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Ordsprak (133, by Very Quiet via Flickr CC
Ordsprak (133, by Very Quiet via Flickr CC

Le slam, une invention béninoise

Dans le nord du Bénin, il existe dans la tradition orale des compétitions de poésie. Elles ressemblent étrangement à celles qui se développent depuis quelques années en Occident.

Le slam moderne est considéré comme la poésie du XXIe siècle. Il est apparu dans les années 80 aux Etats-Unis, et s’est développé en France dans les années 90. Depuis qu’il s’est finalement imposé à travers le monde, le slam ne cesse de susciter beaucoup d’intérêt. Mais cette forme de poésie qui allie joutes oratoires et improvisation est pourtant bien connue de certains peuples du nord-ouest du Bénin depuis des temps anciens.

Un art noble chez les Natembas

Dans les traditions du peuple Natemba, le poète était le maître de la parole, et par conséquent considéré comme une personne noble. Comme l’art de la parole devait rimer avec poésie, cela faisait du poète un personnage très en vue dans sa société, un homme à la fois courtisé et consulté. Le slam est donc une pratique séculaire chez ce peuple qui en a fait l’épine dorsale de ses activités culturelles, au point que chaque village Natemba devait avoir sa «place du slam». Il en existe encore aujourd’hui à Tayacou (le premier site d’implantation des Natemba dans le département de l’Atacora au Bénin) ainsi que dans bien d’autres villages.

N’est pas «slameur» qui veut. Il s’agit d’abord de maîtriser la langue ainsi que toutes ses subtilités. Ensuite, un apprentissage des us et coutumes, de l’histoire, de la généalogie, des récits, maximes, proverbes, contes et légendes est nécessaire. Un apprentissage souvent plus facile quand, depuis des générations, il existe des slameurs attitrés dans la tribu, le clan ou la famille. Si l’on considère que le slam n’est pas une nouvelle forme de poésie mais une ancienne pratique remise au goût du jour, c’est que le slam traditionnel Natemba ressemble fort étrangement au slam moderne. Lequel contribue aujourd'hui à la renaissance de la poésie, car il réunit les trois éléments essentiels de la tradition Natemba: la poésie évidemment, l’improvisation, mais aussi la compétition.

Des joutes verbales improvisées

Traditionnellement, les grandes compétitions de slam se déroulaient lors des rites d’initiation du passage à l’âge adulte, ce qui donnait lieu à de grands rassemblements de gens venus de toutes les contrées du pays Natemba. Il va sans dire que les slameurs se préparaient pendant des mois à ces joutes oratoires improvisées sur fond de poésie, au cours desquelles ils s’affrontaient sans merci. Mais aujourd’hui, toute festivité peut donner lieu à une compétition spontanée de slam. Il n’est d’ailleurs pas surprenant de voir encore de nos jours deux personnes ou plus se livrer à un duel du genre dans des débits de boissons, lors des cérémonies d’inhumation, etc. Pour les Natembas, il n’y a rien là que de très normal et de très traditionnel —voire de prestigieux.

Dans tous les cas, il s’agit d’une confrontation entre deux équipes composées d’une ou de plusieurs personnes regroupées selon leurs affinités, origines, classes d’âge, quartiers ou villages. Chaque équipe impliquée dans la compétition slame à son tour, même si le temps de parole de chacun n’est pas franchement respecté. Chacun déclame de façon poétique, provocatrice et instructive pour les auditeurs et spectateurs. L’intérêt réside en ce qu’au sortir de ce spectacle, ces derniers apprennent quelque chose sur l’histoire ou la vie de la société dont ils font partie.

L’alternance dans la prestation des slameurs est obligatoire. Chaque intervention entraînant logiquement une réplique où le ton poétique, ironique et provocateur le dispute aux références historiques, épiques et sociales. Ces démonstrations littéraires spectaculaires par des maîtres de la parole attirent souvent beaucoup de monde. Ce sont ces spectateurs qui composent le jury qui devra annoncer le verdict proclamant le camp vainqueur. D’où la pugnacité des joutes, la mesure et la pertinence des paroles et le sens de la formule, de sorte qu’au final la victoire soit indiscutable. Et elle doit être manifeste auprès du public pour mettre fin à la compétition.

Dans l’histoire des slams traditionnels à Tayacou, les anecdotes sont légion. On raconte ainsi que la tribu des Tohouoma est celle qui a produit les plus grands slameurs de tous les temps en pays Natemba. Parmi eux, un slameur unique en son genre, toujours en larmes lorsqu’il déclamait ses poèmes. Le dernier et très célèbre de cette génération est incontestablement Kounonta Pounfa, décédé en 2003 alors qu’il était alors le doyen du village de Tayacou. Après une compétition particulièrement disputée dont il sortait pratiquement vainqueur, un homme séduit par son talent lui donna la main de sa fille en mariage —devant l’assistance. Une fille beaucoup plus jeune que lui et qui aurait pu être sa petite-fille. Pounfa déclina donc l’offre en pleine compétition en ces termes: 

«Je n’ai point l’habitude de dire non
De peur qu’on ne me donne plus jamais un jour l’opportunité de dire oui
Mais ce n’est pas toujours parce qu’on dit oui que c’est oui
Il y a oui et oui
Et moi je préfère toujours un oui, mais avec un mais…
Au lieu d’un non catégorique
Je dis donc oui j’accepte la main de ta fille
Mais avec un mais…
A condition que tu me rendes d’abord mes 18 ans…
Moi qui suis au soir de ma vie
Que ferais-je d’une si jolie et jeune fille de son âge!
Si ce n’est lui pourrir sa vie…»

Marcus Boni Teiga

Marcus Boni Teiga

Ancien directeur de l'hebdomadaire Le Bénin Aujourd'hui, Marcus Boni Teiga a été grand reporter à La Gazette du Golfe à Cotonou et travaille actuellement en freelance. Il a publié de nombreux ouvrages. Il est co-auteur du blog Echos du Bénin sur Slate Afrique.

Ses derniers articles: Lettre à mon cousin Barack  A-t-on vraiment voulu tuer Boni Yayi?  Il faut privilégier les Bleus évoluant en France 

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