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Tunisie : “Jeûner, prier et adorer le Gourou”

Par Fredj Lahouar

« La liberté de conscience, c'est de ne pas payer un curé quand on ne va pas à la messe ». Jules Renard, Journal, 1902

Les islamistes tunisiens sont des ultra-démocrates, à la mode grecque, la plus authentique qui soit. En effet, dans la cité idéale tunisienne, concoctée par le génie pieux des nouveaux bâtisseurs, il n'y a pas de place pour tout le monde. Et cela est tout à fait normal, nous prévient le chef du chantier. A Athènes aussi, tout le monde n'avait pas voix au chapitre. En ces temps héroïques, on interdisait l'accès de l'agora aux esclaves, aux femmes et aux enfants, aujourd'hui, dans le paradis islamiste du Sublime Rached Gannouchi, les ennemis de l'Islam, toutes tendances confondues, sont généreusement épargnés, mais ils sont tenus de se terrer chez eux pour ne pas gêner les maîtres de céans, ceux qui, à l'unanimité, trouvent tout à fait normal que le ministre du culte, doublé d'un prédicateur austère, condamne à la faim, à la soif et à la damnation éternelle tous ceux qui osent - quel culot ! - se dérober à leurs obligations religieuses. Sous d'autres cieux, ces mécréants auraient été décapités sur la place publique sans autre forme de procès. Dans l'éden démocratique ganouchien, où la tolérance islamiste est de rigueur, les contrevenants sont libres de contrevenir en cachette, les jeûneurs sont, eux aussi, libres de jeûner, mais ouvertement, de manière ostentatoire et provocante, parce qu'ils sont dans leur droit et que, pour cela, ils ont tous les droits.

Ceux qui verraient de la discrimination dans ces justes mesures se tromperaient lourdement, car il ne fait pas de doute que l'intention des autorités ganouchiennes compétentes n'est pas du tout d'humilier cette poignée de marginaux qui s'obstinent - et avec quel panache ! - dans l'erreur. Bien au contraire, leur intention, le Gourou en premier, est de leur épargner le mépris et, peut-être même, les réactions irréfléchies de certaines âmes pures que le spectacle de la turpitude sortirait inéluctablement de ses gonds ! Rappelez-vous seulement qu'il n'y a pas très longtemps, dans l'Egypte bienheureuse de Mohamed Morsi, avant qu'il ne soit traîtreusement destitué par l'infamie laïque, des prosélytes enthousiastes ont perdu leur sang froid et - que c'est dommage ! - ont lynché trois ou quatre chiites. Incident déplorable qui aurait pu être évité si les malheureuses victimes ne s'étaient pas trouvées au mauvais endroit, au mauvais moment ! Quand on a la fatuité de se dire chiite en Egypte, on devrait bien se garder - et c'est là la moindre des choses - de le crier sur les toits !

En Tunisie, dans ce paradis tout neuf et étincelant, que R. Gannouchi a calqué sur le modèle le plus pur et le plus rigoureux, les ennemis de l'Islam sont aussi imprudents que les chiites et les coptes d'Egypte. Ils ont le tort d'être un peu visibles qu'il n'en faut, autrement dit dévastateurs et encombrants. Un prêtre copte, circulant à pied dans les rues du Caire, sa croix se balançant sur sa soutane, constitue, cela ne fait pas le moindre doute, pour l'opinion publique (que les islamistes ont héritée de l'ancien régime), une provocation insupportable. Notez que ces derniers sont bien tolérants, bien plus tolérants que tous les démocrates de la planète réunis, mais pas au point d'accepter qu'un mécréant de chrétien, déguisé en homme de Dieu, les nargue de cette ignoble façon. Un minoritaire, c'est-à-dire un zéro virgule - et le copte l'est autant que le chiite et le laïque - doit s'arranger pour se faire le moins visible possible, l'idéal étant, bien entendu, qu'il soit tout à fait invisible. Les plus futés de cette engeance du diable sont ceux qui se font tellement oublier qu'ils finissent par réussir l'exploit de passer inaperçus. Eux, et eux seuls, méritent de vivre. La règle, ou mieux l'astuce, c'est de se faire minuscules et de réaliser que la majorité a, sur eux, droit de vie ou de mort !

C'est un peu pour cette raison que, dans le paradis ganouchien, fraîchement installé, les bons croyants ont presque oublié qu'une poignée de juifs et de chrétiens vivent parmi eux. Malheureusement, les laïques, dont le statut est très ambigu, ne sont pas aussi sages que ces malheureux mécréants. Eux, fiers et pleins de morgue, prétendent aux mêmes droits que les croyants pratiquants parce que, comme eux, arguent-ils, ils sont nés sur cette terre ! Ils oublient seulement que les mouches, les poux, les blattes, les ânes, les chiens et les sangliers sont, eux aussi, nés sur cette terre ! Cela impliquerait-il qu'il faille les considérer comme des citoyens à part entière ?! Et les cailloux, les arbres, les oueds, la Méditerranée, Carthage, Hadrumète et tant d'autres abominations, faudrait-il les considérer, elles aussi, comme des citoyens à part entière ?

Le Gourou préfère ne pas s'attarder sur ces inepties. Pour lui, comme pour ses auxiliaires, les ministres des affaires religieuses, de l'intérieur et de la justice en tête, la citoyenneté est fonction de la foi et non de la naissance. Sans cela, l'Etat serait dans l'obligation de traiter tout le monde - quelle aberration ! - sur le même pied d'égalité, alors que le devoir d'un Etat juste, en l'occurrence un califat de l'eau la plus pure, est de traiter chacun selon ses mérites. Or, le mérite est une affaire d'engagement, de loyauté, d'abnégation et, dans les cas extrêmes, de sacrifice. Dans l'éden ganouchien, cela est tout à fait normal, les jihadistes ont la priorité sur tous, y compris sur les hooligans ou les simples prosélytes dont l'unique mérite est d'avoir un puissant gosier. L'homme de bien, le on croyant s'arrangerait toujours d'avoir les poings solides et performants.

Les légions de nos vaillants jeunes hommes - et de nos vaillantes jeunes filles - parties prêter main forte, au risque de leur vie et de leur honneur, à leurs frères dans la foi, dans la lointaine province du Cham, plus connue aujourd'hui sous le nom de Syrie, sont les prototypes des bons sujets, ceux que l'Etat califal apprécie le plus parce qu'ils ne lui coûtent pas un sou et - et c'est là le plus important - consolident sa réputation d'Etat révolutionnaire militant (terroriste, dans le jargon des ennemis de l'Islam), toujours prêt à servir toutes les bonnes causes de la planète, en particulier celles cautionnées par le plus saint de tous les saints, le dénommé Youssef Qaradhaoui, le maître à penser du Gourou et l'assistant infatigable de son génie. Il ne faut pas oublier que, pour la plupart d'entre eux, ces farouches combattants tombent sur le champ d'honneur et participent ainsi à résorber le fléau du chômage qui désespère le gouvernement, pourtant le plus fort de l'histoire de l'humanité, de sa sainteté le Gourou.

Si tous les jeunes du pays, les chômeurs en particulier, et les diplômés d'entre eux en priorité, suivent l'exemple de ces soldats de Dieu, il n'y aurait plus, d'ici six mois au maximum, de problème de chômage en Tunisie. Pour aider un peu la providence, le Gourou va s'employer, en collaboration avec ses collègues de l'Assemblée Internationale des Ulémas musulmans, à faire durer la guerre de Syrie le plus longtemps possible. Cette démarche est, à tous les points de vue, préférable à celle que l'Etat califal a été dans l'obligation d'adopter à Siliana et ailleurs, face aux hordes aguerries des casseurs, des saboteurs, des envieux et des mécréants, déguisés en demandeurs d'emplois. Ce mauvais précédent, le recours aux grenailles aidant, a sérieusement entamé sa réputation d'Etat révolutionnaire, ultra-démocratique !

Pour ce qui est des non-jeûneurs, fulminant depuis deux jours contre le loyal Noureddine Khadémi, dont l'unique tort est d'avoir accompli scrupuleusement son devoir, le Gourou estime, à juste titre d'ailleurs, que leur cause est perdue d'avance. Qui oserait aujourd'hui, dans cette Tunisie où, depuis 2012, comme il l'a personnellement et fort pertinemment souligné à Sfax, plus personne n'ose se dire communiste et, encore moins athée ; qui oserait prendre le parti de ces dégénérés qui ont l'outrecuidance d'afficher leur turpitude au grand jour ?! A ses amis d'Occident, dont la sensiblerie est proverbiale, il dirait - et ils le croiront sur parole ! - qu'il agit ainsi, un peu injustement il est vrai (mais ce n'est là qu'une apparence), pour se conformer à la volonté de la majorité qui l'a élu et préféré aux laïques, dont ces maudits non-jeûneurs font partie !

Les amis occidentaux du Gourou apprécieraient d'autant plus cet argument qu'ils savent pertinemment qu'il est impossible à quiconque de faire une omelette sans casser des ½ufs. Dans le paradis islamiste tunisien, cette règle est constamment en vigueur car, et les alliés de R. Gannouchi en sont pleinement conscients, il y a tellement d'½ufs à casser dans la Tunisie postrévolutionnaire où la contre-révolution fait rage. La tâche est d'autant plus rude que certains de ces ½ufs ont la coquille très dure. Tiens, cette Amina, à titre d'exemple, qui paraît si frêle, si fragile a su, à elle seule tout d'abord et avec le concours de ses diablesses de supporters, soutirer é bien des sueurs froides aux magistrats.

Le problème, c'est que cette sale affaire n'est pas encore close. Les artistes, toutes spécialités confondues, les poètes, les écrivains, les universitaires, les journalistes et les militants de la maudite société civile, qui ne désarment point, sont des ½ufs encore plus coriaces que cette gamine de Femen. Pour les contraindre à se tenir tranquilles ou, en cas nécessité, de les anéantir, les auxiliaires du Gourou devraient faire montre de beaucoup de fermeté. Ses amis occidentaux comprendraient et cautionneraient tant bien que mal les petites entorses sans conséquence qu'il ne manquerait de commettre dans sa guerre sainte contre l'impiété, la dissolution et l'apostasie. Amen !

Ses amis occidentaux comprendraient également que toutes les démocraties ne se ressemblent pas forcément et qu'il est tout à fait normal qu'une démocratie sainte, frappée de l'insigne de l'islamisme belliqueux de notre temps, soit, légèrement ou totalement peu importe, différente des démocraties occidentales. A chaque pays ses us, ajouterait le Gourou pour venir à bout du scepticisme de ses amis occidentaux, soucieux d'exprimer leur soutien indéfectible à la révolution tunisienne, désormais sa révolution à part entière. Amen !

Les occidentaux auraient du mal à admettre que, dans une démocratie qui se respecte, on en arrive à emprisonner les athées (et non les hérétiques), à priver une bonne partie des citoyens non-jeûneurs (et non les « fattaras ») de leur droit de se nourrir normalement, de placer des caméras, (comme l'a projeté cet extravagant que la justice évite d'inquiéter) pour surprendre les contrevenants à l'obligation du jeûne ; tout cela paraîtrait excessif, voire inadmissible, à ses amis américains, mais ils finiraient tôt ou tard par comprendre que, ce qui importe dans le paradis ganouchien, ce sont les intentions et non les actes. Et l'intention du Gourou, et de ses auxiliaires laïques, est bel et bien d'édifier une démocratie moderne où il fait bon vivre pour les bons sujets et les bons croyants, c'est-à-dire pour la quasi-totalité du peuple. Amen !

Les marginaux, les malfrats, les criminels, les fauteurs de trouble, les libres-penseurs et les hérétiques seraient plus à l'aise dans une prison ou dans un camp de concentration. Là, au moins, ils apprendraient, comme tout le monde, à jeûner, à prier et à adorer le Gourou.

Amen !

Par Fredj Lahouar le 12 juillet 2013

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