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Maroc, mais qui joue la montre et pourquoi ?

Les initiateurs de «l'opération Chabat» ne pouvaient sans doute imaginer la perplexité et la multiplicité des interrogations que susciterait au sein de l'opinion publique nationale la décision du Secrétaire général du PI de quitter la coalition majoritaire.

Matérialisée par le dépôt, à leur corps défendant, de la démission de cinq des six ministres représentant ce parti au sein de l'équipe gouvernementale, cette démarche a suscité et suscite encore des commentaires multiples, des analyses nombreuses, mais aussi, dans plusieurs milieux, y compris dans «les salons casablancais et r'batis» une certaine désapprobation générée par l'incompréhension.

Car, à n'en point douter, la crise que Chabat a provoquée, politique et même politicienne, n'offre pas vraiment de visibilité à la grande majorité de nos concitoyens.

Et si certains expliquent ce comportement par « l’irrationalité de l'individu, connu pour ses dérapages verbaux et son jusqu'au-boutisme qui s'est souvent manifesté dans le cadre de ses responsabilités syndicales, d'autres, sans être les thuriféraires de la thèse des crocodiles et des esprits malins, y voient plutôt la matérialisation de manoeuvres occultes concoctées par des milieux bien déterminés.

Peu importe en fait que l'on opte pour l'une ou l'autre hypothèse, car le plus important sont sans doute les conséquences de cette situation de crise.

 

Chabat, un joueur solo ?

 

La première, incontestable, veut que ce comportement d'un parti politique aussi noble qu'ancien, au passé glorieux, à la place incontournable sur l'échiquier national, n'est pas vraiment fait pour réconcilier les Marocains avec la politique. Ceux qui croient qu'ils auront le temps de modifier cette perception dès les prochaines élections législatives font peut-être un mauvais calcul…

La seconde énonce une vérité, celle du temps qui passe et qu'il ne sera pas possible de rattraper. Les plus marris par cette perte de temps et d'énergie, au moment où la conjoncture commande de l'action, surtout dans le champ des nombreuses réformes tant attendues, sont tout autant certains partis politiques qui soutiennent Abdelilah Benkirane, tel le PPS par exemple, que les milieux d'affaires et les opérateurs économiques qui n'aiment guère l'incertitude, les atermoiements, le manque de visibilité, si préjudiciables à la bonne marche des affaires, à l'investissement. La crise gouvernementale actuelle, décrédibilise les partis d'abord, mine la confiance, ensuite.

Les « pères » de l'actuel scénario l'ont-ils mesuré lorsqu'ils ont lancé Chabat à l'assaut de la forteresse PJD ?

Enfin, troisième conséquence, la présente conjoncture laisse penser que la stratégie de déstabilisation du gouvernement Benkirane pourrait l'affecter et l'affaiblir durablement. Sans doute, mais elle a également pour corollaire de permettre au PJD et à son leader d'apparaître comme des victimes, et de faire oublier que l'équipe exécutive, avant même l'irruption de l'éléphant Chabat dans le magasin de porcelaine gouvernemental, s'est surtout caractérisée par son attentisme, son manque de réalisation, son appétence à privilégier le verbe sur l'action.

Deux années d'opposition résolue du parti de l'Istiqlal, du PAM et de l'USFP suffiront-elles à détourner une frange conséquente de l'électorat PJD à l'échéance de l'actuelle législature ? Rien n'est moins sûr…

Ceux qui croient que la présente crise est conséquente à une opération résolue de fragilisation du PJD ne manquent pas de rappeler que des erreurs stratégiques avaient été commises dans un passé proche, notamment celle qui avait cru que le Parti Authenticité et Modernité pouvait rapidement et avec succès réaliser une OPA sur le champ politique national.

Cette erreur avait été chèrement payée, comme les slogans lancés lors des manifestations nées du 20 février 2011 le montrèrent à l'envi durant plusieurs mois, avant que le référendum constitutionnel du 1er juillet de la même année, ne rétablisse les choses…

 

Le PJD, comme l'hirondelle du printemps…

 

Pourtant, malgré tout ce qui précède, il est une dimension que l'on ne perçoit pas rapidement et qui, pourtant, est bien présente à l'esprit de plusieurs observateurs. Quoi qu'en disent certains, les événements dans notre aire régionale, la situation délétère en Tunisie, la grave crise institutionnelle en Egypte, l'effacement total de la Libye en tant qu'Etat constitué et pérenne, la dramatique guerre civile en Syrie et les prémices d'une situation explosive en Algérie, pour « la succession » de Bouteflika tout juste rentré de Paris en fauteuil roulant, ont une influence réelle et indéniable sur les stratégies à long terme qui se mettent en place depuis plusieurs mois.

En effet, tant au plan interne qu'au niveau international, chacun a pu reconnaître que le Maroc avait traversé sans trop de casse le « Printemps arabe » qui s'est vite transformé en hiver, fut-il très chaud…

Des raisons objectives, largement évoquées en leur temps, expliquent cela, notamment la réactivité et la popularité du Roi Mohammed VI, Amir Al Mouminine, la stabilité institutionnelle, le multipartisme et l'esprit de responsabilité incontestable de la grande majorité des partis politiques, sans omettre la maturité du peuple marocain.

Il est cependant clair que la victoire, relative, du PJD aux élections législatives du 25 novembre 2011 est l'une des conséquences les plus évidentes de ce « printemps arabe » au Maroc.

Le gouvernement constitué par Abdelilah Benkirane était donc tout à la fois la concrétisation des stipulations constitutionnelles nouvelles et le fruit d'un compromis « historique » conclu non seulement avec des partis passablement antagonistes auparavant (PJD et PPS, voire PJD et MP), mais aussi entre des formations fortement concurrentes, (PJD et Istiqlal).

Sous la pression d'événements externes, (« l'expérience islamiste » est en train de capoter là où elle a tenté de s'imposer), mais aussi de « conseils » internes, le Parti de l'istiqlal, ou du moins une partie de son leadership, a réalisé qu'il serait peut-être, in fine, le «dindon de la farce», lorsqu'au terme de son mandat, la coalition majoritaire se présenterait devant les électeurs.

Sans pouvoir se démarquer de son puissant allié, brouillant son image aux yeux d'une opinion publique qui pourrait facilement préférer le « primus inter pares » au second de l'attelage gouvernemental, obligé d'assumer avec les autres composantes, le bilan d'une action potentiellement impopulaire si des réformes venaient à être entreprises, le parti de l'Istiqlal risquerait ainsi de perdre son influence électorale et sa représentation parlementaire conséquente…

A l'opposé, une « saine cure » d'opposition résolue au sein d'une Koutla redevenue bicéphale, servie par un populisme que manient d'ailleurs aussi bien Chabat que Lachgar, la formation de feu Allal Al Fassi serait en position de constituer un pole d'alternance politique à trois composantes idéologiquement distinctes, le PI, droite conservatrice, le PAM, centre moderniste, l'USFP, gauche laïcisante.

 

Ce scénario permettrait d'évacuer « en douceur » et conformément aux normes démocratiques et institutionnelles généralement admises dans les systèmes constitutionnels modernes, l'option islamiste matérialisée par le PJD.

Et s'il devait en être ainsi, avec un gouvernement Benkirane II renforcé par un parti de notables qui « ne sait pas faire » dans l'opposition, le RNI, et qui serait formé au mieux après Ramadan, le Maroc aurait seulement perdu quelques mois, et au pire, une législature

Mais que sont cinq années dans l'histoire d'un Royaume vieux de douze siècles ?

 

Fahd YATA    

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La Nouvelle Tribune

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