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Les dirigeants du CNT: Mustafa Abdel Jalil, Mahmoud Jibril, Ali Tarhouni, Abdel Hafiz Ghoga. REUTERS/Reuters Staff
Les dirigeants du CNT: Mustafa Abdel Jalil, Mahmoud Jibril, Ali Tarhouni, Abdel Hafiz Ghoga. REUTERS/Reuters Staff

Les rebelles libyens, mal-aimés du printemps arabe

Considérés comme des héros au début de la révolution libyenne, les rebelles du CNT ont de plus en plus de mal à convaincre l'opinion publique arabe.

C’est un étrange contraste. La chute de Ben Ali et de Moubarak en janvier et février dernier avait provoqué l’enthousiasme de la majorité des peuples arabes. Même en Arabie saoudite, où les autorités n’ont toujours pas digéré la démission de leur allié —et obligé— égyptien, des manifestations de joie et de solidarité ont eu lieu dans les grandes villes du royaume.

Mais tel n’est pas le cas pour ce qui concerne la fin de règne annoncée de Mouammar Kadhafi. Bien entendu, certains n’ont pas boudé leur plaisir. En Tunisie d’abord, où le colonel de Tripoli apparaissait comme une menace susceptible de faire dérailler la transition démocratique —comme en témoigne le projet avorté d’un attentat libyen contre l’ambassade du Qatar à Tunis.

Dans la capitale tunisienne, comme à Sfax, Monastir ou Sousse, des milliers de gens —et pas seulement des Libyens— ont crié de joie en apprenant que les rebelles venaient d’investir la principale ville libyenne. D’autres pays arabes ont connu des célébrations comparables comme en Égypte, au Yémen et même à Bahreïn (malgré la tension qui oppose la population chiite au pouvoir en place) et en Syrie, où les manifestants ont chanté «Bachar, c’est au tour de ta tête de tomber».

Pour autant, il serait mensongé d’affirmer que l’allégresse dans le monde arabe est comparable à celles du 14 janvier (chute de Ben Ali) ou du 11 février (chute de Moubarak), dont on sait quelle dynamique protestataire elles ont engendrée. Pour s’en rendre compte, il suffit de surfer sur la blogosphère arabe. Face aux anti-Kadhafi qui clament leur joie et leur soulagement de voir un autre tyran tomber, un bon nombre d’internautes disent leur colère contre les «traîtres du CNT» et ne cessent de crier au complot médiatique (selon eux, Tripoli serait encore sous contrôle des troupes loyalistes).

Ce déni témoigne avant tout d’une réelle défiance à l’égard du Conseil national de transition (CNT) qui, malgré ses victoires et les félicitations qu’il reçoit de nombre de pays «frères», va avoir bien du mal à gagner l’estime d’une partie des opinions publiques arabes. Pourtant, à la mi-février, quand les Libyens se sont soulevés contre Kadhafi, ils bénéficiaient d’un soutien presque unanime. A l’époque, l’effervescence révolutionnaire était contagieuse et la population de Benghazi était encore parée de toutes les vertus héroïques. Pourquoi alors un tel changement de perception? En voici les principales raisons.

1- L’intervention militaire de l’Occident ne passe toujours pas

On le sait, l’incapacité des rebelles du CNT à faire tomber le régime de Kadhafi —et même à sauver la ville de Benghazi d’une reprise par les troupes loyalistes— est à l’origine des frappes aériennes de l’Otan. Cette nouvelle donne a, pour nombre d’Arabes, transformé l’image des troupes du CNT de héros en supplétifs des troupes occidentales.

Jour après jour, au fil des bombardements aériens, la rébellion libyenne est devenue suspecte. Un peu comme si elle n’existait que pour être instrumentalisée par un Occident manipulateur et désireux de voir revenir ses armées en Afrique du Nord, près de cinquante ans après les indépendances.

A cela s’ajoute le soutien, certes efficace, mais certainement encombrant de Bernard-Henri Lévy. Dans une séquence comme seule la France officielle de Sarkozy semble capable d’offrir, on se souvient que c’est le «philosophe froufroutant», pour reprendre l’expression de l’éditorialiste algérien Selim, et non le Quai d’Orsay qui a convaincu le président français de reconnaître le CNT et d’accélérer le soutien militaire occidental aux anti-Kadhafi.

Or, exception faite de quelques cercles intellectuels, BHL n’est guère en odeur de sainteté dans le monde arabe, qui voit en lui un redoutable activiste pro-israélien (même son engagement pour la Bosnie n’a pas réussi à gommer cette image). D’ailleurs, les propos tenus par le philosophe français au Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou à propos du CNT n’ont guère amélioré l’image de ce dernier dans le monde arabe. En juin dernier, BHL a ainsi affirmé que les membres du Conseil lui avaient assuré que le futur pouvoir libyen reconnaîtrait Israël. Des propos qui ont fortement embarrassé la direction du CNT, qui a été obligée de publier plusieurs démentis notamment via la chaîne qatarie Al Jazeera, l’un de ses plus grands soutiens.

Cela explique pourquoi les adversaires de l’intervention de l’Otan en Libye sont persuadés que la défaite de Kadhafi annonce la mise au pas de la Libye sur la question palestinienne. De quoi ôter toute crédibilité aux futurs dirigeants libyens, qui sont d’ores et déjà très attendus sur cette question.

2- Les intentions de l’Occident restent suspectes

La suspicion d’allégeance du CNT à l’Occident n’est pas près de disparaître, même avec la chute de Tripoli. Alors que même les anti-Kadhafi commencent à clamer «Otan go home» (Otan, rentre chez toi), les déclarations de nombre de pays membres de la coalition donnent du grain à moudre à celles et ceux qui qualifient l’intervention de l’Alliance Atlantique de néocoloniale.

Ainsi, le fait que la France se soit dite prête, mardi 23 août, à organiser prochainement à Paris une «conférence internationale de soutien à la Libye» ne fait qu’accroître les soupçons. Pourquoi une telle conférence (jamais envisagée pour la Tunisie ni l’Égypte) et de quel droit la France parle-t-elle aussi d’une «feuille de route pour l’après-Kadhafi»?

Idem en ce qui concerne les intentions d’autres pays européens, dont la Grande-Bretagne et l’Italie, de participer à la mise en place de nouvelles institutions libyennes. Selon la résolution 1973 de l’ONU, le mandat de l’Otan se limite à une intervention militaire aérienne pour empêcher les troupes loyalistes de s’attaquer aux populations civiles. Rien n’est dit sur une quelconque intervention dans les affaires politiques libyennes, voire sur un mandat en matière de reconstruction —à l’image de ce qui s’est passé pour l’Irak après la chute de Saddam Hussein en 2003.

De fait, l’idée que les pays occidentaux estiment qu’ils ont leur mot à dire sur la manière dont la Libye doit se réorganiser ne plaît pas qu’aux seuls anti-Kadhafi. Même dans les rangs des contempteurs du dictateur libyen, l’inquiétude commence à germer. Et si l’on assistait à une mise sous tutelle de facto? Là aussi, le CNT et ses membres sont très attendus et devront prouver qu’ils sont attachés à la souveraineté de leur pays.

La fausse capture de Seif al Islam, l’un des fils de Kadhafi, a prouvé que la rébellion libyenne sait déjà ce qui l’attend. A peine la (fausse) nouvelle connue, le procureur de la Cour pénale internationale (CPI) a demandé son transfert. Une demande rejetée avec vigueur par les porte-paroles du CNT, qui ont très vite compris que répondre par l’affirmative ne pouvait que porter préjudice à la réputation de leur instance.

3- Mais le CNT, c’est qui?

Instance suprême de la rébellion libyenne, le Conseil national de transition n’est pas seulement critiqué parce qu’il a été soutenu par l’Occident. Depuis sa création le 27 février dernier, sa composition est scrutée avec attention et alimente nombre de polémiques. Il y a d’abord le fait que plusieurs de ses membres ont été des caciques du régime. C’est le cas par exemple de son président actuel, Mustafa Mohamed Abud Al Jeleil, ancien ministre de la Justice (2007-2011). Certes, l’homme a tenté de moderniser le système judiciaire de son pays et s’est élevé plusieurs fois contre les détentions arbitraires (il a même essayé de démissionner en 2010). Reste que lui et d’autres ont servi Kadhafi et qu’affirmer comme ils le font que ce dernier porte seul la responsabilité des crimes de son régime semble un peu facile.

De même, Mahmoud Jibril, que l’on considère aujourd’hui comme le ministre des Affaires étrangères de facto du CNT, a-t-il été l’un des hommes clé de l’ouverture économique libyenne pilotée par Seif al Islam à partir du milieu des années 2000. Jibril a ainsi été à la tête du National Economic Development Board de 2007 à 2011, instance qui a mené les privatisations et la libéralisation progressive de l’économie libyenne. Là aussi, la vocation révolutionnaire de ce spécialiste en stratégie économique que l’on dit aussi très proche des États-Unis ne convainc pas tout le monde.

A cela s’ajoute le fait que parmi les officiels qui ont rejoint très tôt le CNT, certains sont impliqués dans le scandale des infirmières bulgares, tandis que d’autres ont été pointés du doigt par des organismes internationaux de défense des droits de la personne humaine. Dès lors, on comprendra pourquoi le CNT a du mal à en imposer à des opinions publiques arabes qui restent convaincues que les révolutions se mènent par des hommes au passé vierge de toute compromission…

4 – Le spectre de l’islamisme

C’est le grand tabou, le thème que même Al Jazeera préfère éluder, elle qui ne cesse en ce moment d’accorder du temps d’antenne à Rashed Ghanouchi, le leader islamiste tunisien, et à ses pairs d’autres pays arabes.

C’est un fait: il semblerait que les islamistes libyens n’existent pas. On ne parle pas d’eux, on n’en fait pas mention. Quand il arrive qu’un journaliste pose une question à leur propos à un membre du CNT, ce dernier promet que le futur État libyen sera «civil» (cela n’empêche pas le projet de nouvelle Constitution de déclarer qu’il sera arabe et musulman, ce qui rend furieux les libyens berbérophones). Pourtant, il est établi qu’une grande partie des combattants rebelles sont des islamistes, dont certains avaient même pris les armes contre Kadhafi bien avant les révoltes de février 2011.

C’est cette réalité qui alimente aussi un autre type défiance à l’égard du CNT. En Algérie, mais aussi en Tunisie et même au Maroc, les adversaires de l’islamisme politique —qui ne portaient pas non plus Kadhafi dans leur cœur— se demandent si la rébellion ne va pas imploser en plusieurs factions avec un courant islamiste qui finira tôt ou tard par apparaître au grand jour. Une perspective qui inquiète, car contrairement à leurs homologues tunisiens, égyptiens ou même algériens, les islamistes libyens sont peu connus.

L’avenir dira s’ils seront finalement les grands gagnants de la chute de Kadhafi, et l’on se demandera alors si les Occidentaux avaient pris en compte le fait que cela risquait d’arriver…

Akram Belkaïd

 

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Akram Belkaïd

Akram Belkaïd, journaliste indépendant, travaille avec Le Quotidien d'Oran, Afrique Magazine, Géo et Le Monde Diplomatique. Prépare un ouvrage sur le pétrole de l'Alberta (Carnets Nord). Dernier livre paru, Etre arabe aujourd'hui (Ed Carnets Nord), 2011.

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