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Nelson Mandela. Quand en finirons-nous avec cette « chronique d'une mort annoncée » ?

Jeudi 18 juillet 2013. « Mandela Day ». Le dernier du vivant de l'icône sud-africaine qui a su se hisser au rang d'icône mondiale. Combien d'Africains sont ainsi parvenus à se faire connaître du monde entier ? Il y a eu quelques têtes d'affiche (Nasser, Kadhafi, Mobutu, Idi Amin Dada...) mais c'étaient des têtes « couronnées » ; et leur « popularité » était liée à leur « gestion » du pouvoir : dictatoriale ! Si, pour l'essentiel, ils n'avaient pas été des « alliés » de « l'Occident », ils n'auraient pas connu la même notoriété.

Nelson Mandela, tout au long de son combat contre l'apartheid puis de son emprisonnement, n'était connu que de ceux qui s'intéressaient aux relations internationales et tout particulièrement à l'Afrique. Il est devenu une star mondiale quand, avec la fin de la guerre froide et l'implosion de l'univers soviétique, il était évident que l'Afrique du Sud ne pouvait plus tenir sa ligne stricte d'apartheid. C'est alors que Pretoria et la « communauté internationale » (en tout premier lieu Washington et Londres) se sont rappelé qu'un leader de l'ANC croupissait en prison depuis quelques décennies. En réserve de la nation sud-africaine. Par le passé, Jomo Kenyatta, Ahmed Ben Bella et d'autres encore avaient été, ainsi, « sauvegardés » des soubresauts des « révolutions ».

J'ai découvert Mandela quand, en 1970, je séjournais à Dar es-Salaam, qui était alors non seulement la capitale de la Tanzanie mais aussi des mouvements de libération de l'Afrique. Il était déjà une figure emblématique de l'ANC. Mais l'Afrique n'avait d'yeux, alors, que pour les mouvements de libération qui combattaient, les armes à la main, contre le Portugal, la dernière puissance coloniale du continent (à l'exception de l'Afrique du Sud qui avait annexé le Sud-Ouest africain, aujourd'hui Namibie). Sporadiquement, dans la capitale tanzanienne, des manifestants se rassemblaient devant les ambassades des pays occidentaux pour dénoncer leur soutien au régime de l'apartheid.

Mais le vent va tourner. « L'affaire rhodésienne » (aujourd'hui Zimbabwe) - l'échec du régime « blanc » de Ian Smith soutenu par l'Afrique du Sud - va sonner le glas de l'apartheid. Au Royaume uni, on dit que c'est la pression de la reine sur son premier ministre, Margareth Thatcher, Elisabeth II craignant une implosion du Commonwealth (dont l'Afrique du Sud avait été exclue en 1961), qui a amené Londres à nuancer son soutien à Pretoria. « Outre qu'il s'agissait de la seule puissance développée de taille à contrebalancer l'Union soviétique sur le continent noir, c'était un formidable réservoir de richesses naturelles, dont il ne saurait être question de se priver : or, platine, diamants, chrome, manganèse, vanadium. La population blanche qui représentait environ 5 millions de personnes sur 25 millions avait, pour près de la moitié d'entre elles, le droit de résidence en Grande-Bretagne. Plus de 120.000 emplois au Royaume-Uni même dépendaient directement du commerce avec l'Afrique du Sud », rappelle Jean-Louis Thiériot dans sa biographie de la « dame de fer »*. Thatcher voyait Frederik De Klerk comme le Mikhaïl Gorbatchev africain, capable de faire évoluer Mandela et « d'amener l'ANC à accepter un système politique et économique qui ferait de l'Afrique du Sud un pays libéral ». Ne l'oublions pas, avant sa libération, Mandela était considéré comme un compagnon de route des partis communistes et l'ANC comme idéologiquement « fondu dans une gangue socialiste »*.

Au début de la décennie 1990, le nom de Mandela sera donc associé, immanquablement, à celui de De Klerk. Le prix Nobel de la paix, le prix Félix Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix, d'autres encore, associaient les deux hommes. De Klerk, l'homme qui a inventé l'Afrique du Sud contemporaine, va s'effacer. Mandela entrera dans l'Histoire. Les héros, connus ou méconnus, de la lutte contre l'apartheid sont morts. Winnie Mandela, sans qui Nelson n'aurait jamais connu le destin qui a été le sien, ne vaut pas mieux, vouée aux gémonies d'une partie des siens comme des autres. Alors que Washington proclame avoir gagné la « guerre froide » contre Moscou, que l'Europe de l'Est vire à l'Ouest, que le multipartisme est proclamé, non sans drames, un peu partout sur le continent africain adepte de la règle : un pays, un chef, un parti, Nelson Mandela devient le symbole d'un monde en changement : globalisé et mondialisé. Et partout on va entreprendre d'écrire sa légende.

Avec la bénédiction des nomenklaturistes de l'ANC qui vont, rapidement, passer de la revendication socialiste à l'appropriation capitaliste. Cependant, il n'est plus un pays, il n'est plus une école de par le monde où on ne sache qui est Mandela. Un homme « extrêmement courtois, d'une noblesse de maintien authentique et - ce qui est remarquable après tout ce qu'il avait enduré - dénué de toute amertume » confiera Margaret Thatcher*. Pas la peine de chercher longtemps : il n'est pas un seul leader africain, pas même un seul artiste du continent, qui ait été ainsi encensé par la « communauté internationale ».

L'homme qui avait subi l'apartheid, accédant au pouvoir, devient une icône mondiale. Et rend intouchable l'Afrique du Sud. Pas question d'émettre la moindre critique sur ce pays qui, sans drames majeurs, est passé du pire régime de ségrégation à la « nation arc-en-ciel ». Toute interrogation sur l'évolution du pays et les choix du gouvernement est cataloguée comme une nostalgie de l'apartheid. Mandela ayant adoubé son successeur, dans la plus pure tradition des partis staliniens, celui-ci va bénéficier, un temps, longtemps, de la même complaisance. L'Afrique peut enfin s'enorgueillir de ce que la première puissance économique du continent soit... noire. Et s'enthousiasme pour ces hommes qui, nomenklaturistes de l'ANC, entrent rapidement dans le Top 100 des grandes fortunes à l'instar des « nouveaux riches » de la Russie : le communisme stalinien et l'apartheid sont tombés dans le même temps... !

L'exceptionnelle longévité de Mandela (plus encore compte tenu de ses décennies de captivité dans des conditions qui, sans être celles des camps de concentration ou du goulag soviétique, ont été particulièrement rudes) lui a permis d'être tour à tour l'homme du combat armé, du combat politique, de la résistance, de la chute de l'apartheid mais aussi l'homme de l'émergence internationale d'une Afrique du Sud « démocratique » et « libérale ». Protégé pendant sa détention des rudes turbulences qui ont marqué l'histoire de l'ANC (ce qui n'a pas été le cas de Winnie, sa deuxième épouse), il a su ne rester au pouvoir que le temps d'un seul mandat présidentiel, sauvegardant ainsi son image d'homme au-dessus de la mêlée. Même si la mêlée a été rude. Et le demeure.

A l'heure de sa mort, l'apartheid a été éradiqué. Mais le projet dont Mandela a été considéré comme porteur a été défiguré par ses successeurs, Thabo Mbeki et Jacob Zuma. L'annonce de son décès va ouvrir les vannes : tout ce qui ne pouvait pas être dit quand Madiba était vivant va l'être dès lors qu'il sera mort. Corruption, enrichissement scandaleux des élites politiques (à commencer d'ailleurs par les familles de Mandela et de ses successeurs), insécurité résultant de la corruption des forces de l'ordre, exploitation économique des populations les plus démunies..., le tableau n'est pas aussi brillant qu'on veut bien le dire.

On comprend dès lors que sa famille, la classe politique tout comme le monde économique sud-africain redoutent le jour d'après. Le jour d'après la mort de Mandela dont l'image mythique maintient encore debout le fragile équilibre de « l'arc-en-ciel » dont chacun sait qu'il ne dure jamais. D'où cette interminable « chronique d'une mort annoncée ». Qui n'honore pas la République sud-africaine. Et que ne méritait pas le vieil mort. A 95 ans, il doit mourir libre, sans être instrumentalisé par quiconque. Pas même ceux qui se disent ses héritiers et qui n'auront fait que le dépouiller.

* « Margaret Thatcher. De l'épicerie à la Chambre des Lords », éd. Editions de Fallois, Paris, 2007.

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

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