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Des manifestants devant l'ambasse égyptienne, à Paris, le 5 février 2011. REUTERS/Charles Platiau
Des manifestants devant l'ambasse égyptienne, à Paris, le 5 février 2011. REUTERS/Charles Platiau

Faire la révolution à Paris

La Révolution du jasmin n’a pas seulement fait des émules au Caire. Dans la capitale française, la parole des Tunisiens et des Egyptiens s’est aussi libérée.

«Dégage Moubarak!» Le mot d’ordre est le même à Paris qu’au Caire. Devant l’Ambassade d’Egypte, avenue d’Iéna, ils n’étaient, vendredi 4 février, qu’une petite centaine à scander en arabe les slogans de la place Tahrir. Les épaules enveloppées d’un drapeau tunisien, ces hommes jeunes, parlant difficilement le français, sont presque tous ouvriers dans le bâtiment. Pour la plupart sans papiers et parfois atteints de l’hépatite C (17% de la population égyptienne aurait contracté cette maladie), ces Egyptiens de Paris ne se cachent plus: «On a la rage de voir ce qui s’est passé ces derniers jours, et tous ces morts», confie l’un deux, qui tient la photo d’un jeune Egyptien tué il y a deux jours au Caire.

«On n’attendait pas grand-chose de ce régime, mais sa violence et son cynisme dépassent ce qu’on pouvait craindre», explique un autre. Ils sont partagés entre la «fierté énorme» des premiers jours et une «énorme colère» face à ce qu’Omar, un de leurs porte-parole, juge être une «stratégie odieuse» du gouvernement égyptien.

«En libérant des voyous emprisonnés, poursuit Iman, une jeune diplômée de sciences politiques, en payant 250 livres [31 euros] et en armant ses hommes de main de couteaux et coktails molotov, à dos de chameaux pour faire peur, le régime veut créer le chaos alors que le mouvement est pacifique!».

Venue avec sa copine Basma qui travaille dans le quartier, elle nie catégoriquement qu’il puisse y avoir «des pro-Moubarak. Que la presse française arrête avec cette histoire de pro- et anti-Moubarak, ça m’énerve!»

«Quand on regarde les manifestants sur Al-Jazeera, on n’a qu’une envie, c’est de manifester là-bas avec eux», dit-elle encore. Son père, arrivé en France dans les années 70, pense même à filer au pays pour en être. Alors pour l’instant «le moins qu’on puisse faire c’est manifester ici. Mais y a intérêt à ce que Moubarak parte, sinon on est grillés!», poursuit Iman, mi-figue mi-raisin en montrant du menton la dizaine d’officiers de sécurité de l’ambassade, éparpillés parmi les manifestants qu’ils photographient et filment sans relâche.

«Si Moubarak reste, explique Basma, on est fichées avec toutes ces photos qu’ils prennent; et alors pas question de retourner en Egypte, on passerait un mauvais moment à l’aéroport.»

Sa copine ajoute: «Si les Frères musulmans qui sont armés se lançaient à l’attaque du Palais, ce serait un bain de sang!». Omar rejette cette hypothèse car «ce ne sont pas les Frères musulmans qui ont fait cette révolution, ils ont une volonté démocratique et s’inscrivent plutôt dans une logique de réformes graduelles».

Une mobilisation égyptienne limitée

Vendredi 4 février, devant l’ambassade, les Egyptiens se trouvaient un peu seuls. Hormis la présence d’un Iranien —qui distribuait un message de soutien de Mir Hussein Moossavi, «le chef du mouvement vert en Iran»—, de quelques Libanais et Syriens, on comptait une toute petite poignée de Français déterminés —quelques militants communistes ou maoïstes. Avec le Nouveau parti communiste anticapitaliste (NPA), pour fournir le groupe électrogène sur le lieu de l’autre manifestation égyptienne, tous les soirs, au métro Couronnes. «On envie les Egyptiens de Londres, avoue Basma. En Angleterre, nous avons un vrai poids et sommes très organisés. Ici, on ne représente rien à côté des Tunisiens».

«Comment reconnaît-on un Tunisien à Paris?» blaguaient ces derniers durant les premiers jours de la révolte tunisienne. «Eh bien, il a des cernes sous les yeux et l’oreille scotchée à son iPhone».

«Au début, la seule chose qu’on pouvait faire pour soutenir nos familles, amis et collègues en Tunisie, c’était de leur faire passer un maximum d’informations en temps réel et d’expliquer à l’opinion publique française ce qu’il se passait», explique l’économiste Mohammed-Ali Marouani.

Il avait comme la majorité des Tunisiens de Paris le même ras-le bol du régime, mais n’aurait jamais pensé que Ben Ali fuirait si vite. «C’était terrible pour moi d’entendre nos interlocuteurs français nous expliquer que la Tunisie, c’était peut-être une dictature, mais un pays qui marchait somme toute pas mal!». La semaine dernière, pour la première fois, 300 Tunisiens se retrouvaient pour tenir un débat politique à Paris.

Un grand moment «libérateur» car «on a découvert qu’on ressentait tous le même sentiment de honte depuis des années, et combien on l’avait refoulé ici à Paris» explique l’une des coordinatrices de ce rassemblement. «Non seulement ce n’était pas gratifiant d’entendre les Français parler comme ça de la Tunisie, poursuit Hela Youssi, mais en plus, ce chantage à l’islamisme était devenu insupportable». Résultat, cette fille d’un syndicaliste et d’une féministe s’était engagée dans d’autres combats politiques, bien loin de la Tunisie.

Hela, comme les Egyptiennes Basma et Iman avec Moubarak, n’a pas attendu le départ de Ben Ali pour jeter le masque.

«Au tout début des manifestations fin décembre, j’étais à Beyrouth pour mon travail, et j’ai décidé de prendre la parole dans une conférence. Je savais que je risquais d’être grillée, de ne plus pouvoir revenir dans mon pays, mais ce n’était pas possible de faire autrement alors qu’en Tunisie, il y avait des morts.»

A son retour à Paris, Hela découvre que l’un de ses collègues de l’université Dauphine «partage les mêmes idées (qu’elle) alors que j’étais convaincue qu’il était membre du RCD et qu’il soutenait le régime!»

La France dépassée par les évènements

Déçus par l’attitude du gouvernement et de la gauche française, «même si on n’en attendait pas grand-chose, vus les liens qu’ils avaient tous avec le régime», ces intellectuels, enseignants ou syndicalistes tunisiens de Paris, ont en revanche été choqués par le refus du Parlement européen de voter une motion sur la Tunisie.

«De nombreux opposants tunisiens s’étaient rendus à Strasbourg. Ils avaient été auditionnés par les députés, que je croyais plus libres et progressistes que la Commission européenne», explique Mohammed-Ali Marouani, qui raconte que le discours du Vert Daniel Cohn-Bendit a «fait le tour de la Tunisie».

«Le seul petit réconfort, reconnaît cet universitaire, fut de l’entendre reprocher aux députés européens leur manque de courage. Et venant de lui, c’était encore plus légitime: on ne peut le soupçonner de rejeter le monde musulman puisqu’il est un des rares à soutenir publiquement la candidature de la Turquie à l’Union européenne.»

Hela Youssi a autre chose sur le cœur. «Pourquoi, dit-elle, la presse française parle-t-elle de "Révolution du Jasmin"?!» Un cliché orientaliste des journalistes français qui serait d’autant plus stupide qu’il n’y a pas de jasmin dans les régions de l’intérieur où le mouvement a commencé.

«On se sent dépossédés par ce terme qui nie ce qui s’est réellement passé, ce qu’a vécu notre peuple, dénonce Hela. Cette révolution ne s’est pas faite avec des fleurs mais dans le sang, n’oublions pas qu’il y a eu des morts et que l’ennemi c’était la dictature.»

Faire la révolution à Paris, c’est assurément, pour les Tunisiens et pour les Egyptiens qui y vivent, reprendre une parole qu’ils se sont trop longtemps interdite ou qui leur a été confisquée. Une «renaissance», disent-ils tous.

Ariane Bonzon

Ariane Bonzon

Journaliste, spécialiste de politique étrangère. Elle a été en poste à Istanbul, Jérusalem et Johannesbourg. Vit et travaille actuellement entre la France et la Turquie. Dernier ouvrage paru: «Dialogue sur le tabou arménien», d'Ahmet Insel et Michel Marian, entretien d'Ariane Bonzon, ed. Liana Levi, 2009.

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