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Festival d'Avignon: Shéda, pièce fleuve de Dieudonné Niangouna

C'est un fleuve de mots, habité par les vivants et les morts, les sorciers et les dieux: Dieudonné Niangouna, acteur et metteur en scène de Brazzaville, a accouché dimanche soir d'une transe poétique avec "Shéda", fresque de 4 heures créée au festival d'Avignon.

"Dans ce désert de pierre, rien ne peut se résoudre, tout se bat pour survivre", énonce-t-il au début de la pièce, dans une symbiose parfaite avec le cadre minéral de la Carrière de Boulbon.

Le décor pourrait figurer un camp de réfugiés, un terrain vague avec ses vieilles carcasses industrielles abandonnées, un village africain dévasté par la guerre: ici une carrosserie rouillée, là des conduits, des toboggans qui crachent parfois des corps. Au premier plan, un crocodile. En arrière plan, une chèvre tourne autour de son piquet.

Du haut de la carrière déboule au pas de course un petit commando: les douze acteurs dont Niangouna, entraînés à marche forcées par le chorégraphe DeLaVallet Bidiefono pendant plusieurs semaines en Afrique. Des corps rompus à la lutte, au combat, à la danse, qui vont se rouler dans la poussière, s'arroser d'eau et prendre peu à peu la couleur des statues de terre d'Ousmane Sow.

Le théâtre de Dieudonné Niangouna est fait de bruit et de fureur. Aux mouvements des corps répond le déferlement de la parole. Né d'un père grammairien et universitaire ami de Senghor, nourri au berceau de littérature française, Niangouna s'est forgé une "métalangue" métissée de poésie et d'argot, une déferlante de mots. Il dit chercher "l'écriture dans le ventre de la parole. Et la parole vient du ventre de la mère".

Il n'y a pas une histoire, mais mille histoires. Comme celle de la maison des chats, où une fillette a brûlé, et sur son dos les brûlures deviennent hiéroglyphes. Ou celle de l'enfant "gardien de la ville morte". Le matin, il ouvre les magasins, "passe à la télévision et diffuse son émission préférée", fabrique le manioc et va à la piscine changer l'eau des poissons. Personne. La ville est vide. Le soir il ouvre les night clubs, les casinos, les pharmacies de garde etc. 

Il y a une sorcière, comme la grand-mère de Niangouna, qui raconte les vivants et les morts, lesquels reviennent couramment chez les vivants. Il y a un pasteur qui vient "apporter la commisération", et même des dieux, dont les corps pleuvent depuis la falaise qui surplombe la carrière tels des poupées de son.

On ne comprend pas tout, mais qu'importe, puisque "le but n'est pas que vous compreniez, mais que vous entendiez", dit la pièce.

Les comédiens -dont Niangouna et son frère Criss, Mathieu Montanier, le metteur en scène Frédéric Fisbach- mordent la poussière plus souvent qu'à leur tour, et savent incarner admirablement des personnages multiples, réfugiés, zonards, sorciers, rapporteurs de nouvelles, "seigneur" déchu et sa belle éconduite. Deux musiciens, le bassiste de jazz congolais Amel Malonga et le Français Pierre Lambla font magiquement surgir des ambiances de rumba congolaises ou le bruit du vent...

Grand admirateur de Jean Genet, Niangouna adore la "provoc" et déconstruit les discours avec délectation. "Le sous-développement et la chaise électrique, voilà les réelles maladies de l'être humain", reprend en boucle un refrain.

Certains se lasseront des longs monologues, où la diatribe politique le dispute au conte africain. D'autres salueront une oeuvre "monstre", fruit de douze ans de ruminations d'un poète qui a traversé la guerre. A l'arrivée, "dons du ciel, denrées, cadavres vivants, dieux déchus, astres en perditions ou météores évadés".

AFP

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