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Michèle Alliot-Marie en conférence de presse au Palais présidentiel du Caire, le 22 janvier 2011. REUTERS/Asmaa Waguih
Michèle Alliot-Marie en conférence de presse au Palais présidentiel du Caire, le 22 janvier 2011. REUTERS/Asmaa Waguih

L'affaire MAM et les mauvaises habitudes postcoloniales

Si la ministre française des Affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie, n’est pas la seule à avoir profité des largesses des Tunisiens, elle sert aujourd’hui de bouc émissaire.

Les voyages gratuits de Michèle Alliot-Marie à bord d’un avion privé appartenant à un homme d’affaires tunisien ne sont rien d’autre que l’illustration du comportement —hélas très fréquent— de nombre d’élites françaises au Maghreb. En ce sens, il faut se garder de tomber dans le piège et faire de la ministre des Affaires étrangères un cas isolé.

La stratégie de l’invitation

Le vacarme médiatique qui accompagne ses déboires et les petites phrases perfides à droite comme les dénonciations à gauche ne sont rien d’autre qu’une immense hypocrisie. Bien entendu, cela n’excuse pas son comportement, mais ne soyons pas dupes. Cela fait des décennies que les trois pays du Maghreb —Maroc et Tunisie en tête— ont développé une «stratégie de l’invitation» qui cible non seulement les personnalités politiques françaises mais aussi des patrons, des artistes, des écrivains, des journalistes (qu’il s’agisse ou non de voyages de presse), des universitaires et tous ceux qui comptent dans la vie intellectuelle de l’Hexagone.

Il faut savoir que le prétexte de l’invitation est souvent bidon: colloques aux thèmes aussi grandiloquents qu’inutiles, voyage d’études aux contours imprécis, et séminaire de (brève) réflexion; tout est bon pour offrir quelques jours d’agrément au soleil. Un jour, peut-être, les archives de l’Agence tunisienne de communication extérieure (ATCE) seront dévoilées. La liste des bénéficiaires des voyages d’agrément et autres invitations risque alors de provoquer une immense vague d’indignation en France —comme dans le reste de l’Europe, d’ailleurs.

Il faut avoir assisté au moins une fois dans sa vie à ces colloques pour comprendre la perversité du système. Les invités sont accueillis dès l’aéroport, conduits dans un palace où ils vont croiser d’autres compagnons de bonne fortune. Les débats resteront, quel que soit le sujet, très vagues et très polis, et tout le monde se retrouvera autour du buffet de midi ou des tables du dîner de gala. Tout cela sur le dos du contribuable —ou au détriment des Maghrébins trop pauvres pour payer des impôts et qui auraient certainement aimé bénéficier d’une partie du budget dédié à ce genre de manifestation.

Corruption ou lobbying?

La première question qui se pose est de savoir s’il s’agit ou non d’une forme de corruption. Pour ceux qui invitent, même s’ils s’en défendent, l’objectif est tout de même de se garantir de solides appuis ou de récompenser de fidèles amitiés. En ce sens, les Marocains sont bien plus efficaces que les Tunisiens ou les Algériens. Sans évoquer les palais et autres riads cossus, tout le monde a d’ailleurs entendu parler des invitations à la Mamounia, ce palace de Marrakech auquel même Paul McCartney a rendu hommage dans une chanson avec les Wings.

«C’est du lobbying, tout le monde fait ça» m’a dit un jour un responsable marocain. Et quand je lui ai demandé si le retour sur investissement était à la hauteur, sa réponse est tombée comme un couperet: «ça paie», a-t-il lancé en éclatant de rire.

En France, les restaurateurs d’origine maghrébine savent comment amadouer les représentants d’une quelconque administration qui feraient preuve d’un trop grand zèle à leur égard. Ils leurs offrent un bon couscous ou un bon tagine et, le plus souvent, les choses rentrent dans l’ordre. D’où ces deux expressions délicieuses: «couscoussage» et «taginage». Ce n’est pas vraiment de la corruption mais ce n’en est pas très éloigné.

Les invitations, ces prises en charge totales, rentrent donc dans cette catégorie vénielle. On peut en rire, mais on a aussi le droit de se demander à quel point cela influe sur les décisions politiques prises en France vis-à-vis de tout ce qui concerne la rive Sud. Il reste tout de même que ce serait faire fausse piste que de résumer toutes ces affaires d’invitations et de gratuités à de graves manquements à l’éthique. Et contrairement à ce que pensent nombre de mes compatriotes algériens ou de mes cousins maghrébins, je reste persuadé que la plupart de celles et ceux qui acceptent ces invitations, qui un voyage dans un jet, qui un petit séjour en thalassothérapie dans le sud tunisien, sont persuadés qu’ils ne font rien de mal.

Des habitudes postcolonialistes

En ce sens, il s’agit d’un comportement typique de la période postcoloniale, dont la révolution tunisienne vient peut-être de signifier la fin. Pour les concernés, ces invitations sont normales, naturelles. Cela démontre la persistance d’un sentiment paternaliste à l’égard des Maghrébins que plusieurs décennies d’indépendance n’ont pas effacé. «Ils sont tellement accueillants. A chaque fois que je viens ici, on me traite comme un roi. Entre nous et eux, c’est un lien qui ne peut pas s’effacer» m’a dit un jour un grand écrivain français —que l’on me permettra de ne pas nommer— croisé sur l’avenue Bourguiba à Tunis. A l’époque, j’avais relevé le «ils» colonial, cette incapacité à dire les Tunisiens ou les Marocains, ainsi que cette conviction profondément ancrée selon laquelle les Maghrébins aiment se plier en quatre pour le seul bien-être de leurs visiteurs.

Il y a un an, j’ai assisté à une réunion sur l’Union pour la Méditerranée à Rabat. Je n’ai gardé aucun souvenir des débats, tant ces derniers étaient inintéressants. En revanche, je ne peux oublier le petit incident dont j’ai été le témoin. Juste avant l’ouverture des travaux, un jeune responsable venu de Paris a fait un esclandre aux pauvres organisateurs quelque peu dépassés. La raison de cette colère? Aucune voiture n’était venue l’attendre à l’aéroport de la capitale marocaine. «Quand ils viennent chez nous, ils veulent le tapis rouge et la limousine, mais moi quand je suis invité à Paris, personne ne vient m’attendre à Orly» m’a alors murmuré à l’oreille un député marocain qui avait lui aussi assisté à la scène.

Il est peut-être temps d’en finir avec cette mentalité. La révolution tunisienne est une occasion de définir une véritable éthique dans les relations franco-maghrébines. J’espère que le nouveau gouvernement tunisien saura signifier que les pratiques du passé sont révolues et que tout le monde est le bienvenu, à condition qu’il paie son écot et qu’il ne considère pas que tout lui est dû, sous prétexte qu’il était jadis le maître de ce pays. Mais cela implique aussi que les Maghrébins fassent aussi leur mue et se libèrent du complexe de colonisé qui les habite encore.

Bien sûr, le couscoussage sert d’abord à ce que Paris détourne les yeux quand la question de la démocratie et des libertés fondamentales est sur la table. Mais il faut regarder la réalité en face: quand le Français arrive chez nous, tout le monde ou presque se sent obligé d’en faire plus —un peu comme si nous avions quelque chose à nous faire pardonner ou à lui prouver. «Regardez comme nous avons bien évolué» semblons-nous lui dire. Tout cela n’est pas sain, et il faut que cela change.

Le couscoussage algérien pas encore au point

Terminons par une précision, afin de ne pas heurter les susceptibilités nationales. Dans ce qui précède, j’ai beaucoup parlé de la Tunisie et du Maroc. Je n’aimerais pas donner l’impression que j’épargne à dessein l’Algérie. Dans ce pays, on essaie aussi de couscousser et de taginer, mais il faut reconnaître qu’on le fait très mal. Le caractère archaïque de l’hôtellerie nationale, le manque d’infrastructures, les coupures d’eau y compris dans les grands établissements internationaux, l’hygiène parfois douteuse des cuisines font qu’il est difficile de contenter —et encore plus d’impressionner— celles et ceux qui ont l’habitude des palaces et des riads.

Mais souvenons-nous tout de même de toutes ces personnalités qui ont croqué la zlabia (pâtisserie) chez Khalifa [un homme d’affaires algérien, ndlr]… A Cannes, Nice, Paris ou Alger, l’ex-milliardaire avait montré ce dont il était capable, mais le temps lui a manqué pour transmettre son savoir-faire… Il y a quelques années, une grande opération de charme organisée dans le désert à destination du tout Paris médiatique a ainsi pratiquement tourné au fiasco, malgré toute la bonne volonté des organisateurs.

A Alger, on aimerait bien imiter Tunis ou Rabat pour se prémunir contre les agitations médiatico-politiques. Faute d’expertise, on opte du coup pour d’autres stratégies plus directes. Mais c’est déjà une autre histoire…

Akram Belkaïd

Akram Belkaïd

Akram Belkaïd, journaliste indépendant, travaille avec Le Quotidien d'Oran, Afrique Magazine, Géo et Le Monde Diplomatique. Prépare un ouvrage sur le pétrole de l'Alberta (Carnets Nord). Dernier livre paru, Etre arabe aujourd'hui (Ed Carnets Nord), 2011.

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