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Reportage – Tunisie : climat délétère après l’assassinat de Mohamed Brahmi, Ennahda pointée du doigt

De notre envoyée speciale à Tunis Neila Latrous

La Tunisie est sous le choc après le meurtre de Mohamed Brahmi. Le deuxième assassinat politique en moins de six mois. A l'hôpital où son corps a été transporté, l'ambiance pré-insurrectionnelle augure de jours difficiles pour le régime d'Ennahda. Le parti islamiste est la cible de toutes les critiques.

Pour eux, il n'y a pas l'ombre d'un doute : les meurtriers de Mohamed Brahmi sont les mêmes que ceux de Chokri Belaïd. Eux ? Des centaines d'anonymes, et quelques députés, rassemblés à l'hôpital de l'Ariana où a été examiné dans un premier temps le corps de Mohamed Brahmi, second responsable politique assassiné en moins de six mois.

Entre Mohamed Brahmi et Chokri Belaïd, de nombreuses similitudes. Deux élus de gauche, réputés pour leur franc parler et leurs charges virulentes contre le régime. Ils ont été abattus de la même façon : un tueur en scooter les a pris pour cible devant leur domicile et a rageusement vidé son chargeur. Trois balles à bout portant pour Chokri Belaïd. 11 cartouches pour Mohamed Brahmi.

De quoi raviver la colère des Tunisiens qui estiment que la Révolution leur a été confisquée. Pointé du doigt : le parti majoritaire Ennahda accusé a minima de ne pas assurer la sécurité des citoyens, a maxima de semer la terreur pour faire taire les voix dissidentes. A l'hôpital de l'Ariana, une quinquagénaire voilée peine à retenir ses larmes : « Ils ont tué Chokri, maintenant Mohamed, pourquoi ? Pourquoi faire de ses enfants des orphelins ? »

Ses enfants, justement, enchaînent les interviews. La dignité comme réponse à la tyrannie. Sa fille, présente à l'hôpital, promet que justice sera rendue à son père, de gré ou de force. « Papa n'est pas mort, papa reste vivant dans nos coeurs » répète-elle au micro de Shems FM. Musulman laïc, Mohamed Brahmi se voyait qualifié de mécréant par ses détracteurs. « Grâce à Dieu, mon père est mort alors qu'il jeûnait, objecte sa fille. Nous lui avons lu la chahada (témoignage de foi) alors qu'il agonisait. Personne ne peut l'accuser de ne pas être un bon musulman. »

35 degrés à l'ombre et la foule se fait toujours plus nombreuse. Elle est déterminée à accompagner la dépouille de Mohamed Brahmi, qui doit être transférée vers l'hôpital central de Tunis pour une autopsie. La garde nationale, positionnée tout autour de l'hôpital, craint des débordements. Une voiture officielle manque de se faire retourner lorsqu'elle pénètre dans l'enceinte. Une vieille dame jette sa bouteille sur le pare-brise de la Mitsubishi blanche : « Ce sont ces chiens d'Ennahda à l'intérieur ! » « Ils ne se battent plus pour nous depuis longtemps. Ils se battent pour leurs places, pour leurs salaires, pour leurs confortables sièges » reprend une autre. Et voilà les manifestants qui reprennent en coeur : « Gannouchi[1], assassin ! » Les plus connectés d'entre eux ont lu sur Twitter qu'un local d'Ennahda ainsi que la wilaya ont été incendiés à Sidi Bouzid, cette ville berceau de la Révolution dont était originaire le député Brahmi.

Aux alentours de 16h30, la veuve de Mohamed Brahmi quitte l'hôpital. A son bras, Besma Khalfaoui, l'épouse de feu Chokri Belaïd. Les deux femmes se tiennent droite, comme pour signifier que l'assassinat de leurs proches ne mettra pas fin à leur combat. Des tunisiens et des tunisiennes les escortent, les suppliant de ne pas baisser les bras et de ne pas se laisser intimider. Les deux veuves brandissent le V de la victoire. « Je ne céderai jamais » avait prévenu Besma après le meurtre de son époux. Elle en fait la preuve ce jeudi.

C'est au tour d'une ambulance rouge de se diriger vers la sortie. Des sanglots retentissent, des hommes qui faisaient les fiers quelques minutes avant peinent désormais à retenir leurs larmes. Le corps de Mohamed Brahmi va être transféré. Les drapeaux sont hissés, l'hymne national retentit, les manifestants encerclent l'ambulance. Malgré la faim, la soif et la chaleur, ils sont désormais des centaines à marcher vers l'hôpital Charles Nicole, à une bonne vingtaine de kilomètres de là. D'autres font le choix de rejoindre l'avenue Habib Bourguiba, où un rassemblement spontané s'est formé devant le ministère de l'Intérieur.

Tandis que la réponse officielle du gouvernement se prépare, via une conférence de presse du Premier ministre, un ami commun de Chokri Belaïd et de Mohamed Brahmi prévient : « La première fois, on n'a sous-réagi. Cette fois, on ne se laissera pas faire. » Ennahda est prévenue.


[1] Rached Ghannouchi, leader du parti islamiste.

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