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Nicole Compton et Kendell Eugene posent pour promouvoir le carnaval de Notting Hill, le 24 août 2011. REUTERS/Luke MacGregor
Nicole Compton et Kendell Eugene posent pour promouvoir le carnaval de Notting Hill, le 24 août 2011. REUTERS/Luke MacGregor

Le carnaval de Notting Hill victime du racisme

A Londres, le carnaval de Notting Hill est l’une des principales manifestations de l’été, pour célébrer le temps d'un weekend la culture noire, caribéenne mais aussi africaine et asiatique. Mais les manifestations violentes de cet été, auxquelles de nombreux jeunes noirs ont été associés, donnent une autre saveur au carnaval.

Le carnaval de Notting Hill ne semble plus être vraiment à sa place. Notting Hill, c’est un quartier riche et huppé de l’ouest de Londres, bordé par le plus grand parc de la ville, Hyde Park. C’est une adresse prestigieuse où vivent les stars, les intellectuels connus ou encore les hommes politiques importants, comme le Premier ministre britannique David Cameron, qui y habitait avant de devenir locataire du 10, Downing Street.

L’événement annuel qu’il accueille est tout au contraire populaire, riche en couleurs et draine des foules des quartiers défavorisés de la ville, ainsi que des curieux et des touristes venus du monde entier. Ce contraste entre la manifestation et le lieu où elle se tient rappelle à tous les origines et le sens de ce carnaval né il y a plus de 40 ans de la lutte des noirs pour leur intégration en Angleterre, un pays où ils n’étaient pas forcément les bienvenus, où ils avaient peu de droits et peu d’espoir d’ascension sociale.

Un rêve d’intégration

A la fin de la Seconde Guerre mondiale, les autorités britanniques ont incité de nombreux jeunes du Commonwealth à immigrer au Royaume-Uni pour aider à la reconstruction du pays. Des centaines de milliers de noirs des Caraïbes ont répondu favorablement à cet appel. Cette immigration massive et soudaine n’a pas tardé à provoquer des frictions avec une frange de la population blanche.

«Quand j’ai emménagé à Londres en 1956, j’ai eu du mal à me loger. Partout où j’allais, il était écrit en toute lettres "No Irish, No Blacks, No Dogs" [Pas d’Irlandais, pas de noirs, pas de chiens]. On n’avait aucune chance. On était rejetés pas pour ce qu’on avait fait, mais pour ce qu’on était», explique Bill Williams, un des anciens de la communauté jamaïcaine de Londres.

Cette hostilité se transforme très vite en guerre ouverte entre noirs et groupes extrémistes xénophobes. En 1958, des manifestations violentes ont lieu dans le quartier, alors populaire, de Notting Hill. Elles débouchent sur la mort d’un jeune homme originaire d’Antigua.

Ce décès incite la communauté noire à contre-attaquer par des moyens pacifiques. Défiant les groupes extrémistes, une jeune journaliste originaire de Trinidad et Tobago, éditrice de la West Indian Gazette, initie en 1959 une marche au centre de Londres pour célébrer «les aspects positifs de la culture caribéenne». Quelques mois plus tard, Claudia Jones et ses amis récidivent en organisant le tout premier carnaval caribéen à Londres, avec pour slogan «A people’s art is the genesis of their freedom» (L’expression artistique d'un peuple est l’essence de sa liberté). Le carnaval de Notting Hill est né.

D’abord organisé en salle, il devient un carnaval annuel de rue quelques mois après la mort de Claudia Jones, en 1964. Plus d’un demi-siècle plus tard, l’événement est devenu un label mondialement connu de la diversité culturelle londonienne, alors que les revendications sociales pour lesquelles se battaient les initiateurs du festival et les tensions intercommunautaires demeurent.

Goût d’inachevé

A Kennington, l’un des quartiers pauvres et majoritairement noir du sud de Londres, l’organisation du carnaval de Notting Hill est au cœur de la vie de nombreux habitants. Son centre social pour les jeunes, l’Oval House Theatre (OHT) est le siège de South Connections, l’un des groupes musicaux qui animent le carnaval.

Chaque année, les jeunes de l’OHT passent de longs mois à préparer la manifestation. Clary Salandy, un des vétérans du carnaval, estime qu’au-delà des jubilations éphémères, Notting Hill «donne une direction à ces jeunes noirs défavorisés en leur apportant le sentiment d’accomplir des choses». Ce sentiment est peut-être ce qui a manqué à de nombreux jeunes du quartier de Brixton cet été.

Situé à deux pas de Kennington, Brixton a été grandement touché par les manifestations violentes au début du mois d'août. Pendant de longues heures, des jeunes et des moins jeunes ont cassé et pillé des magasins, saccagé des bien publics sous le regard impuissant de policiers complètement débordés.

«J’ai participé à la casse et je ne regrette rien. Les jeunes ici n’ont rien, et aucun espoir d’avoir quoi que ce soit. C’était l’une des rares occasions pour nous de prendre le pouvoir et on ne s’est pas gênés», explique un jeune du quartier.   

Chaque édition réussie du carnaval de Notting Hill apparaît comme une nouvelle victoire pour ses défenseurs. Mais combien de temps pourront-ils encore tenir? Depuis des décennies, certains habitants du quartier se battent pour chasser le carnaval de leurs rues. Déjà en 1977, la mairie de Chelsea and Kensington (dont dépend Notting Hill) proposait de transférer l’événement dans le stade de White City, certains résidents se plaignant du bruit et de la criminalité en période de festival.

L’un d’eux, Patrick O’Flynn, estime que «cette manifestation budgétivore, source de troubles, de violence et de vols» devrait être purement et simplement interdite. L’année dernière, la manifestation, largement financée par la mairie de Londres, a coûté plus de 7 millions d’euros rien qu’en frais de sécurité. La note sera encore plus salée cette année, avec plus de 16.000 policiers mobilisés.

Les images télévisées cet été des émeutes à Londres et Manchester, qui hantent toujours les esprits, renforcent les craintes de débordements. Des restrictions ont donc été imposées. Les manifestations de rue s’arrêteront à 18 heures et les cafés à proximité du carnaval fermeront à 21 heures. A titre préventif, plus d’une quarantaine de fauteurs de troubles potentiels ont été arrêtés au cours d’une série de raids matinaux coordonnés mercredi 24 août.

Au-delà de ces mesures de dernière minute, c’est tout le concept du carnaval qui va probablement être repensé. Le nouveau directeur de son comité d’organisation, Chris Boothman, par ailleurs membre de l’autorité de régulation de la police, a indiqué que dans le «but de rendre le carnaval plus rentable, il pourrait dans les prochaines années être plus éclaté dans divers quartiers de la ville, et organisé dans des cafés et restos plutôt que dans la rue». Une vision rejetée par les «puristes», qui estiment que le carnaval va perdre son âme si de telles modifications étaient appliquées. 

Caroline Sorgho

Edwige Caroline Sorgho

Journaliste ghanéenne. Ex-reporter à la BBC, spécialiste de l'Afrique de l'Ouest et du Royaume-Uni.

Ses derniers articles: La contraception sauve la vie des femmes  Londres, les émeutes de la pauvreté?  Le carnaval de Notting Hill victime du racisme 

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