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«Gardez votre pétrole M.Sellal !»

Les jeunes d'El Ménéa, à 870 km au sud d'Alger, réclament du travail et la valorisation de leur région, si riche en potentialités agricoles. Ils luttent contre la bureaucratie et la corruption avec ténacité et ne veulent surtout pas devenir les enfants gâtés de la rente. A lui tout seul, il remplacerait toutes les bases de données du gouvernement algérien en termes de dispositifs de recrutement, de concours de la Fonction publique, de distribution de projets, de procédures de délibérations à l'APC ou à l'APW, de crédits-jeunes, d'emplois-jeunes... «El miziriyya (la misère) m'a formé», sourit Salim Gettaf, 38 ans, licencié en philosophie à l'université de Bouzaréah en 2009, après des études au lycée Didouche Mourad d'El Ménéa, où, aime-t-il à le rappeler, a étudié notamment Ahmed Benbitour et Mustapha Benbada. «Au chômage forcé depuis 2009, un diplômé comme moi est acculé à quémander un poste dans le "filet social", c'est une humiliation de plus», lâche ce grand garçon brun, au regard timide et aux mots précis. «Le gouvernement prétexte qu'on n'a pas de diplômé dans le Sud, s'énerve un notable de la ville. C'est faux, c'est juste une manière de cacher l'incompétence des autorités locales ou leur corruption. C'est eux qui bloquent le recrutement. C'est une cécité criminelle.» «Nous avons des ingénieurs, des poètes, des universitaires et l'unique représentant arabe à la convention mondiale Ramsar (sur les zones humides), un ingénieur au réacteur nucléaire de Aïn Ouessara, des responsables de ministères...», enfonce le notable. Salim, lui, ne se fait plus d'illusion. Il ne compte plus le nombre de concours, de CV envoyés, de démarches à l'APC ou à la wilaya de Ghardaïa à 270 km plus au nord, de lettres ouvertes, de dossiers à monter, des kilomètres de poussières à courir derrière un formulaire Ansej... En plus, ce que pudiquement Salim ne dit pas, c'est qu'il vit avec sa mère et ses frères dans un chalet dans un centre de transit après avoir quitté, en 2008, un logement tout aussi insalubre après les inondations qu'a connues la région. Ce sont ses amis qui parlent de ça. L'un d'eux exhibe une photocopie de la lettre de réclamation d'un logement social au wali de Ghardaïa écrite par la mère de Salim, restée sans réponse... Dans cette lettre sont citées en bas de page les pièces jointes : la plus étonnante c'est un fameux «certificat prouvant n'avoir rien bénéficié de l'Etat» ! La pudeur de Salim l'empêche aussi de dire comment il survit, l'argent de poche, le transport, la nourriture, les vêtements... La solidarité familiale ? Les amis ? Les voisins ? C'est un mur de silence pudique qui s'érige. Corruption Salim préfère parler plutôt de ses actions dans la société civile locale, son activisme avec l'association des consommateurs d'El Ménéa pour accélérer l'installation du nouveau marché, avec les associations de quartier contre la prolifération des armes blanches chez les mineurs...  «On avance malgré tout. Nous sommes diplômés, nous connaissons nos droits, nous savons parler aux responsables : quand on rentre dans leurs bureaux, ils se tiennent la tête, parce qu'on leur parle avec des documents, en citant des lois, des directives, des informations précises... On ne nous amadoue pas avec un projet ou un dossier de logement», dit Salim. Une autre génération. «Oui, mais toute une partie de cette génération a été corrompue par les crédits de tous genres, des crédits dont aucune autorité ne surveille l'utilisation ou le remboursement», fait remarquer le notable en évoquant le symbole des prêts Ansej pour la location de voitures : la Seat Leon blanche ! Acheter la paix sociale à n'importe quel prix, quitte à détruire la valeur du travail. «La corruption aussi», lance un des jeunes attablés au café Agadir du centre de la ville quand une belle berline blanche passe Place des Martyrs face au siège de l'APC, vitres remontées pour mieux profiter de la climatisation, à bord trois jeunes semblent happés par le rythme d'une musique qu'on n'entend que de loin, son étouffé dans l'habitacle. «Voilà un exemple de jeunes qui ont su profiter des projets de l'APC : construire un mur qui va tomber à la première rafale de vent et glaner l'argent sans aucun contrôle», explique le jeune. Exclusion «Il faut une intervention d'Alger. Les budgets de développement ont été bouffés par la corruption, une corruption qui ne peut exister que grâce au laisser-faire à tous les niveaux, d'Alger à ici. L'Etat central fait des efforts, mais c'est à Alger, c'est loin. Ici, il n'y a pas de contrôle, pas de suivi. On est conscient que des choses se font, tiens, l'Anem à El Ménéa a même une page facebook pour mieux informer  ! Mais ça ne suffit pas à lutter contre les pistonnés et la corruption», explique Hamid, un autre jeune au chômage dont le passe-temps favori est de guetter la moindre annonce de concours de recrutement. «Et même ça, c'est de la gabegie, appuie Othmane, jeune entrepreneur, c'est le royaume de la Fonction publique avec ses propres lois injustes. Nous exigeons le retour au système du concours écrit, car depuis les nouvelles dispositions (par quota), les postes sont partagés entre la direction qui émet les demandes de postes et la direction de la Fonction publique. Du coup, on est complétement exclu de ce jeu fermé.» «Et on n'a que ça, on n'attend que les emplois qu'offre l'Etat, ce n'est pas normal, poursuit-il, parce qu'il n'y a pas de développement dans cette région à vocation agricole et touristique.» «On dit à Sellal : gardez votre pétrole, donnez-nous la terre et l'agriculture !», s'emporte Salim qui ajoute, indigné : «El Ménéa a été classée zone agricole, alors que l'oignon qu'on mange ici est importé du Maroc !» «L'assainissement du cadastre des terres agricoles est en panne, des gens venus d'ailleurs ont profité de projets de mise en valeur des terres sahariennes puis se sont enfuis en emportant le pactole, alors que les vrais investisseurs attendent depuis des années l'autorisation de forage ; en plus ils sont sommés de rembourser les crédits des banques», s'insurge Abdelkrim, 35 ans, cadre de l'UNJA et enseignant de philosophie au chômage. Le soleil haut tape fort en cet été saharien. Les chaises de la petite terrasse du café se disputent les parcelles d'ombre. Le vieux notable, qui a assisté à la discussion, soupire : «Les gens du Sud sont très patients, ils supportent tout, ils vont même jusqu'à renoncer à certaines de leurs revendications quand la sagesse l'exige, alors quand ils manifestent comme l'ont fait les jeunes chômeurs en début d'année et en mai, c'est que la situation est dangereusement désespérante.» Othmane, le jeune entrepreneur, veut conclure la discussion : «Qu'ils le comprennent à Alger, on ne veut pas de Printemps arabe ! Ce pays a trop souffert. Mais nous demandons juste à l'Etat d'être cohérent et équitable dans ses décisions, il faut que les gens, où qu'ils soient dans ce pays, sentent qu'ils sont concernés par les politiques de développement.»

El Watan

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