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ERASMUS EN TURQUIE : OccupyGezi ou un an d’événements stambouliotes vus par des européens de passage

Si le mouvement de révolte en Turquie s’essouffle, on peut dire que la population a pris goût à la contestation. Les manifestations pour le parc Gezi ont mué en forums de quartier : une prise de parole nouvelle qui pourrait un jour peser dans le débat public. Pour tenter de comprendre où en était la société turque avant Gezipark, tour d’horizon d’un an d’actualité vu par une étudiante Erasmus.

 

Aucun pays n'est simple à comprendre. Aucune société, si accueillante soit-elle, ne se laisse saisir facilement. La Turquie a l'habitude des grilles d'analyse simplistes ou désuètes. Ces pièges sont inévitables : il faut tomber dedans, puis tenter de les contourner pour décelerune réalité un peu plus précise. C'est cette ligne de conduite et ces interrogations qui ont guidé mes dix mois passés en Turquie. Comment s'insérer, s'adapter, toucher du doigt le fonctionnement de cette société et le mode de vie, de pensée de ses habitants. Et surtout comment comprendre ce pays malheureusement coutumier des convulsions politiques, partie prenante d’un conflit syrien qui menace de déborder à sa frontière, occupé à régler la question kurde qui empoisonne son existence depuis trente ans et engagé dans une révision constitutionnelle délicate. Quels éléments inhérents à la Turquie ont pu mener la révolte populaire que l’on a connue le mois dernier ?

 

Gezi : l’aboutissement d’un an de vie politique

 

Avec comme détonateur une “banale” question d'urbanisme et d'écologie, la destruction des arbres d'un des rares parcs de l'hyper-centre d’Istanbul pour y construire la copie d'une caserne style ottoman qui abriterait un gigantesque centre commercial a cristallisé le décalage existant entre les autorités turques et la population. Ce projet, déclaré illégal par l'administration mais maintenu par les autorités turques, a permis au cri étouffé par des décisions autoritaires antérieures d’exploser. La construction du troisième aéroport de la ville en bordure de la mer Noire, ou celle du troisième pont sur le détroit du Bosphore sont autant de projets d’urbanisme pris sans consultation de la population turque et tous aussi néfastes pour l’environnement. Détruire le parc Gezi, c'est finalement rayer de la carte un lieu de promenade apprécié des familles et des amoureux au nom d'une politique rigoriste néoottomane dans laquelle les manifestants ne se reconnaissent pas. Vouloir raser le parc Gezi, c'est ajouter la goutte d'eau qui fait déborder le vase pour cette frange de la population qui ne sent ni représentée ni entendue par l'AKP (Parti de la Justice et du développement).

 

Manifestants-Turquie

Notre rôle à nous, étudiants Erasmus en toute fin de séjour, était simplement d’essayer de saisir les raisons et enjeux de ce mouvement inattendu, n’ayant pas vécu les dix ans de politique de l’AKP. À nos yeux d'européens fraîchement débarqués, aucun des événements advenus depuis septembre, date d'arrivée des étudiants étrangers, ne pouvaient présager un mouvement de révolte sociale tel que celui de Gezi Park?.

Pourtant, en regardant dans le rétroviseur, les faits sont là. Les protestations étudiantes en octobre dernier, contre la violente répression policière d'une manifestation au sein d'une université à Ankara en est un premier exemple. La condamnation du pianiste Faz?l Say pour atteinte aux valeurs religieuses de l'islam ; mais aussi la

destruction d'un célèbre cinéma vieux de 90 ans, malgré de nombreuses manifestations populaires et pour construire un énième centre commercial sont autant d’éléments déclencheurs de cet immense raz-le-bol. Un raz-le-bol des décisions autoritaires, plutôt qu’une volonté de destituer ce gouvernement porté démocratiquement au pouvoir. C’est aussi une population qui ne s’est pas sentie protégée par son parti à la frontière syrienne : la faute a en effet directement été attribuée au Premier ministre Erdo?an lors de l’attentat de Reyhanl? en mai dernier. Les manifestations du premier mai, interdites cette année par “mesure de sécurité” à cause des travaux de rénovation de la place Taksim, puis réprimées violemment étaient sur toutes les lèvres dans le parc Gezi, comme la loi réglementant la vente et la consommation d’alcool.

L’émergence d’une mentalité nouvelle

Des réalités sous-jacentes mais difficilement palpables pour nous, étudiants étrangers de passage. Se saisir de cet ensemble de faits était nécessaire pour comprendre où en est la Turquie, au moment où nous l’avons rencontrée. Qu’en est-il de ce fameux “modèle turc”, qui projette l'image d'un islamisme compatible avec le capitalisme et s’érigeant en exemple dans le monde musulman ? Le mouvement OccupyGezi, quelle que soit son issue, lui a mis du plomb dans l’aile. Cette révolte populaire, tout à fait singulière par sa forme notamment, se caractérisait par l’absence d'idéologie unifiante, mais plutôt par un refus de l'idéologie. Chacun est venu à Gezi avec ses idées, ses convictions et revendications sans songer à les imposer à autrui.

Manifestants-Turquie

La contestation a donné naissance à une prise de conscience qui, même si éphémère, a amorcé l’émergence d’une mentalité nouvelle chez les Turcs, celle de pouvoir dire qu’ils ont leur avis. C’est, pour les Turcs comme pour les étrangers, sous cette forme qu’il faut prendre ce mouvement a posteriori, et non comme une simple expérience de vie en autosuffisance dans un parc. Écouter, comprendre OccupyGezi, c’est participer à l'émergence d'une mentalité nouvelle en Turquie, à la fois détachée du dogmatisme kémaliste comme de l'intolérance islamiste. Pour nous, étrangers, c’était surtout l’occasion de voir plus loin que les poncifs sur une Turquie inlassablement décrite ”entre l'Orient et l'Occident, entre tradition et modernité”.

Marlène Alibert

La Nouvelle Tribune

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