dernier en date est celui intervenu en Mauritanie). Mouammar Kadhafi est à l’origine de la quasi-totalité des conflits qui ont eu lieu au Tchad, tant il voulait contrôler, voire annexer le pays.

Après le coup d’État contre le capitaine Thomas Sankara en 1987, il a entretenu d’excellentes relations avec le régime du président Blaise Compaoré du Burkina Faso. C’est en Libye que furent formés les rebelles de l’ex-président libérien Charles Taylor, et leurs équipements transitèrent par la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso. Ce qui permit à Taylor de lancer dès 1989 l’une des guerres les plus meurtrières de l’Afrique de l’Ouest, et qui s’étendit à la Sierra Leone avec le capitaine Foday Sankoh. Ces guerres ont d’ailleurs valu à leurs meneurs d’être traduits devant la Cour pénale internationale.

L’armée de Mouammar Kadhafi est intervenue plusieurs fois dans le conflit en Centrafrique lors de la présidence d’Ange Félix Patassé dans les années 1990, comme elle le fut en son temps au Tchad aux côtés de l’ancien président Goukouni Weddeye dans les années 1980.

Au Niger comme au Mali, il suscita des rébellions internes ou mit ses mercenaires au service de la déstabilisation de ces pays chaque fois qu’il a eu maille à partir avec leurs dirigeants.

Au Soudan, il s’impliqua activement en soutenant les rebelles du Sud avant la partition du pays et l’indépendance de cette région. Les autorités nigérianes le soupçonnent aussi d’avoir eu des liens avec la secte islamique Boko Haram, qui s’illustre aujourd’hui par des actes terroristes de grande ampleur au Nigeria. Elle vient d’ailleurs de signer l’attentat du siège de l’ONU qui a fait une vingtaine de morts le 26 août à Abuja, la capitale fédérale.

La désillusion du Guide

Le rêve de Mouammar Kadhafi a toujours été d’être le leader à la fois du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne. Faute de pouvoir s’imposer au Maghreb avec l’idée du panarabisme, ces dernières années il avait choisi d’utiliser l’argent du peuple libyen pour assouvir ses ambitions de leadership en jetant son dévolu sur l’Afrique noire.

Pendant que son entourage faisait toutes sortes d’affaires dans les pays concernés avec la Libya Arab Africa Investment Company, il finançait les dirigeants et parfois leurs opposants à l’occasion des échéances électorales. Des chefs d’État africains n’hésitaient pas parfois à recourir à lui pour leurs fins de mois difficiles.

On lui reconnaîtra cependant d’avoir tout fait pour inciter ses pairs à transformer l’Organisation de l’unité africaine (OUA), inefficace et moribonde, en une nouvelle organisation panafricaine dénommée Union africaine. Mais cet engagement en faveur d’une fédération des pays africains sur le modèle américain pour créer les «États-Unis d’Afrique» cachait le dessein inavoué d’en être le président.

Pour mieux asseoir son hégémonie sur l’Afrique noire, il a créé la Communauté des États sahélo-sahariens (CEN-SAD). Cette organisation qui se voulait internationale est en fait une union économique qui regroupe 28 pays africains. Tous sont des pays d’Afrique noire, à l’exception de la Libye et de l’Égypte. Et la CEN-SAD fonctionne comme une organisation concurrente des grands ensembles économiques dont disposent déjà les grandes régions d’Afrique.

Fidèles jusqu'au bout

Ils sont légion, les chefs d’État africains redevables à bien des égards à Mouammar Kadhafi. Ce n’est donc pas surprenant que face au conflit libyen, ils aient choisi de tenter de le sauver ou de garder le silence jusqu’au dernier moment —à quelques exceptions près. Le président ougandais Yoweri Museveni est l’un des rares à avoir dit ce qu’il pensait du Guide, en critiquant «sa tendance à l’ingérence dans les affaires internes de nombreux pays africains, en utilisant le peu d’argent dont la Libye dispose comparé à ces pays. Un exemple frappant a été son engagement auprès des dirigeants culturels d’Afrique noire (rois, chefs, etc.). Quand ils ont refusé de soutenir son projet de gouvernement africain, Kadhafi, aussi incroyable que cela puisse paraître, a pensé qu’il pouvait les contourner et travailler avec ces rois pour mettre ses projets à exécution».

La volonté de Mouammar Kadhafi de vouloir s’imposer comme le futur président des États-Unis d’Afrique l’a conduit à commettre beaucoup d’erreurs. A telle enseigne qu’il était devenu le grand handicap à la réalisation de cette ambition commune. Même si, il faut le reconnaître, dans cette perspective, certains dirigeants africains ne sont pas encore prêts à perdre leurs privilèges par la remise en cause de la souveraineté de leur pays.

Sa chute, une leçon pour l'Afrique subsaharienne

La chute de l’ancien Guide de la révolution libyenne est, en définitive, une bonne nouvelle pour plusieurs raisons.

Primo: il ne sera plus au pouvoir pour faire ou défaire les régimes en jouant à sa guise et selon son humeur les trouble-fêtes en Afrique noire.

Secundo: la construction de l’Union africaine n’aura plus à souffrir de sa présence compromettante et de sa prétention à en être le leader.

Tertio: les dirigeants africains devraient tirer les leçons de sa chute, sur la nécessité de dépasser les derniers écueils afin de réaliser l’unité de l’Afrique, quelle que soit la forme que cette union devra prendre. C’est la seule façon pour d’autres dirigeants d’Afrique d’éviter à l’avenir le sort de Mouammar Kadhafi.

Car on a beau le critiquer, rien ne prouve que la façon dont l’Occident a géré le conflit libyen était l’unique et la meilleure. Pour Yoweri Museveni:

«L’habitude aujourd’hui bien enracinée des pays occidentaux d’abuser de leur supériorité technologique pour imposer la guerre aux sociétés moins développées, sans logique indéboulonnable, va déclencher une course à l’armement mondiale».

Si demain, les futurs États-Unis d’Afrique veulent pouvoir garantir leur souveraineté, il n’y a pas meilleure leçon que la chute de Kadhafi.

Marcus Boni Teiga

 

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Marcus Boni Teiga

Ancien directeur de l'hebdomadaire Le Bénin Aujourd'hui, Marcus Boni Teiga a été grand reporter à La Gazette du Golfe à Cotonou et travaille actuellement en freelance. Il a publié de nombreux ouvrages. Il est co-auteur du blog Echos du Bénin sur Slate Afrique.

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