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Un arrêté du wali crée la pénurie de carburant

Face à la contrebande transfrontalière de carburant, le wali d'El Tarf a fait dans la généralisation de la sanction. Il a tout simplement créé la pénurie, au grand dam des citoyens, et demandé aux pompistes de signaler les abus d'achats. Trop, c'est trop, ça commence à bien faire ! Les voleurs, les magouilleurs, les fraudeurs en tous genres, les contrebandiers et leurs complices s'en mettent plein les poches et c'est à nous qu'on fait payer la facture !» Voilà en substance ce qu'on pouvait entendre dans les files des rares stations-service d'El Tarf qui ont mis en application un arrêté du wali censé mettre fin au trafic de carburant qui paralyse les activités dans la wilaya. Pour avoir du carburant avec la pénurie chronique provoquée par le trafic transfrontalier, il faut être bien renseigné sur les arrivages, rouler à tombeau ouvert vers la station qui a été livrée et s'armer de patience dans une foire d'empoigne, ou alors se résigner à faire plus d'une centaine de kilomètres pour aller en chercher à Annaba, Guelma ou Souk Ahras. L'arrêté du wali impose aux stations-service de tenir, à partir du 1er juillet, un registre fourni et estampillé par Naftal dans lequel ils doivent consigner l'immatriculation, la marque, la date et l'heure et la quantité de carburant prise par tout véhicule qui se présente à la pompe. Ahurissant ! Le carburant est rationné dans un pays pétrolier. Et ce n'est malheureusement pas une action contre le gaspillage ou la pollution, comme cela devrait être le cas. Une vingtaine de gérants de stations-service, sur les 24 que compte la wilaya d'El Tarf, ont décidé, lors d'une réunion tenue jeudi, de ne pas appliquer l'arrêté si certaines conditions sécuritaires ne sont pas réunies. Dans un écrit adressé au wali, qu'ils n'ont pu rencontrer malgré l'urgence, ils font état de leur scepticisme sur la portée de la mesure prise car, expliquent-ils, ils ne sont pas habilités à donner des renseignements relevant de la sphère privée du consommateur ; c'est, selon eux, le travail d'agents assermentés. «Nous prenons de gros risques avec cela. Nous ne sommes pas protégés et nous sommes déjà suffisamment victimes d'insultes, de menaces et d'agressions à l'arme blanche et même au sabre pour en rajouter encore. Les services de sécurité n'accourent pas lorsqu'on fait appel à eux et si c'est le cas, ils se montrent plutôt complaisants avec les agresseurs», explique un gérant, qui ajoute : «Un chef de brigade nous a même conseillé de fermer à 20h pour ne pas avoir de problème la nuit.» Un autre raconte qu'il a été menacé par un magistrat pour qui cette mesure est totalement illégale. Ces adhérents à l'Union nationale des investisseurs, propriétaires des relais routiers et des stations-service (Uniprest), ont proposé au wali de recourir à la télésurveillance pour mettre à l'abri les employés des stations-service, transformés en chair à canon dans cette lutte inégale contre les réseaux de trafiquants et leurs prolongements dans les institutions de l'Etat. «Sinon, il faudra mettre un agent de l'ordre public dans chaque station 24heures/24», suggèrent-ils. Les gérants de stations-service risquent une fermeture de 3 mois s'ils ne se conforment pas à l'arrêté du wali et, en cas de récidive, c'est carrément le retrait de l'agrément. «Nous prenons ce risque et il est fort probable que même sans cela, nous soyons dans l'obligation de cesser toute activité, car nous n'avons pas les moyens de mettre du personnel supplémentaire», nous précise encore un membre de l'Uniprest. Mais quelle est la portée de cet arrêté ? «Aucune», selon les conducteurs qui font la chaîne. De la fuite en avant. Les autorités locales n'ont pas agi en temps voulu ; elles sont restées impassibles face au fléau en progression rapide depuis le Printemps tunisien ; aujourd'hui, il a pris des proportions telles qu'il est impossible d'en venir à bout sans livrer bataille sur tous les fronts. Notamment celui de la corruption. Beaucoup vont même jusqu'à penser que c'est délibérément du laisser-aller puisque la corruption existe à tous les niveaux. Pour un élu qui parle d'une décision irréfléchie et précipitée des autorités prises à la gorge par la paralysie de la wilaya provoquée par la pénurie, «c'est de la poudre aux yeux, car que peut-on faire à un consommateur qui prendrait plus d'essence qu'un autre ? Que prévoit la loi ? Rien ! On va lui faire peur ? Le frapper ? Le torturer ? Le renvoyer en Tunisie s'il est Tunisien ? Et s'il est Algérien ? Lui faire la morale ?»  Dine Mohamed-Ali, président sortant de l'Uniprest, contacté, avoue ne pas comprendre pourquoi ces mesures ont été prises sans concertation avec les gérants des stations qui auraient pu apporter leur expérience sur la question. C'est, en effet, de la poudre aux yeux car, renseignement pris, les trafiquants et contrebandiers du carburant, les hallaba comme on les appelle à la frontière marocaine, sont connus et recensés par les services de sécurité. Alors, pourquoi ce registre ? Pour les usagers de la route de Bougous, très encombrée, le registre ne règle pas le problème. Il a déjà été mis en application pendant un an par la Gendarmerie nationale au contrôle routier du pont Kébir. Et cela n'a donné aucun résultat. La gendarmerie a des noms et les gérants avouent qu'après des opérations coup-de-poing, les choses se tassent un peu et reviennent à la normale, puis reprennent encore. Tout le monde dit ici que les plus grosses quantités de carburant passent frauduleusement la frontière par Bougous. Il suffit en effet de faire le chemin vers cette localité, nichée dans une étroite vallée, au pied du djebel Ghora qui marque la frontière. La route est un véritable circuit de F1 pour les Toyota Hilux (dites «Ansej», car acquises grâce aux dispositifs de lutte contre le chômage des jeunes. Il y en a près de 600 qui peuvent prendre jusqu'à 110 litres de carburant. C'est un ballet incessant, de jour comme de nuit, entre les stations-service de la plaine et les «grossistes» qui se chargent aussi de faire passer la marchandise de l'autre côté de la frontière, dans des jerricans portés par des ânes bien dressés, qui font seuls l'aller-retour. En Tunisie, le gasoil et l'essence sont vendus dans des jerricans au bord de la route et il n'y a pas un seul chat dans les stations-service. Les carburants algériens seraient de meilleur qualité et moins chers. 20 DT (1400 DA) les 20 litres d'essence normale ou sans plomb et 15 DT (1000 DA) les 20 litres de gasoil. A ce prix, nous raconte un hallab (trafiquant), «je m'en sors parfaitement bien. El Hamdou lillah (Grace à Dieu) ! Je fais jusqu'à 15 000 DA avec trois à quatre rotations par jour lorsqu'il y a du carburant disponible, avec les frais en moins.» Quels frais, avons-nous demandé. «Je dois contribuer avec tous les autres à la cagnotte que nous versons chaque jour pour assurer la circulation et le passage de nos véhicules.» Beaucoup d'histoires circulent sur l'implication d'agents qui prélèvent leur dû sur ce trafic en échange de leur couverture. Vraies ou fausses, ces histoires sont confortées par les trop petites quantités interceptées et la corruption patente qui gangrène les services de l'Etat. On raconte à ce propos que trois de ces corrompus ont pu se faire un million de dinars en une seule nuit... Les Tunisiens achètent, à trois ou quatre, une vieille Audi ou une Mercedes dont le réservoir peut prendre jusqu'à 100 litres. A tour de rôle, ils font deux rotations par jour en passant par les postes frontières. Bien entendu, ils ont aussi des «frais», même si à la pompe ils font l'objet d'une infâmante discrimination de la part de leurs «confrères» algériens qui s'octroient le droit de passer avant eux dans les files. Au poste-frontière transitent aussi des semi-remorques qui peuvent emporter 1200 litres de gasoil et reviennent le réservoir vide, alors qu'il suffit de 100 litres pour aller jusqu'au port de Tunis et revenir. «Et tout ceci se sait depuis plusieurs années, mais personne ne dit rien !», s'insurge un douanier à qui nous avons demandé de nous éclairer. C'est donc bien de la poudre aux yeux, car les trafiquants et contrebandiers du carburant, les hallaba (comme on les appelle à la frontière marocaine, mais pas ici à El Tarf), sont connus et recensés. Il y en a 600 avec des «Hilux Ansej» qui récoltent 200 000 litres par jour et 1500 Tunisiens qui traversent la frontière avec 150 000 litres par jour, soit un total de 350 000 litres. C'est, nous dit Naftal Annaba, la moitié de la dotation quotidienne de toute la wilaya d'El Tarf, qui est de 700 000 litres/jour. Pour la rue qui gronde, l'Etat, défaillant à cause de la corruption qui le ronge, se retourne contre la cible facile qu'est le citoyen qui respecte les règles et paye ses impôts. Il le rationne quand il ne le prive pas carrément, le harcèle par les contrôles en tous genres et lui empoisonne le quotidien avec des tracasseries de bureaucrates qui pensent régler à coup d'oukase des situations délicates qui exigent du discernement, de la responsabilité et à la limite du simple bon sens. Quant aux usagers de la route, ils vont devoir prendre de nouvelles habitudes. Très probablement être contraints de graisser la patte ou de tisser de solides relations pour avoir de l'essence à la pompe, car il ne fait aucun doute qu'on se dirige vers un «informel du carburant».

El Watan

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