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Madagascar: des villageois accusent l'armée d'exactions

"Des militaires sont venus ici, ils ont tiré. Je n'ai pas voulu partir. J'ai demandé, mais qu'est-ce qu'on a fait de mal ? Le militaire m'a dit de la fermer, puis son chef m'a frappée avec son fusil. Il m'a dit, on va brûler ton village".

Tongnazy, qui prépare son riz dans l'obscurité d'une case du village de Voromiantsa, à deux jours de marche de la ville de Betroka, dans le sud de Madagascar, raconte son calvaire à deux journalistes de l'AFP.  

Les faits remontent à fin 2012, pendant l'opération "Tandroka" (Cornes de Zébu) lancée par l'armée malgache pour arrêter des voleurs de bétail, menés par le légendaire bandit Remenabila, responsables de la mort de plusieurs militaires.

La chasse à l'homme aurait totalement dérapé. Selon Amnesty international, des villages entiers ont été brûlés, des habitants torturés ou tués. Le pouvoir a récusé le rapport d'Amnesty, accusant l'organisation de ne pas s'être rendue sur place. L'armée, interrogée par l'AFP, a rejeté la responsabilité sur des "supplétifs". Une enquête internationale a été annoncée, mais n'a pas encore démarré.

"Ils ont sorti toutes nos affaires, puis ils ont brûlé la maison. Ma mère était là. Ils l'ont déshabillée, puis, une fois nue, il lui ont dit de partir dans la forêt. Ils nous ont toutes déshabillées, puis nous ont dit de partir dans la brousse", poursuit Tongnazy.  

Autour d'elle, quelques villageois assis à même le sol écoutent son récit. En silence. Au dehors, le village est toujours en ruines. Seules trois cases en terre en été reconstruites.

L'AFP, seul média à avoir pu accéder à la zone sinistrée depuis les faits, a visité au total sept villages brûlés et rencontré plusieurs groupes de réfugiés dans cette région de l'Andriry, une zone de montagnes arides où a eu lieu l'opération "Tandroka", dont l'objectif était de capturer Remenabila.  

Pour le retrouver, l'armée a ratissé les villages du sous-groupe ethnique des Zafindravala, auquel il appartient.

A deux jours de marche de Voromiantsa, un deuxième village en ruines. Un habitant raconte.

"Tout le monde s'en fiche"

"Bevolotanana est venu. Il a dit: je viens pour brûler votre maison". Bevolotanana est le surnom du Colonel René de Rolland Urbain Lylyson, l'officier qui a commandé "Tandroka". Dans plusieurs villages, les habitants le désignent comme celui qui a brûlé leurs maisons.

Le villageois, qui s'appuie sur des béquilles, poursuit. "Je suis parti. J'ai eu trop peur. J'ai dû laisser mes affaires. Mes assiettes. Mes vivres. Ils ont tout brûlé. Même le lit."

A une autre journée de marche, la ville de Miary Omby, déserte.

Un vieil homme raconte. "Le Roi de Miary [NDR : autorité traditionnelle] était trop vieux pour fuir. Alors il est resté là. Avec un vieux fusil. Les militaires l'ont frappé, jusqu'à ce qu'il ne se relève plus. C'est comme ça qu'il est mort".

Il poursuit: "Même si il y avait des dahalos (voleurs de bétail), les militaires n'avaient pas à brûler la ville. Mais prendre les dahalos avec eux, et partir".

Le Colonel Lylyson, chef de la FIS (Force d'intervention spéciale) - l'équivalent de la garde présidentielle -, a accepté de répondre aux questions de l'AFP. Il réfute les accusations.

"Ces villages brûlés étaient des villages peuplés de dahalos, de voleurs de zébus. Pour s'y rendre, la force Tandroka a utilisé des guides locaux. Pour protéger leur identité, nous avons habillé ces guides en militaires. Et ce sont ces guides, des victimes des villages voisins, qui ont brûlé ces villages, à notre insu, quand nous étions déjà partis".

"De toute façon ces villages étaient déserts. Il n'y avait personne dedans. Donc finalement, personne ne peut dire qui a brûlé ces villages", affirme-t-il.

En février le gouvernement a annoncé une enquête conjointe avec les Nations unies.

"L'enquête n'en est nulle part", témoigne sous couvert de l'anonymat une source du gouvernement malgache, "parce que la communauté internationale ne veut pas froisser la Présidence, qui a ordonné et financé l'opération Tandroka. La communauté internationale est focalisée sur la tenue des élections dans un climat apaisé".

Interrogé également par l'AFP, un diplomate étranger proche du dossier affirme que "Madagascar n'est pas un pays prioritaire sur la scène internationale. Et si un Etat membre du Conseil de Sécurité des Nations unies ne pousse pas le dossier, il ne se passe rien. La vérité, c'est que tout le monde s'en fiche".

Au terme de cette opération, Remenabila n'a pas été arrêté.

AFP

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