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Money Hand, by Neubie via Flickr CC
Money Hand, by Neubie via Flickr CC

Où se trouve l'argent libyen?

L'ONU a débloqué 1,5 milliard de dollars d'aide d'urgence réclamée par le CNT. Pourtant, la Libye détient près de 70 milliards de dollars de liquidités bloquées en Europe et aux États-Unis. Pourquoi les Libyens ne peuvent pas y avoir accès rapidement?

L'un est parti en Suisse, l'autre en France, un troisième est en Italie et d'autres encore se sont disséminés dans les capitales occidentales. On pourrait croire que les membres du Conseil national de transition (CNT) ainsi déployés dans le monde se paient des vacances bien méritées après des mois de guerre, cherchent un soutien international ou, pour les mauvaises langues, à remercier leurs mentors pour les services rendus. Il ne s'agit pas de cela, mais bien de passer à la caisse.

La Libye est aux mains des insurgés, mais l'argent libyen est toujours bloqué. Pour le Conseil de sécurité, réuni depuis des jours pour statuer sur le dégel des avoirs libyens, il aura fallu deux semaines de négociations à cause, entre autre, de l'opposition de l'Afrique du Sud et de son président Jacob Zuma, qui exige que le CNT soit d'abord reconnu par l'Union africaine (UA) avant de débloquer une partie de cet argent qui revient de droit aux Libyens.

Sous la pression française, américaine et britannique, l'Afrique du Sud a (un peu) cédé et l'ONU a débloqué 1,5 milliard de dollars (un milliard d’euros) parmi la centaine de milliards gelés. Et encore, c'est l'ONU qui décidera de la destination des fonds: 500 millions de dollars à des groupes humanitaires internationaux —donc européens et américains—, 500 millions pour payer des salaires et des services essentiels et 500 millions à un fonds international pour la Libye (oui, encore l'international) destiné à l’achat de carburant et d'autres produits de première nécessité. La nécessité fait loi, en attendant une décision de justice —internationale bien sûr.

Je veux mon argent

Le CNT, qui manque d'argent pour assurer les frais d'urgence et surtout la reconstruction des installations pétrolières détruites —la seule industrie créatrice de ressources— ne cesse depuis la chute de Tripoli de demander ce qu'il considère comme sa propriété de fait.

Jeudi 25 août, alors que tout le monde a déjà salué la victoire du Conseil et la chute de Kadhafi, l'Italie a été la première à réagir, mollement, en annonçant par la voix de Silvio Berlusconi qu'elle débloquera 350 millions d'euros au CNT «dès la semaine prochaine», précisant qu'il s'agit d'une première tranche, mais sans donner le montant total des avoirs libyens gelés en Italie.

Pour la France, tout peut attendre:

«L'évaluation des avoirs libyens gelés en France est en cours», a déclaré le porte-parole du Quai d'Orsay, Bernard Valero, précisant qu'il s'agissait de «sommes vraisemblablement importantes».

De son côté, Nicolas Sarkozy a annoncé la tenue d'une conférence internationale à Paris le 1er septembre, où tous les blocages devraient sauter.

Le CNT, aujourd'hui légitimement reconnu par la communauté internationale comme le principal interlocuteur libyen, a demandé 3,46 milliards d’euros pour parer aux urgences, comme s'il s'agissait de quémander une aide auprès des généreux donateurs occidentaux, alors que c'est l'argent libyen qui est bloqué dans des comptes européens et américains. Pourquoi, à part les Libyens, personne ne semble pressé de débloquer l'argent arbitrairement gelé par les sanctions du Conseil de sécurité des Nations unies?

Le dégel de l'automne

C'est au printemps arabe, en février, à la suite des révoltes tunisienne, égyptienne et yéménite que les Libyens s'insurgent contre leur dictateur. La résolution 1970 du Conseil de sécurité de l'ONU tombe très vite, le 26 février, et le gel des avoirs libyens à l'étranger est voté à l'unanimité pour empêcher le régime de Kadhafi de les utiliser contre les insurgés.

Combien représentent-ils? Au bas mot, près de 70 milliards de dollars (48 milliards d’euros, dont 30% en cash selon les estimations) répartis principalement en Occident —les États-Unis détenant à eux-seuls 37 milliards de dollars sous diverses formes (comptes bancaires, bons du trésor, immobilier).

Mais où se situe alors le blocage? Dans la diplomatie, prompte à sanctionner, mais un peu plus lente à réparer. Si l'Allemagne, pour ne citer qu'elle, s’active pour dégeler les fonds libyens, l'Union européenne lui répond qu'elle attend une décision de l'ONU, cette dernière étant bloquée en attendant que l'Union africaine statue sur le CNT et qu'elle le désigne comme représentant de la Libye.

Oui mais quand? Un mini sommet de l'UA était prévu vendredi 26 août, bien que l'Algérie, ennemi intime du CNT, ou l'Afrique du Sud, suspicieuse aussi, pourraient peser de leur poids pour faire reporter la reconnaissance officielle du CNT —même si plusieurs pays africains l’ont déjà reconnu.

Pour les avoirs libyens, suspendus à la diplomatie internationale, rien n'est donc réglé. Sauf qu'en pleine guerre, les Britanniques, peu soucieux des lois quand il ne s'agit pas de leur territoire (ils auraient envoyé des agents spéciaux au sol en Libye, tout comme la France, outrepassant les résolutions de l'Otan), avaient déjà débloqué, sans l'avis de l'ONU, une partie des fonds libyens gelés chez eux pour venir en aide aux insurgés. C'est donc possible, en empiétant sur le droit, même si en réalité les sanctions décidées le 26 février par l'ONU ne sont pas égales.

Histoire de famille

Pour exemple les Suisses, qui détiennent 650 millions de francs suisses (570 millions d’euros) vont pouvoir plus facilement débloquer les avoirs libyens car ils ont été saisis sur l’État, provenant d'un fonds étatique souverain (l'argent du pétrole) mis en place par la Libye en 2006 pour les générations futures. Le reste est affaire personnelle; de l'argent au nom propre des dictateurs ou de leur famille, ce qui pose un problème de justice. Si la Suisse est tranquille aujourd'hui, c'est que Kadhafi et sa famille ont retiré leur argent propre après la crise de 2008 entre les deux pays, avec l'arrestation d’Hannibal Kadhafi, le fils du Guide.

C'est d'ailleurs le même problème pour les Tunisiens et les Égyptiens. Les deux pays peinent encore à recouvrer l'argent de leurs dictateurs. A charge pour eux de prouver que ces avoirs ont été acquis illégalement, pour pouvoir être restitués aux États. A charge également pour les familles des dictateurs de prouver que cet argent est propre et qu'il leur appartient, comme l'ont fait les petits-enfants d'un autre dictateur, Mobutu (RDC, déchu en 1997). Les avocats internationaux, premiers bénéficiaires du Printemps arabe?

Chawki Amari

 

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Chawki Amari

Journaliste et écrivain algérien, chroniqueur du quotidien El Watan. Il a publié de nombreux ouvrages, notamment Nationale 1.

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