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Quand la zetla remplace le bourek

Des jeunes qui rompent le jeûne avec de la zetla. Ils ne sont pas seulement chômeurs et délinquants, mais même des cadres sont de la partie. El Watan week-end se fait passer pour un consommateur le temps d'une journée. Zaki, 22 ans, est assis sur une marche en haut des escaliers d'une venelle près du marché Clauzel (Alger-Centre). Il dévisage les badauds qui passent puis regarde sa montre. Les aiguilles sont immobiles, il se rappelle que c'est de la pacotille puis tire son portable pour voir l'heure. Il scrute le passage de son sarraf (dealer de drogue) depuis une heure déjà. «Ah comme j'ai mal au crâne ! Et cette chaleur ça me tue mec !», lance notre jeune ami avec son accent algérois surfait à la manière des petits durs. Il regarde encore sa montre figée puis relit l'heure sur son Smartphone : «Il est bientôt 19h ya rabbi ! Où est-il passé ce tipanna (le vendeur) ? Je ne peux pas rentrer bredouille, il me le faut ce joint pour la rupture du jeûne, je ne veux pas attendre encore le début de soirée !», se lamente-t-il.  «Même si la zetla est disponible à gogo, il est difficile de s'en procurer lorsque les rues sont désertes et qu'il n'y a pas beaucoup de gens. Les vendeurs ne prennent pas de risque, car il devient plus facile pour la police de les repérer», nous explique Zaki. Pour les besoins de notre reportage, il accepte de nous introduire dans le milieu en nous faisant passer pour des consommateurs nouveaux dans le quartier. Zaki nous donne rendez-vous à la sortie du marché Meissonnier d'Alger. Il y travaille comme vendeur de légumes. «Le plus gros de ce que je gagne, je le consomme en alcool et en zetla. Aujourd'hui, je n'ai tiré que 600 balles de bénéfice après une interminable journée au marché, de quoi me payer la moitié d'un merwed (une barre de cannabis, le coût moyen est de 1000 DA), de quoi me rouler cinq a six joins, ce n'est pas assez pour passer une soirée khalwi (zen) !», se désole-t-il. Allah Akbar «Les dealers refusent désormais de vendre en dessous de la barre de 1000 DA, cela me met dans une mauvaise passe. D'habitude je fais appel à un ami pour cotiser à deux et se procurer la dose quotidienne.» «En dehors du Ramadhan, une bouteille de vin et quelques bouffés et khlass naâmar rassi bien (et je suis dans les vapeurs !), explique-t-il. Mais en plein Ramadhan... l'alcool est illicite, tu comprends mon frère ?» Il est 19h30 et tipannan n'est toujours pas là. Zaki décide alors de tenter le sarraf du quartier voisin. Il redouble de vigilance et prend la précaution de nous demander de nous éloigner le temps de rentrer dans la cage d'escalier d'un immeuble et revenir quelques minutes plus tard. Le visage illuminé, il lance : «C'est bon kho, frit'ha (c'est réglé).» Allah Akbar retentit dans la ville, l'heure de la rupture du jeûne a sonné et Zaki grille son premier joint. «Mon joint passe avant la chorba et mon bourek n'en sera que meilleur», rigole-t-il. L'Algérie compte officiellement 300 000 consommateurs de drogue. Mais en réalité, leur nombre est beaucoup plus important. Selon l'Office national de lutte contre la drogue et la toxicomanie(ONLDT), plus de 18 000 personnes sont passées devant les tribunaux algériens au cours des douze derniers mois pour des affaires liées aux produits illicites, dont 142 femmes. «14 234 personnes ont été jugées pour des affaires de détention et de consommation de drogue et 4281 autres pour des affaires de trafic et de commercialisation de la drogue», annonçait le premier responsable de l'Office. Cela n'a dissuadé personne et on continue à se procurer du cannabis sans le moindre souci. Houkouma De l'autre côté de la baie d'Alger, Farid, la trentaine, cadre moyen, responsable dans une boîte de communication, sirote du thé dans un gobelet en plastique sur Coco Plage. Il contemple les lumières d'Alger au loin et fait mine de se promener sur le sable. Il a en fait rendez-vous avec un des masghars (jeunes) du voisinage, ces jeunes adolescents sans le sous qui font le kodiane (achats) des grands, moyennant des petits bouts de l'élixir. C'est aussi à travers ce genre de petits sales boulots que des enfants, à peine pubères, inhalent leurs premières bouffées hallucinogènes. Les plus petits passent plutôt inaperçus devant les patrouilles de police dans le chahut des soirées ramadanesques. Mais le hic, c'est qu'ils sont un peu trop bavards et fiers de leur incursion intrépide dans le monde des grands. Ils deviennent vite une source d'information sur les habitudes des junkies du quartier. Farid en est un, publiciste aux airs d'intello désinvolte, c'est un habitué des bars algérois pendant l'année et fumeur de zetla pendant le Ramadhan. Fermeture des bars oblige, explique-t-il. «Je prends le risque d'approvisionner deux collègues à moi, dont une fille. Elle en est accro et la pauvre ne saura jamais s'en procurer personnellement. Ce soir, je compte en acheter pour 3000 DA», confie-t-il. Mais ce soir, un maillage des moins discrets quadrille la cité Sonatrach et ses alentours. Indics, flics en civil et jeunes du quartier se regardent en chiens de faïence. «Ce soir pas de chocolat !!», peste Latcha, en direction des deux petits voisins venus à sa rencontre à la sortie de la mosquée jouxtant cette cité de fonctionnaires. Latcha, la trentaine entamée, est le dealer du coin. Il en a le monopole depuis plus d'une dizaine d'années, avec un autre jeune, qu'il introduit comme étant son cousin. Tout le monde l'appelle oulidkhalti, mais personne ne connaît son vrai nom ! Les deux petiots s'immobilisent glacés d'effroi quand deux policiers surgissent d'entre les fidèles sortants des tarawih. Latcha Le premier policier, un gaillard basané en jeans et t-shirt, immobilise Latcha en lui serrant les deux mains frêles fermement dans son poing, il lui secoue les bras en souriant comme pour le saluer, son collègue a déjà les mains dans les poches latérales ouvertes dans son kamis blanc. «N'insistez pas ! Je ne porte absolument rien sur moi ! hadarate !» Les mômes rentrent bredouilles rapporter la mauvaise nouvelle à Farid. Ils prennent un malin plaisir à lui narrer la scène en détail avant de filer à la vue de la voiture de patrouille qui vient braquer ses phares sur le rivage. En quittant la plage, Farid croise Latcha, toujours en compagnie des agents de police se dirigeant vers la baraque de fortune où oulidkhalti les attend, attisant nonchalamment les braises de son barbecue. «Ce soir, tout le monde rentrera bredouille ! Et c'est valable pour el houkouma !», ironise Farid, qui vient de se joindre à nous sur la terrasse du café. Fumant nerveusement cigarette après cigarette, il nous parle tantôt de son mal de crâne, tantôt de ses fumeries «démocratiques» dans les cafés à shit d'Amsterdam l'été dernier. Enfin, il se met à nous raconter la routine de ce petit trafic bien établi dans son quartier et encore plus prospère durant le mois sacré, de la traditionnelle descente des policiers familiers, leur admonestation coutumière et leurs fouilles machinales qui n'ont jamais mis la main sur le fumeux butin des ouledkhalti. «Latcha n'a jamais caché son jeu. Il vend à qui en veut par plaques et par petits morceaux, Quant à la planque de son "saint graal'', le mystère reste entier», conclut Farid. Selon un haut responsable de la DGSN, «le mois de Ramadhan connaît une hausse importante des quantités vendues et les vendeurs se multiplient, même les plus jeunes s'y mettent», confie-t-il. Les consommateurs de cannabis anxieux comme Zaki et Farid sont légion durant ce mois, car s'approvisionner dans la journée devient pour eux un vrai casse-tête, voire un parcours du combattant. Motocycliste Nous quittons Alger-Plage pour regagner le Centre dans un «taxi clandestin». Il n'en a pas fallu pour que le taximan enchaîne : «Hier encore, j'ai failli me faire avoir par la bêtise de ces petits drogués. Je fais la navette entre la place des Martyrs et Kahwate Chergui pour 100 DA la place seulement. Je veux bien courir le risque de me faire verbaliser ou même voir ma voiture partir pour la fourrière une petite semaine, mais jamais me retrouver impliqué dans une affaire de drogue ! Vous voyez ce barrage de police là-bas ? Ca s'est passé exactement là et le petit délinquant était assis à votre place ici, et à la vue des policiers qui fouillaient un jeune automobiliste et son copain, il tire de sa pochette un drôle de paquet gros comme ça et le jette sous la banquette !», raconte-t-il. Il n'est pas près d'oublier cette mésaventure. Et de poursuivre après un silence: «Que Dieu me pardonne, j'ai passé le barrage le sang glacé. Mais que voulez-vous que je fasse ? Si les policiers n'arrivent pas à les arrêter !» Nous arrivons près de la Grande-Poste, la circulation y est ralentie par des policiers qui passent au peigne fin les coffres de trois scooters. Notre taximan revient à la charge : «Vous voyez ces petits scooters, eh bien sachez que c'est leur nouveau mode de livraison ; les gros dealers en utilisent plusieurs pour mieux se faufiler et livrer les artères des grands quartiers. Il paraît qu'ils ont appris cette magouille de leurs pairs des banlieues françaises ! Cela ne fait pas longtemps que la police en a eu vent, mais désormais les flics les ont dans leur collimateur... C'est un policier taximan clandestin comme moi qui me l'a dit.» Les prénoms ont été changés

El Watan

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