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Zéphirin Diabré en phase d'apprentissage politique. Mais pas encore diplômé (1/2)

Il est, au Burkina Faso, l'homme de la semaine. L'homme du « samedi 29 juin 2013 », le jour où, en tant que CFOP-BF (chef de file de l'opposition politique au Burkina Faso), il a conduit la « marche » de Ouagadougou. Une « marche » qui a rassemblé du monde (cf. LDD Burkina Faso 0369/Lundi 1er juillet 2013) ; du même coup, le CDP, le parti présidentiel, a décidé d'organiser demain (samedi 6 juillet 2013), une « marche-meeting » afin de remettre les pendules à l'heure (cf. LDD Burkina Faso 0370/Jeudi 4 juillet 2013).

A la tête de l'Union pour le progrès et le changement (UPC), qui est devenu le premier parti d'opposition lors des dernières élections législatives en obtenant 19 sièges à l'Assemblée nationale, Zéphirin Diabré a donc réussi son pari : rassembler les leaders de l'opposition et mobiliser du monde dans la rue. Sur cette affaire, il a entrepris de s'expliquer ce matin dans le quotidien privé L'Observateur Paalga (vendredi 5/dimanche 7 juillet 2013), à l'occasion d'un long entretien (cinq pages) avec Zowenmanogo Dieudonné Zoungrana et Arnaud Ouédraogo. Histoire de se donner une stature politique incontestable.

Disons les choses telles qu'elles sont. Depuis qu'il s'est engagé en politique en créant l'UPC, le 1er mars 2010, après une carrière « technocratique » nationale et internationale, Diabré bénéficie d'une image porteuse dans une certaine partie de l'opinion publique burkinabè. Il apparaît sur la scène politique comme un homme neuf (même s'il a été, dans le passé, député ODP/MT et ministre), ayant une formation supérieure significative (sans apparaître pour autant comme un intellectuel) et une réelle expérience internationale, y compris au sein d'une multinationale (AREVA). Son discours était alors soft (« améliorer, corriger, réaliser »), à tel point qu'on a pu penser, un temps, qu'il « roulait » pour le pouvoir en place. Par ailleurs, ce n'est pas un tribun, ni un chef charismatique.

Aujourd'hui, il aime évoquer Macky Sall, actuel président du Sénégal formaté par Abdoulaye Wade avant de prendre sa revanche sur son « père » politique. Il y a, effectivement, du Sall chez Diabré : cette volonté d'apparaître raisonnable et rassembleur. Et du même coup excessivement fade. C'est sans doute pourquoi il peut apparaître comme un homme de l'alternance (une obsession au Burkina Faso), mais peine à s'imposer comme un chef politique porteur d'un projet nouveau de société. Ainsi, beaucoup de ceux qui vous disent, « Diabré, ouais, pas mal », ne se déplacent pas, pour autant, le jour de l'élection.

L'entretien qu'il vient d'accorder à L'Observateur Paalga me conforte dans cette impression : Diabré est en phase d'apprentissage politique mais pas encore diplômé. Il est vrai qu'il est représentatif de cette nouvelle génération d'hommes politiques qui se veulent d'abord des managers. Rien à voir avec les chefs politiques d'autrefois, formés au combat dans les rangs des grands partis nationaux, porteurs d'une idéologie, capables de débattre non seulement au sein du parti lors des congrès, des réunions du CC ou du BP, mais également dans les affrontements avec les autres et d'emporter l'adhésion. Il est vrai que quand on a connu les meetings de Bongnessan Arsène Yé (aujourd'hui ministre d'Etat en charge des réformes politiques) sur la place de la Révolution à Ouaga quand il était « coordonateur national des structures populaires », on trouve Diabré bien peu convaincant place de la Nation. Mais c'est justement que la « Révolution » a cédé la place à la « Nation »*.

Ménager la chèvre et le chou. Je l'ai dit, le modèle de Diabré, c'est Sall : « Au Sénégal, explique Diabré à L'Observateur Paalga, il y a eu union sacrée entre le néo-libéral Macky Sall, le libéral Idrissa Seck, le socialiste Tanor Dieng, le social-démocrate Moustapha Niasse, des groupes communistes, en plus de la société civile. C'était une coalition plurielle, mais ça n'a pas empêché que l'alternance se passe, et, que je sache, le Sénégal n'est pas dans le désordre ! ». Cette « union sacrée » et cette « coalition plurielle », encensée par Diabré, n'était en fait qu'un front anti-Wade qui n'aurait pas fonctionné si le président sortant n'avait pas forcé le destin (et la Constitution). Sall, Seck, Dieng, Niasse... se « détestent cordialement » et n'entendent pas gouverner ensemble. Ils ont simplement entrepris de se répartir les postes, la victoire de « l'alternance » assurée. Et à Dakar comme à Saint-Louis, Matam, Tambacounda, Ziguinchor... les populations aimeraient que le changement promis par l'alternance ne soit pas le même mirage que le « sopi » de Wade voici une douzaine d'années.

Ce positionnement a un double effet collatéral. D'abord, l'opposition burkinabè ne se rassemble que sur un mot d'ordre ; qui en fait une date : 2015 ! Et la question qui la taraude est celle de savoir si Blaise Compaoré sera candidat à sa succession. Et c'est là le second effet : il faut convaincre l'opinion publique que l'instauration du Sénat vise justement à modifier la Constitution dont l'article 37 lui interdit de se représenter. Sall, au Sénégal, a gagné parce que Wade s'est présenté ; si le jeu électoral avait été totalement ouvert, l'opposition sénégalaise n'aurait pas soutenu Sall comme un seul homme au second tour ! C'est pourquoi Diabré veut convaincre les Burkinabè que Blaise sera candidat en 2015 et que c'est dans la perspective de modifier l'article 37 qu'il veut mettre en place un Sénat.

Les journalistes de L'Obs disent clairement les choses : « Mais concernant l'article 37, nulle part le chef de l'Etat n'a dit qu'il veut le modifier, alors que c'est lui le premier concerné... ». La réponse de Diabré vaut son pesant d'or : « Mais nulle part il n'a pas dit qu'il ne voulait pas réviser l'article 37. Il n'a pas dit qu'il voulait le réviser, mais il n'a pas non plus dit qu'il ne voulait pas le réviser. En politique, une telle attitude est suspecte ! ». On rêve. Le « il n'a pas dit qu'il ne voulait pas » est politiquement sublime, d'autant plus sublime que pour justifier sa « voyance », Diabré appelle les journalistes à la rescousse : « C'est vous-mêmes, les journalistes, qui nous reprochez à nous, opposants burkinabè, de nous comporter souvent comme des médecins après la mort, c'est-à-dire de ne pas savoir anticiper ! Donc souffrez que, pour une fois au moins, on ait le sens de l'anticipation ! ».

Anticipation ou incompréhension ? Si Blaise annonçait, tout de go, qu'il entendait changer l'article 37, ceux des Burkinabè qui veulent « l'alternance pour l'alternance » seraient dans la rue avec l'opposition. S'il annonçait qu'il partira à la fin de son actuel mandat conformément à la Constitution, ce serait la cohue, y compris dans les rangs du CDP, pour aller ronger l'os du pouvoir ; et le Burkina Faso deviendrait ingérable.

Mais bien sûr, ce « ni-ni » n'arrange pas Diabré. D'où son opposition au Sénat qu'il argumente ainsi : « Nous sommes convaincus que la mise en place du Sénat vise en fait à donner un instrument supplémentaire au pouvoir pour faire la modification de l'article 37 ». Sans cependant nous expliquer comment cela peut se faire. Personnellement, j'en reste à ce que me disait Yé le vendredi 27 avril 2012, à Paris : « Si nous avions voulu supprimer l'article 37 sans débat nous l'aurions fait sans problème par la voie de l'Assemblée nationale. Or ce n'est pas le cas ». Reste bien sûr que le pouvoir pourrait vouloir le supprimer à la suite d'un « débat ». Au Sénat ? Diabré pense-t-il que le meilleur scénario pour lui - un scénario à la « sénégalaise » - serait que le Sénat fonctionne effectivement, que l'article 37 soit supprimé et qu'il soit confronté, au second tour, à la candidature de Blaise Compaoré ? En marchant sur la tête de Philippe Ouédraogo, de Fidèle Kientéga et de quelques autres...

* Abdoulaye Wade, qui n'a pas été un président irréprochable, a été un formidable chef politique qui a su structurer le PDS en véritable parti d'opposition. Il n'est pas, en Afrique, d'expérience comparable au cours de ces dernières années où on encense, pourtant, à longueur de journée « l'alternance ». Du même coup, Macky Sall apparaît à peine comme un sous-produit de Wade.

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

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