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Attaques puériles contre Bennoo Bokk Yakaar (Par Abdoul Aziz DIOP)

Dans l'ouvrage de référence Méthode de la science politique (Dalloz, 1959) - vivement recommandé à tous les débutants des facultés de droit et de science politique - Georges Burdeau passe au crible les obédiences philosophique, historique, juridique, sociologique, économique et technocratique de la science politique.

L'intérêt de Burdeau pour autant d'obédiences est de montrer comment la science politique - longtemps considérée comme une annexe du droit constitutionnel ou de la sociologie - a pu se forger une démarche scientifique, qui l'absout de toute visée charlatanesque tout en lui conférant une véritable autonomie. De nos jours, l'affranchissement demeure, qui fait de l'obédience technocratique celle qui voit dans la science politique, « la science des données de l'activité politique, et de façon plus précise, de la décision politique ». Cette conception englobe « la connaissance des ressorts de l'action politique et la connaissance nécessaire à l'action politique ».

La tâche de l'analyste - pas du commentateur inculte et bavard - consiste alors à « réunir tous les éléments d'information qui, à un moment donné et dans une situation donnée, permettront de dégager la décision la meilleure ». « Si le savant n'indique pas lui-même la décision, insiste Burdeau, du moins en a-t-il réuni les données de telle façon que l'autorité politique prendra sa responsabilité en connaissance de cause. » Près d'un an et demi après la seconde alternance démocratique au Sénégal, les données qui permettent d'invoquer la coalition Bennoo Bokk Yakaar dans son historicité suffisent-elles à conforter la coalition ? Si oui, que peut-on en attendre encore au moment où d'aucuns somment le président de tous les Sénégalais à se tailler une nouvelle coterie politicienne pour pouvoir gouverner seul ?

Un peu d'histoire. Dès après la fin de la limitation - chère au président Senghor - de la pensée politique officielle à quatre courants (communiste, socialiste, libéral et conservateur) et l'avènement, dès 1983, du multipartisme illimité, il y eut au Sénégal une inflation dans la formation et la reconnaissance des partis politiques par la puissance publique. Se retrouvent alors dans de petits partis toutes celles et tous ceux à l'étroit dans les grands appareils et qui s'offusquent de ne pas pouvoir émerger du fait des logiques clientélistes peu propices au débat démocratique interne et à la compétition saine.

Les principaux artisans du nouveau phénomène partisan sont pour la plupart des cadres que tout ou presque dans les cursus scolaire et universitaire prédispose à la participation à la vie politique pour la compétition électorale et la direction du pays à différents niveaux (communauté rurale, commune, région, Assemblée nationale et gouvernement). L'année 2000 fut un moment faste de la nouvelle donne politique, qui imposa la logique des grands agrégats partisans seuls capables de faire vaciller le Parti socialiste (dominant) et de lui ravir le pouvoir.

Fort du score honorable - un peu plus de 16 % des suffrages exprimés - de Moustapha Niasse, le Code 2000 provoqua au second tour de l'élection présidentielle un remarquable glissement sémantique : la Coalition alternance 2000 (CA 2000), dirigée par l'ancien président Abdoulaye Wade, devint le Front pour l'alternance (FAL) victorieux. Depuis la date mémorable du 19 mars 2000, l'idée de coalition politique la plus large possible fait son chemin au Sénégal. Les initiatives se multiplient dans l'opposition et dans la majorité. Au total, quatre à cinq grandes coalitions atténuent la dispersion partisane et tempèrent les ardeurs liberticides de ceux qui, au rythme effréné auquel se créent les partis, crient au scandale et intiment la puissance publique à corser la législation pour endiguer la vague. Ceux-là ne voient pas que le système politique sénégalais évolue inexorablement vers un équilibre perceptible à travers le passage de l'émiettement au regroupement qui mène au succès électoral.

La même logique explique la formation des dernières coalitions en date (Forces alliées 2012, Macky 2012, Bennoo Siggil Senegaal, Bennoo Ak Tanor, Idy 4 President, etc.) à l'assaut du pouvoir et l'idée novatrice d'équipe exécutive. Aujourd'hui, plus aucun candidat à l'élection présidentielle avec de réelles chances de l'emporter ne s'imagine une victoire éclatante sans donner au moins l'illusion d'être porté par une coalition de quelques dizaines de partis. La dépendance de l'apport (réel ou supposé) des autres n'est pas sans conséquence pour le candidat élu : le dépérissement de la logique de partage du gâteau au profit d'une gestion du pouvoir par une équipe dont il est le capitaine (incontesté) tirant ses pouvoirs de la Constitution.

Nous y sommes plus que jamais avec la coalition Bennoo Bokk Yakaar (BBY) qui, avant et après les élections, doit sa popularité à la plateforme fédératrice du Mouvement du 23 juin (M23) à laquelle tous les partis membres souscrivirent sans équivoque. Le 11 mars 2012 - deux semaines seulement avant l'élection de Macky Sall - BBY tint - Place de l'Obélisque - le meeting qui sonna le glas du Sopi au pouvoir. Les législatives du 1er juillet 2012 confirment l'adhésion des électeurs à l'idée d'équipe exécutive adossée au groupe parlementaire le plus nombreux. Et l'on s'étonne que le Gouvernement reflète - comme partout ailleurs dans le monde - la composition de la majorité parlementaire censée voter la loi de finances annuelle et toutes les autres lois bonnes pour le pays.

Pour obtenir du chef de l'exécutif la révocation des ministres non issus de l'Alliance Pour la République (APR) ou de la coalition Macky 2012, il faut commencer par lui demander, le moment venu, de dissoudre l'Assemblée nationale et de se donner une nouvelle majorité par le truchement d'élections législatives anticipées comme en avril 2001. Faute de pouvoir le faire, les auteurs d'attaque puériles contre la coalition BBY doivent se contenter de l'accélération, par tous les membres du Gouvernement, de la cadence des réformes et des actions, demandée avec insistance par le chef de l'État, tout en obtenant du groupe BBY à l'Assemblée nationale de ne ménager aucun effort pour sortir le Sénégal de la grave crise de la représentation politique qui donne encore aux citoyens le sentiment que les députés ne font toujours pas ce qui est attendus d'eux.

Auteur de la Démocratie précaire (La Découverte, 2012 ) - sous-titrée Chroniques de la déraison d'État - le sociologue français Éric Fassin considère qu'il y a lieu de penser l'actualité dans son historicité tout en prenant le soin de la distinguer des actualités qu'affectionnent les médias et les politiciens dont la seule ambition est d'habiter un présent fantasmagorique. Fassin parle d'un temps partagé médiatico-politique qui est celui du « présentisme » et qui accrédite l'idée selon laquelle il n'y aurait, au fond, ni passé, ni avenir.

Analysées sous ce prisme, les attaques régulières contre la coalition Bennoo Bokk Yakaar déconnecte la grande trouvaille victorieuse de l'entre-deux-tours de la dernière élection présidentielle de sa dimension historique et distrait le public abusé d'une évolution politique annonciatrice du modèle sénégalais en construction depuis plus d'une décennie maintenant.

Parce qu'il se refuse à habiter le « présentisme » en inscrivant ses directives dans ce qui émerge du présent pour préparer l'avenir, le président Macky Sall agace les médias, sans plan de vol ni destination, et les politiciens pantouflards qui tentent en vain de l'isoler pour en faire une proie facile. Il est très peu probable qu'il soit le seul Sénégalais à n'avoir pas compris leur petit calcul.

Abdoul Aziz DIOP
Conseiller spécial à la Présidence de la République

Rewmi

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