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Après les LPR, les salafistes, les jihadistes … voici les LPNC

Par Mohsen Dridi

Après les LPR, voici donc les LPNC. Ainsi la Tunisie, conséquemment aux soubresauts de la révolution de la liberté, de la dignité et de la justice sociale, n'aurait rien trouvé de mieux pour dit-on faire face aux milices fascisantes pro-pouvoir -- qui enveniment le quotidien des Tunisien-nes depuis mai-juin 2012 -- que d'inventer d'autres milices portant le nom de « Ligue de protection de la nation du citoyen » (LPNC).

Celles-ci se fixent comme but de faire barrage aux sinistres LPR. Elles n'ont pourtant rien à envier à leur alter ego. Le pays serait-il à ce point déboussolé, a-t-il à ce point perdu tous repères pour enfanter ainsi des petits monstres ?

Certes le ridicule ne tue pas, mais il peut faire beaucoup de mal si l'on n'y prend garde. En tout cas, cela n'augure rien de bon. Et c'est, à n'en pas douter, sinon une défaite, du moins une régression politique et morale pour tous !

Régression politique : la responsabilité en revient à tous ceux et celles qui ont eu la charge de gérer le pays dans cette phase historique de la transition. Ceux qui sont au pouvoir en tout premier lieu évidemment, mais également, il faut le dire, beaucoup de ceux qui sont dans l'opposition(1).

J'en veux pour preuve le laxisme du pouvoir à l'égard des dépassements tantôt des groupes salafistes (autoproclamés gardiens de l'ordre moral et/ou religieux) tantôt des ligues fascisantes LPR (autoproclamées, elles, « protectrices » de la révolution). Et dès lors que l'État hésite, laisse faire, ou pire, affiche sa complaisance à l'égard de diverses milices qui lui disputent pourtant ses prérogatives, il ne faut pas s'étonner qu'elles trouvent là un terreau propice pour proliférer(2).

Et si ce laxisme se double d'une incompétence manifeste en matière de gouvernance, et tout particulièrement en négligeant d'apporter un minimum de réponses en matière de justice sociale, alors… Car comme chacun sait la nature a horreur du vide. Et si, de plus, la violence physique et verbale se banalise partout et dans tous les milieux (dans la rue, dans les médias, dans l’hémicycle de l’ANC…), alors il y a de quoi s'inquiéter et s'interroger. Et c'est à n'en pas douter un processus d'une extrême gravité, car l'on sait quelles conséquences cela a entraîné dans d'autres pays.

La régression morale, quant à elle, nous incombe à toutes et à tous ! Car outre les conséquences désastreuses sur les plans politique, social et sécuritaire, il revient à chacun de s'interroger sur les raisons profondes qui favorisent ces dérives. Comment en effet expliquer que la Tunisie se réveille, au lendemain d'une révolution pour la liberté, la dignité et la justice sociale, avec le spectacle de ces milices ou de ces groupes salafistes(3) et/ou jihadistes(4) qui n'ont rien d'autres à nous proposer que la violence comme perspective.

Se contenter de la seule réponse politique, combien même nécessaire, est à mes yeux une erreur à ne pas commettre. Les réponses à de telles dérives sont à rechercher ailleurs :

Dans notre système scolaire et éducatif, dans nos familles, dans nos comportements individuels dans les espaces publics, dans les contenus des programmes des médias et des réseaux sociaux… Bref, c'est dans le patrimoine culturel qu'il nous faut creuser. Et profondément ! C'est là que l'on trouvera les premiers éléments de réponses à cette violence. La responsabilité est collective mais également individuelle. Mais cela demandera du temps et se fera sur plusieurs générations.

En attendant, les réponses immédiates relèvent du domaine politique : de même qu'il faut réaffirmer la dissolution des ligues de « protection » de la révolution, il faut refuser de se laisser entraîner -- sous le prétexte, combien même légitime, de refuser le diktat de celles-ci -- dans une nouvelle aventure ou à une violence répondrait une contre-violence tout aussi violente.

Certains, de bonne foi, s'appuient sur ce dicton bien de chez nous qui rappelle que « fajâan edhib wa la guatlanou » (mieux vaut effrayer le loup que de le tuer), mais à vouloir jouer avec le feu on risque de se brûler et de brûler la maison avec. On sait quand et comment cela commence, mais on ne sait jamais quand et comment cela se termine. D'autant qu'il y a fort à parier que nos « foulouls » locaux, qui manipulent tout ce joli monde et tous ces « baltagya »(5), se frottent les mains.

Alors LPR, salafistes, jihadistes ou LPNC… c'est du pareil au même dès lors qu'ils prônent la violence !

Notes de bas de page(1) Il faut dire qu'en plus des piètres résultats de l'ANC on ne peut qu'être médusé par certains hommes politiques, et tout cela renvoie une piteuse image de l'ensemble de la classe politique.

(2) Et quand on voit ce qui se passe sur le plan économique avec un développement du marché dit « parallèle » et de la contrebande, qui faisait les beaux jours des divers intermédiaires durant le règne des clans Ben Ali/Trabelsi, on est en droit de se poser des questions quant aux liens plus ou moins occultes entre ces secteurs et le développement des milices actuelles. Même si il faut reconnaître que des milliers de jeunes trouvent dans ce marché parallèle le moyen de palier au chômage afin de subvenir aux besoins de leur famille.

(3) Selon certaines sources, on estime à quelques dizaines de milliers le nombre de militants des groupements salafistes tunisiens. Mais il faut également compter une bonne partie de la base militante du mouvement Ennahda, notamment parmi la jeunesse, qui n'est pas très éloignée idéologiquement des thèses salafistes.

(4) On estime à 800 le nombre de Tunisien-nes qui combattent dans les rangs jihadistes en Syrie (ce chiffre a été annoncé par le ministre tunisien des Affaires étrangères, qui précise néanmoins qu'il y a quelque 1 500 Takfiris qui se trouveraient en Syrie.

(5) Les « foulouls » sont ceux des clans du régime de Moubarak comme le furent les Trabelsi chez nous ; les « baltagya » sont les hommes de main du régime de Moubarak.

Nawaat

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