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François Hollande et les seins d’Amina

Par Ridha Ben Kacem

Sous la plume de Karim Smaïl, le journal électronique « Rue 89 » publie un texte décalé, pour le moins étrange, sinon loufoque, au cinquième degré. Il s'agit, comme c'est toujours le cas, dans ce genre d'affaire, d'une histoire humaine, dont la principale protagoniste n'a pas de nom. Mon dictionnaire insiste, pour que je mette protagoniste au masculin ! Pour une fois, je ne vais pas lui obéir et je poursuis mon développement. J'insiste donc, pour vous apprendre, qu'une autre protagoniste était absente de l'histoire, pour raison indépendante de sa volonté. Une troisième protagoniste est connue pour jouer fréquemment le rôle de boussole, pour un peuple errant du sud, qui a perdu la mémoire du nord. Et comme il faut aussi un homme, pour que l'on puisse parler d'histoire humaine, celui à qui est échu ce rôle si secondaire, est un acteur de troisième plan peu connu du public, tellement il rate tous ses rôles de comparse, notamment en Tunisie.

Comme il faut un lieu, à cette perle rare, j'ai choisi comme cadre, la perle du Sahel, où le temps s'est arrêté pour tout le monde, un certain 4 juillet 2013. Depuis, le temps a repris son cours pour les adultes bien pensants, mais pas pour les jeunes, qui n'ont plus la notion du temps. En raison de leurs fausses certitudes, les adultes s'éloigne dans leur monde qui s'enfonce, de plus en plus, dans un futur improbable, fait de bric et de broc. Les jeunes ont, de naissance, l'instinct frivole et le pied marin. Ils préfèrent le large, où ils peuvent se fier à leur bonne étoile naissante, qui, lorsqu'elle indique le nord, porte souvent le nom d'Amina la protgoniste absente de notre histoire, en raison de l'errance fantasque des adultes, pèle mêle, sans distinction de race de sexe et de classe, car la classe, c'est ce qui leur manque le plus. Lisez s'il vous plait, lisez, jeunes et vieux, mais lisez, donc :

Le clash

Jeudi 4 juillet, François Hollande, en visite d'Etat en Tunisie, est dans un des deux lycées français de Tunis, accompagné de plusieurs ministres. Au programme : rencontre avec des personnalités de la société civile et avec les meilleurs bacheliers de l'année.

Pendant cette rencontre, à Sousse, se déroulait une audience du procès d'Amina, cette jeune Tunisienne de 18 ans qui a écopé de deux ans de prison pour avoir écrit« Femen »sur un muret à Kairouan ; en réalité pour avoir publié sa photo sur le Net, avec« mon corps m'appartient, il n'est l'honneur de personne »peint sur sa poitrine nue.

16 heures, les lycéens commencent à arriver, l'une d'entre eux porte un T-shirt à l'effigie d'Amina, les policiers tunisiens lui interdisent l'accès.« Va te changer, va acheter un autre T-shirt, tu rentrera pas ! ».La lycéenne ne se démonte pas, et remet la pression sur les épaules des sbires :« Vous êtes sûrs ? Vous ne voulez pas d'abord demander aux responsables du lycée ? ».

Cafouillage, le proviseur est appelé, un peu nerveux, il y va de son sermon :« On t'a pas invitée pour ça et de toutes façons tu n'es pas sur la liste d'invités », vain mensonge, qui reviendra tout au long de l'incident.

Amira Yahyaoui est dans l'établissement, présidente de l'association« Al Bawsala », elle est parmi les personnalités de la société civile tunisienne qui vont s'entretenir avec Hollande devant les caméras. Sa question va précisément porter sur Amina.

                                                 « C'est moi qui ferait ce geste à sa place »

Quand elle est informée de ce qui se passe devant les grilles du lycée, elle sort tout de suite et exige qu'on laisse entrer la jeune fille. Refus catégorique de la sécurité tunisienne, sur instructions du proviseur et de certains cadres de l'Institut Français, organisateur de la rencontre.

« Vous entrez, pas elle, pas avec son T-shirt ».Comprenant que tout ce beau monde avait peur d'un geste à la Femen devant le président, Amira Yahyaoui leur dit :« Dans ce cas, c'est moi qui ferait ce geste à sa place »...Et l'accès lui est également interdit.

Situation délicate, A. Yahyaoui doit être devant Hollande et les caméras dans quelques minutes. Tergiversation, vent de panique dans le personnel diplomatique. Le« dossier »monte d'un cran, et un proche conseiller de l'ambassadeur finit par prendre la situation en main, le staff de la sécurité du président s'en mêle.

« Mme Yahyaoui, pouvez vous nous garantir que cette jeune fille ne va pas faire une bêtise ?
– Je vous le garantis, mais vous respectez son souhait de garder son T-shirt. »

Le malabar demande à la lycéenne de confirmer :« Tu me donnes ta parole ? ».On lui prête un T-shirt sombre pour couvrir le sien,« juste pour passer la garde tunisienne ».

                                                    Une photo qui peut nuire à Hollande ?

Dix minutes plus tard, les lycéens sont en rang d'oignons devant le président et ses invités, notre frêle lycéenne est entourée de quatre« gardes du corps »qui ne la quittent pas des yeux, prêts à intervenir. Ses amis, inquiets, l'interrogent :« C'est quoi le problème ? ».

Hollande a fini ses entretiens, il se dirige vers les lycéens, dont notre fauteuse de troubles, qui esquisse alors le geste d'enlever son T-shirt sombre, mouvement de panique des gardes qui se rapprochent d'elle, à portée d'intervention.

Quand Hollande lui sert la main, elle porte le T-shirt scandaleux, mission accomplie ! Mais elle sera interdite de photo avec le président, les gorilles faisant physiquement barrage et l'empêchant d'approcher. Pitoyable.

En quoi une photo aurait-elle pu nuire à l'image de Hollande ? Comment sa réputation aurait-elle souffert d'être vu aux côtés d'une image de solidarité avec une jeune fille jetée aux fers par le pouvoir, et qui sans nul doute deviendra un des symboles de la résistance ?

                                                 Les aberrations du système français

C'est sans doute une anecdote sans grandes conséquences sinon celle de démontrer une fois de plus les aberrations du« système »français : une personnalité tunisienne est invitée à présenter publiquement devant le Président le« cas Amina »,alors même qu'une autre jeune femme, issue des élites de l'école française locale, se voit interdire l'accès justement à cause d'un soutien trop visible à Amina.

Les élites des lycées français doivent être« bien sûr elles-mêmes, normalisées et conformes à ce que l'on attend d'eux »: brillants et obéissants. Aucune fantaisie n'est tolérée, surtout ils ne doivent pas exprimer d'opinions devant le chef, le proviseur y veille ; quitte à les« rayer des listes ».

Tout ce que cette jeune lycéenne voulait faire, c'est attirer l'attention sur le sort d'Amina Sboui, une autre Tunisienne de son âge, et qui croupit dans les geôles de la Tunisie postrévolutionnaire, risquant une lourde peine dès que tout ce beau monde aura plié bagage.

Tout ce que le staff présidentiel a retenu, c'est que Hollande aurait pu se voir imposer le spectacle insupportable d'une paire de seins. Et alors ? Cela me fait penser à cette phrase de Mao :« Quand le sage montre la lune du doigt, l'imbécile regarde le doigt ».

Je laisse le mot de la fin à Amira Yahyaoui, dont le courage et le culot forcent une fois de plus l'admiration. A la fin de ce numéro de grand guignol, elle a résumé l'épisode à un proche de l'ambassadeur de France (le seul qui a su garder de la hauteur et son calme) :« Vous n'avez rien compris, ce n'est pas ses seins que cette jeune fille est venue vous montrer, c'est son courage ».Ça c'est une femme tunisienne !

NB : Amina Sboui est toujours en prison, sous deux chefs d'accusation fallacieux : possession d'une« bombe à gaz »,en fait un spray d'autodéfense, et profanation d'un lieu de culte, pour avoir écrit« Femen »sur un muret de ciment proche d'un cimetière.

Elle risque plusieurs années de prison, ne bénéficie que de peu de solidarité, et garde une dignité et un courage remarquables. Lors de sa dernière comparution devant un juge, elle à jeté à terre le châle traditionnel (safsari) dont on voulait la recouvrir.

                                           L'AUTEUR

Karim Ben Smaïl est le directeur des éditions Cérès à Tunis, une maison fondée il y a 50 ans. Elle édite des classiques arabes et français. C'est un proche de la lycéenne au T-shirt de soutien à Amina décrite dans ce texte.

                                            Épilogue

Depuis Ulysse, l'on sait qu'à force d'errer sans but, on finit par s'abandonner aux délices des mirages, aux délectations des élucubrations stériles et aux incantations magiques et souvent tragiques. Les adultes rêvent d'une Egypte deux fois révolutionnaire, remastérisée et reconditionnée et renommée, Tunisie. Comprendront-ils un jour, qu'avec Amina, ils tenaient un motif aussi énorme qu'original, de précéder « Tamarroud » d'Egypte, d'au moins trois au quatre mois ? Pour avoir fait la fine bouche, ils sont tous aujourd'hui, bouche bée, devant un simple mot venu d'Egypte, un mot qui a force de LOI. La loi du peuple ne se cristallise pas, par un v½u ou un souhait et encore moins, dans l'imitation aveugle, sans imagination. Amina, c'était la révélation, le rêve, l'imagination en ½uvre et la force créatrice de la jeunesse, qui ne connait de limite que sa propre volonté. C'est donc, si difficile pour les adultes bien pensants et toujours aussi errants, de comprendre et de s'imprégner du monde de leurs propres enfants ?

Par Ridha Ben Kacem le 8 juillet 2013

Cliquez ici, pour lire le texte à sa source.

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