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Caster Semenya, championne du monde du 800 mètres, le 19 août 2009. REUTERS/Dominic Ebenbichler
Caster Semenya, championne du monde du 800 mètres, le 19 août 2009. REUTERS/Dominic Ebenbichler

Caster Semenya, la revanche d'une femme de fer

A Daegu, Caster Semenya va défendre son titre de championne du monde du 800 mètres. Lavée de tout soupçon quant à son appartenance à la gent masculine, la Sud-Africaine retrouve la joie sur la piste à la victoire.

Mise à jour du 4 septembre 2011: Caster Semenya a décroché la médaille d'argent en finale du 800 mètres à Daegu. Deuxième (1 m 56 s 35), la Sud-Africaine laisse son trône à la Russe Mariya Savinova (1 m 55 s 87), déjà championne d'Europe. La Kényane Janeth Busienei (1 m 57 s 42) prend le bronze.

***

L’Afrique du Sud sera à l’honneur au stade de Daegu, en Corée du Sud, à l’occasion des 13e championnats du monde d’athlétisme, qui se déroulent du 27 août au 4 septembre 2011. Si chez les hommes, les regards porteront sur le 400 mètres du sprinter handisport Oscar Pistorius, chez les dames c’est Caster Semenya qui va capter l’attention.

L’attente est forcément grande sur celle qui est montée sur la plus haute marche du podium du 800 mètres lors des derniers Mondiaux. Mais au-delà du défi sportif, sa seule présence est déjà un petit événement. Car en marge de son sacre de l’été 2009, la coureuse a bien failli voir sa carrière s’arrêter net.

Gloire et humiliation internationales

L’histoire commence fin juillet 2009, lors des championnats d’Afrique d’athlétisme junior. A Bambous, sur l’île Maurice, une jeune sud-africaine fait sensation sur 800 et 1.500 mètres. Caster Semenya remporte les deux épreuves en des temps canon, s’offrant par la même le record national du double-tour de piste. Le tout à seulement 18 ans. Deux semaines plus tard, elle débarque au Stade olympique de Berlin où se tiennent les championnats du monde, avec l’étiquette de grand espoir du demi-fond féminin.

Engagée sur sa distance fétiche, le 800 mètres, la native de Pietersburg, en Afrique du Sud, confirme son statut en se qualifiant aisément pour la finale du 19 août. Ce jour-là, son destin bascule. Au terme d’une course parfaite, elle devient la plus jeune championne du monde de l’histoire de la discipline, en coupant la ligne avec trente mètres d’avance sur la Kényane Janeth Jepkosgei, désormais ex-reine de la distance. Son exploit (1 min 55 sec 45 centièmes) exacerbe cependant la polémique née quelques jours plus tôt.

Devant sa progression fulgurante et ses performances, des doutes émergent à propos de l’identité sexuelle de la jeune femme. Ces rumeurs s’appuient sur ses caractéristiques physiques jugées masculines: voix grave, musculature imposante, poitrine peu développée; la Sud-Africaine sème le doute sur la planète athlé. Et si la championne était en fait un champion? Sa victoire éclatante de facilité ne rassure pas les plus suspicieux; au contraire, elle déclenche une tempête médiatique.

Après la finale, l’Association internationale des fédérations d’athlétisme (IAAF) soumet la jeune sportive à un test de féminité. Un affront sur la scène internationale, bientôt suivi par d’autres.

Sixième à Berlin, l’Italienne Elisa Cusma attaque Caster Semenya sans détour et sans retenue à la télévision:

«Pour moi, c’est clair, Caster Semenya est un homme. On ne devrait pas laisser ce genre de personne courir avec nous.»

La polémique devient une affaire d’Etat. La classe politique sud-africaine prend la défense de la coureuse, devenue star d’un pays uni derrière elle. Le président Jacob Zuma dénonce une «humiliation» et la ministre des Femmes et des Enfants, Noluthando Mayende-Sibiya, écrit à l’ONU et réclame l’ouverture d’une enquête:

«Il y a eu un flagrant mépris pour la dignité de mademoiselle Semenya. La remise en cause de son identité sexuelle est basée sur des stéréotypes physiques attribués aux femmes.»

Caster, dont la morphologie et l'anatomie sont analysées sans réserve par les médias, risque alors la destitution. Le quotidien australien Sydney Morning Herald l’accuse d’hermaphrodisme. L’information, non confirmée, sème un peu plus le trouble et provoque l’ire de la communauté sud-africaine. En attendant la décision de l’IAAF, Caster Semenya n’est plus autorisée à courir.

Du travail pour retrouver les sommets

En juillet 2010, l’IAAF livre enfin son verdict. Après onze mois sans courir, Caster Semenya peut de nouveau chausser ses pointes et s’aligner sur les pistes au côté des… femmes. Une victoire pour elle mais aussi pour sa famille, qui a beaucoup souffert des soupçons qui pesaient sur son sexe:

«Ma fille est forte. Je lui ai dit: "un test ne peut pas changer ce que toi et nous savons déjà"», déclarait sa mère Dorcas Semenya au magazine féminin You, peu après le déchaînement de Berlin.

Cette longue période sans compétition n’a pas été sans conséquence pour Caster Semenya, malgré son entraînement. Absente des moindres meetings, l'athlète souffrait de son inactivité en mars 2010, alors que l’IAAF poursuivait son enquête:

«La procédure a duré beaucoup trop longtemps, sans certitude quant à sa fin. Du coup, mes aptitudes athlétiques sont sérieusement compromises.»

Son retour en juillet 2010 le confirme: à Lappeenrenta (Finlande) elle s’impose, certes, mais dans un temps très moyen. La Sud-Africaine a conscience d’être loin de son meilleur niveau, mais elle apprécie de pouvoir courir à nouveau:

«Je suis très heureuse. C’était juste bien de revenir. C’est un nouveau départ. Je ne suis pas encore en forme, il ne faut pas trop en attendre de moi car j’ai quelques kilos en trop.»

Depuis le début de la saison 2011, elle n'a pas réussi à passer sous la barre des 2 minutes sur 800 mètres. Sa couronne mondiale ne pèse donc plus bien lourd, à l'heure de la remettre en jeu face à des athlètes russes qui se sont montrées très en forme dernièrement. La championne du monde en salle et championne d’Europe 2010 Mariya Savinova est présentée comme favorite pour succéder à Caster Semenya. Cette dernière ne s'avoue pourtant pas vaincue:

«Je pense que je peux défendre mon titre, mais ça dépend de ma concentration. Je ne peux pas dire que je sois en forme physiquement, mais je dirais que je le suis mentalement.»

Si le rythme de championne n'est pas encore tout à fait revenu, le mental, lui, semble indestructible. A seulement 20 ans, la star sud-africaine fait preuve d'une force de caractère admirable. Debout face aux difficultés, Caster Semenya est bien de retour, pleine d'ambition. Elle reste fidèle à sa passion :

«Courir est tout pour moi. Quand je cours, je suis heureuse.»

Nicolas Bamba

 

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Nicolas Bamba

Nicolas Bamba est un journaliste français, attaché au thème du sport notamment. Il a collaboré avec L'Equipe et Sports.fr

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