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Une gangrène idéologique

Il en est de l'agonie d'une civilisation comme de ces fins de vie où le mourant devient agressif et s'imagine victime d'un complot. Ainsi en est-il de l'Occident, en déclin économique et culturel depuis quelques décennies, secoué de plus en plus fortement par une succession de crises ; le tissu social largement déchiré, il cherche, hors de lui, les causes de sa décadence et entretient à cette fin une idéologie funeste, qu'un politologue, Gaël Brustier, appelle l'occidentalisme(1). L'occidentalisme est à la fois un déni, un cri d'angoisse et une déclaration de guerre. Déni car il refuse de voir dans son histoire - ses conquêtes, ses massacres, l'exploitation forcenée d'autres peuples - les raisons principales de son déclin, cri d'angoisse, car il se sent menacé, déclaration de guerre, enfin, à ceux qui, estime-t-il, veulent sa mort : les musulmans. L'époque n'est plus où l'Europe  ne voyait dans les immigrés que des travailleurs dociles et où de nombreux patrons, convaincus que l'Islam renforcerait leur docilité, leur ouvraient des lieux de prière dans les usines et les incitaient à les fréquenter. Les «Arabes» sont aujourd'hui pour les Occidentaux ce qu'étaient hier les communistes : une «cinquième colonne». A cette différence près qu'au lieu d'avoir un couteau entre les dents, ils ont dans leurs poches des explosifs. Ennemis publics numéro un, ils sont l'objet de multiples discriminations - séjour, logement, emploi, écoles -, d'incessants contrôles au faciès, de fréquentes gardes à vue et, s'ils échappent aux mille formes de la répression quotidienne, ils subissent une méfiance de tous les instants. Non seulement de la part des gardiens de l'ordre capitaliste, mais de la plupart des Européens qui, dans leur majorité, ne connaissent rien de la  civilisation arabe et ne soupçonnent même pas qu'elle a existé.  Haine des Arabes, que l'Occident essentialise - «Si on fait attention à l'Arabe, c'est comme à une valeur négative», écrit Edward Saïd(2) -, perversion de l'imaginaire, qui ne voit en eux que des êtres malfaisants, ignorance d'un Islam confondu avec l'islamisme et qui porterait en lui le terrorisme comme les nuages portent la pluie : c'est la première conséquence de l'idéologie occidentaliste. Il en est une autre qui en découle : la ségrégation de l'espace urbain dans les sociétés européennes qui, à l'instar des pays colonisés, où ville «moderne» et médina s'ignoraient, se divisent en «quartiers sensibles», généralement loin du centre, et en quartiers «convenables. Une ségrégation qui n'est pas seulement géographique : elle  constitue pour beaucoup un destin. Ainsi est-il difficile pour des jeunes  qui vivent dans le «93» (Seine Saint-Denis), où réside une majorité d'immigrés ou «d'origine immigrée», de trouver un emploi ou un logement dans les quartiers parisiens à dominante européenne. Ces clivages sociaux provoquent à leur tour des crispations identitaires. Loin d'être un fait sans valeur particulière, la nationalité  est devenue un facteur de division. Qui oppose les Européens aux non-Européens, valorise les uns, infériorise les autres, confère aux premiers un sentiment parfaitement injustifié de supériorité - «Je suis fier d'être Français» : on entend de plus en plus souvent cette ineptie - et provoque chez les autres une agressivité multiforme : violences, «nationalisme de quartier» et luttes entre bandes,  trafics de drogue ou adhésion à des mouvements religieux extrémistes. Dressant les Européens contre les étrangers, ou perçus comme tels, divisant le monde, comme à l'époque coloniale, entre civilisés et sous-hommes, l'occidentalisme nie la diversité des êtres et des cultures, dévalorise toute différence  et impose, à ceux qu'il contamine, une vision étriquée de la société et du monde. La plupart des Européens se confinent dans un conservatisme frileux et craignent tout changement. Les partis progressistes sont hors jeu et les sociaux-démocrates, là où ils sont au pouvoir, veillent à ne pas effrayer les riches. La mentalité dominante en Europe est une mentalité de droite, étriquée et qui refuse toutes les richesses qu'apporte la diversité des hommes. L'idéologie occidentaliste gangrène enfin les classes aisées des pays ex-colonisés. Dont beaucoup de représentants, qui ne cessent de critiquer les pays qui les ont asservis, s'y précipitent pour s'y détendre, y faire des achats et naturellement se soigner. Tellement aliénés que c'est à Paris, très souvent, qu'ils s'incrustent. Si les sociétés européennes se décomposent, l'occidentalisme a de beaux jours devant lui. Qu'il soit entretenu par ceux qu'il méprise n'est pas le moindre de ses méfaits. -1) Gaël Brustier, La guerre culturelle aura bien lieu... L'occidentalisme ou l'idéologie de la crise, essai, Mille et une nuits/Fayard, 2013. -2) Edward Saïd, L'Orientalisme, Le Seuil, 1978. Cette chronique s'interrompt pour l'été. Elle reprendra début septembre. Je remercie ceux qui la lisent et me font part de leurs réactions.

El Watan

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