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Le nouveau visage de la migration

Des milliers de femmes et d'enfants, nigériens pour la plupart, remontent depuis quelques mois le désert saharien pour atteindre des villes ciblées dans pluisieurs wilayas d'Algérie. Ce qui s'apparente à une nouvelle vague d'immigration clandestine en provenance du Niger, inquiète les autorités locales. El Watan week-end est parti à leur rencontre. Située au c½ur de l'Algérie à 250 km de la capitale, Bou Saâda, wilaya de M'sila, offre une hospitalité ancestrale aux portes du désert. C'est non loin de l'entrée de la ville où culmine, sous une chaleur de plomb, la copie conforme de sa grande mosquée ottomane, que l'on croise les pas de mendiants subsahariens qui démarchent les commerces environnants en quête de nourriture et d'argent. Environ une soixantaine de femmes et d'enfants nigériens et une faction minoritaire de Maliens occupent, dans des conditions sanitaires critiquables, un espace ouvert muni d'un toit, situé juste en face de la gare routière de la Société nationale des transports et des voyageurs (SNTV). La ville adoptive du célèbre peintre et écrivain Nasreddine Etienne Dinet prend soudainement les couleurs d'une misère sociale, dans cette commune de migration transitaire localisée comme beaucoup d'autres dans le panorama géostratégique de l'Algérie. «Cela fait environ quatre mois qu'ils sont arrivés», nous informe un des habitants, un dénommé Mohammed, dépêché sur place pour approvisionner en eau et en nourriture ces sans-abri, à une demi-heure du f'tour. En cette période du Ramadhan, la sadaka (aumône) est de mise pour tous les habitants de Bou Saâda, et de ce fait, la contribution civile et humanitaire de la ville en nourriture, vêtements, matelas et argent subvient chaque jour aux besoins de ces immigrés en situation irrégulière. «Ils ne manquent de rien matériellement et sont protégés par la société civile, le seul bémol sont les conditions sanitaires dans lesquelles ils vivent», indique une source policière de la Sûreté nationale de la commune. Dans les locaux de la gare routière où se trouvent les équipements sanitaires de première proximité avec les clandestins, le responsable de la SNTV à Bou Saâda affirme qu'il aurait autorisé les clandestins à se doucher et aller aux toilettes gratuitement. Mais là encore, le niveau de salubrité des équipements sanitaires des locaux de la commune que la SNTV louent depuis le début des années 1990, reste à désirer. Selon une source anonyme et le témoignage d'un Nigérien, seules les femmes auraient l'accès gratuit aux sanitaires, contrairement aux hommes qui doivent payer 10 DA. Une information démentie par un proche du responsable. Travail Les migrants descendent également après le f'tour pour prendre une douche gratuite à la mosquée, mais ces migrants privilégient les locaux de la SNTV nettement plus proches de leur lieu de rassemblement. Parmi les migrants, certains parlent entre autres l'arabe, le français et le haoussa. «C'est la première langue du Niger», précise Badamassi Mamane, maçon de profession. Sa carte d'identité indique qu'il est nait «vers 1974» à Zinder et vit dans le quartier de Boukoki, à Arlit. Il est un des rares hommes présents sur place, la majorité de cette communauté en mouvement étant essentiellement composée de femmes et d'enfants, dont environ «une vingtaine arrivent et partent chaque jour de l'abri de Bou Saâda», selon Mamane. «Les hommes sont restés au Niger pour cultiver leurs terres», explique Mamane. «Les hommes, qui sont sur place dans les refuges, attendent que des locaux viennent les recruter pour effectuer des travaux manuels dans les environs et moi maçon, je suis venu en Algérie avec mes deux femmes pour trouver du boulot», ajoute-t-il, en précisant que dans son pays d'origine, il n'avait pas été rémunéré depuis des mois. «On travaille au noir», affirme Eric Maiga-Adjei, 34 ans, ressortissant malien qui a fui son pays - il vient de Gao - en passant par Kidal lors de la dernière guerre. Et d'ajouter : «Il y a un groupe de Touareg qui nous a fait passer la frontière pour 6000 DA. Il nous a délaissés à 100 km de la frontière et nous avons marché pendant deux jours.» Eric a laissé une femme et une petite fille au pays pour transiter par l'Algérie dans l'espoir d'atteindre l'Europe. «Il est difficile de trouver du travail en Algérie, si tu n'as pas de papiers, certains ne te recrutent pas. Dans certaines wilayas, les Algériens eux-mêmes ne trouvent pas du travail, alors n'espère pas qu'en tant qu'étranger tu auras plus de chance. Tu peux trouver du travail dans le Sud, mais tu devras supporter la chaleur et accepter d'être moins bien payé que dans le Nord», affirme-t-il. Du côté des femmes, l'appât du gain se fait également sentir avec un brin de pessimisme à l'égard de leur concitoyen masculin. «Nos maris n'ont pas de travail au Niger, ils n'en trouveront pas non plus en Algérie», affirme Aïchatou Souley, 42 ans, une citadine de la ville d'Agadez, arrivée le 15 juillet avec son amie et compagne de voyage, Hindatou, 60 ans, originaire de Zinder. Mobilité «J'ai vendu mon bétail pour payer mon voyage en Algérie. J'ai pris le car pour venir à Arlit, puis j'ai pris la route qui mène jusqu'à Tamanrasset, ensuite le train jusqu'à Ghardaïa, Ouargla, Biskra où la police nous a chassés, Touggourt puis Bou Saâda. J'ai beaucoup voyagé, mais je ne m'arrêterai pas là, je reste ici quelques jours pour ramasser un peu d'argent et un maximum de nourriture, après je continuerai mon chemin jusqu'à Laghouat. Je n'ai pas fui le Niger, toutes les régions d'Algérie sont attirantes et si tout se passe bien à Laghouat, je rentrerai au Niger après la fin du Ramadhan pour scolariser mes enfants», assure Aïchatou. Dans cette aventure, ces femmes nigériennes voyagent ensemble et communiquent entre elles les informations essentielles pour atteindre les villes de refuge économique. Bou Saâda semble n'être qu'une escale et la présomption selon laquelle Bou Sâda est une étape logique vers Alger, située à plus ou moins quatre heures de route, n'est pas avérée. Elle constitue en réalité l'une des perles d'un collier d'escales citadines qui structure géographiquement et géostratégiquement l'itinéraire de cette migration féminine et infantile. Une question demeure toujours : pourquoi ces femmes mariées pour la plupart voyagent-elles sans leur mari en compagnie de leurs enfants eux aussi activement investis dans leur campagne de mendicité ? Aïchatou répondra naturellement : «Les femmes ont une valeur plus importante, elles subviennent aussi bien aux besoins de leurs enfants qu'à ceux de leur mari.» La réplique féministe sur l'importance du rôle de la femme en Afrique n'est certainement pas négligeable, mais c'est bien ce détail, si anodin en apparence, de la proportion majoritaire de ces femmes et de ces enfants migrant en Algérie qui attire toutes les attentions des communes aux hautes sphères diplomatiques. Les activités des Nigériennes et de leurs enfants en migration sont socialement organisées. Les migrants qui séjournent dans des camps aménagent leurs journées selon des tâches sexuellement et temporairement bien définies. Les femmes partent tôt le matin, vers 7h, pour aller chercher de l'argent et de la nourriture dans la ville, puis reviennent vers 9h pour se reposer et ensuite repartir dans l'après-midi pour effectuer les mêmes tâches. Les hommes nettoient le campement en l'absence des femmes et restent sur place pour attendre que des employeurs viennent les recruter. En ce qui concerne les flux féminins, c'est un phénomène nouveau et citadin en provenance d'Agadez et de Zinder, selon notre source au Croissant-Rouge algérien à Alger. Solidarité «Un menu spécial composé de riz notamment a été conçu en accord avec les habitudes alimentaires des Nigériens», selon une source du Croissant-Rouge. «Les fonds privés venant de personnalités locales bien placées ont été remis au wali pour être ensuite reversés au CRA», selon la même source. Cet élan de générosité soigneusement coordonné par les autorités locales en période spéciale de Ramadhan doit néanmoins être nuancé. Selon une source compétente du siège du Croissant-Rouge algérien à Alger, «l'association n'a pas de problème pendant le mois de Ramadhan, c'est en dehors de cette période que les activités de solidarité se compliquent (...). Ces réfugiés nous posent un problème humanitaire que nous essayons de combler. Mais comment ? Nous sommes obligés de travailler parfois dans la semi-clandestinité, car imaginez qu'on ouvre un centre d'accueil où les gens vont pouvoir se reposer, que va-t-il se passer ensuite ? Tout le fond de l'Afrique va savoir qu'il y a une escale. On peut en conséquence être pris en porte-à-faux, car de l'autre côté de la frontière, on est en train d'encourager l'immigration. C'est pour cela que c'est un problème qui relève de la réglementation d'un Etat souverain. Nous nous efforçons de faire un plaidoyer, car nous voulons avoir des politiques claires sur la question. Tout ceux qui travaillent dans le domaine font dans la semi-clandestinité et je trouve anormal que notre société humanitaire, auxiliaire des pouvoirs publics, se retrouve dans une situation pareille. N'ayant pas de politique claire définie sur la question, la prise en charge des migrants à l'échelle locale varie d'une ville à une autre en fonction des autorités à qui on a affaire. Tant que l'Etat ne raccompagne pas ces migrants à la frontière, nous sommes dans l'obligation de leur apporter un soutien humanitaire.» Absence La politique d'accueil des migrants nigériens passée sous silence par la wilaya de M'sila semble donc être contrecarrée par des directives qui dépassent l'autorité même du wali. «Le wali de M'sila est entre deux chaises, s'il souhaite aider cette population, il ne peut rien faire sans l'accord du ministère de l'Intérieur», déclare une source de l'APC de Bou Saâda. En gardant le silence, la wilaya de M'sila a néanmoins laissé courir le bruit selon lequel «le refus d'attribuer à ces migrants un lieu de refuge décent à Bou Ssâda s'explique par le fait que la wilaya ne veut pas faire de cette ville touristique un camp d'immigrés officiel qui attireraient des institutions internationales des droits de l'homme», selon nos sources. L'avancée incontrôlée de ces flux migratoires reste un problème important et sensible. «Plus qu'un phénomène de société éclatée de part et d'autre du pays, ces flux migratoires d'un nouvel ordre ont rapidement pris une ampleur politique à l'échelle nationale, voire internationale», selon une source de l'APW de Bou Saâda.

El Watan

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