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Des rebelles dans le centre de Tripoli, le 22 août 2011. REUTERS/Bob Strong
Des rebelles dans le centre de Tripoli, le 22 août 2011. REUTERS/Bob Strong

Opération Sirène: les secrets de l’Otan

Sans l'aide de l'Otan, les rebelles libyens n'auraient jamais pu prendre Tripoli. Mais l'Alliance dément avoir pris part à l'offensive terrestre.

Salués par une foule en liesse qui hurle sa joie d’être libérée, les rebelles pénètrent de tous côtés dans Tripoli, la capitale libyenne. Ils sont comme toujours juchés sur des pick-up trafiqués équipés de canons de 23 millimètres, parfois accompagnés de chars.

Les gens brandissent le drapeau tricolore du CNT, déchirent ostensiblement des portraits du dictateur, le colonel Kadhafi.

Dans cette atmosphère enthousiasmante, les correspondants des grands médias prennent des risques considérables pour témoigner au plus près de ces événements historiques, tandis que, sur nos écrans, les reportages sont ornés de logos comme «Kadhafi: la fin», ou encore «La Chute», référence à peine voilée au crépuscule sanglant d’un autre dictateur, 66 ans plus tôt.

On dit le colonel enfermé dans un bunker, son fils Saadi Kadhafi aurait été capturé, les derniers piliers du régime feraient défection. Et, du bout des lèvres, certains experts convoqués devant les caméras concèdent que tout cela n’aurait pas été possible dans l’intervention de l’Otan.

Le rôle ambigu de l'Otan

Un euphémisme. Le rôle joué par l’Alliance atlantique dans la victoire —toute relative— des rebelles ne saurait être sous-estimé. Commençons par le plus évident, les frappes aériennes. Les rebelles qui, il y a cinq mois, ne disposaient d’aucun moyen aérien et avaient même réussi à perdre un des rares avions dont ils avaient pris le contrôle, se sont retrouvés, avec l’intervention de l’Otan, épaulés par une force ultramoderne.

Dotés de capacités de destruction bien supérieures à celles des rares appareils de Kadhafi qui pouvaient encore prendre l’air, les avions français, britanniques, américains et autres se sont rapidement assuré la maîtrise du ciel libyen. Dès lors, le lent grignotage des forces terrestres et navales du colonel a débuté.

En tout, depuis le 31 mars, les appareils de l’Otan auraient effectué 19.751 sorties, dont 7.459 frappes. Sous ce déluge de feu précis et dévastateur, les unités de Kadhafi n’ont pu que peu à peu céder, se repliant dans les villes où elles tentaient de s’enterrer jusqu’à ce qu’une offensive plus ou moins coordonnée des rebelles les en déloge.

«L’implosion des forces de Kadhafi, souligne donc le Guardian britannique, n’a peut-être pas été aussi soudaine qu’il y paraît à première vue. Au lieu de cela, ses forces ont été systématiquement érodées par des mois d’usure, du fait des frappes aériennes de l’Otan, de l’étranglement de leurs lignes de ravitaillement, l’ouverture de multiples fronts et un moral en berne.

Dès la première semaine du mois d’août, l’édifice militaire de Kadhafi n’était plus qu’une carcasse vide qui s’est transformée en poussière sous les nouvelles attaques rebelles, et la route vers Tripoli a été ouverte.»

Les forces du régime, précise le quotidien londonien The Independent, «n’ont apparemment plus les capacités nécessaires pour percer les lignes rebelles et rétablir une ligne de communication avec le monde extérieur. Les rebelles sont toujours aussi ineptes, mais ils bénéficient de l’entraînement et d’une assistance considérable de contractants occidentaux […] qui planifient et accompagnent désormais leurs missions».

Comme le dit un diplomate occidental cité par le Guardian:

«Nous avons fait monter la pression sur le régime, jusqu’à ce qu’il soit à bout de ressources et que toute l’affaire devienne intenable [pour lui].»

Il est difficile d’en savoir plus sur le rôle précis joué par les Occidentaux sur le terrain, jusque dans les rues de Tripoli. Ce dont se plaint d’ailleurs Dimitri Rogozine, l’émissaire de la Fédération de Russie auprès de l’Otan, dans un entretien accordé à la chaîne russe Russia Today.

S’il reconnaît que les forces de l’Alliance n’ont pas directement participé à l’assaut sur la capitale libyenne, il assure que l’opération a été encadrée par des instructeurs militaires et de prétendus «mercenaires», d’anciens soldats de l’Otan travaillant pour des sociétés spécialisées dans la sécurité:

«Quand vous posez directement la question de savoir si l’Otan participe aux opérations terrestres, dit-il, ou si de grandes unités occidentales ont pris part à l’offensive sur des villes libyennes, la réponse est "non", bien sûr, ce qui n’est pas étonnant. Ils ne confirmeront jamais ce qui devient évident pour tout le monde.»

Il suffit de consulter le site du ministère français de la Défense pour avoir en effet une toute autre vision de la situation. Dans le dernier bulletin en date, le n°39, il n’y a pas un mot sur les combats de Tripoli; et pour cause, puisqu’il ne couvre que la période du 11 au 18 août, avant l’attaque rebelle. On peut en revanche y apprendre que les frappes menées par la France se poursuivent sans relâche, impliquant tant l’armée de l’air que des bâtiments de surface de la Marine nationale.

Autrement dit, l’Occident se félicite, tout en niant participer directement aux combats sur le terrain. Il est certain que l’Opération «Sirène» (les sources divergent, certaines affirmant qu’il s’agit du surnom donné à la capitale, d’autres qu’il y a un rapport avec les sirènes qui retentissent pour annoncer la fin du jeûne pendant le ramadan) n’a pu se dérouler sans un soutien logistique dont les rebelles sont incapables.

Ainsi, une partie des troupes insurgées seraient arrivées par la mer. Du fait des moyens nécessaires à une telle opération, il est probable que l’Otan a dû se charger de l’affrètement des navires, de l’encadrement, de l’embarquement et de l’escorte. Et rappelons que, en mai et en juin, les avions de l’Alliance s’en sont pris plus particulièrement aux capacités navales libyennes, qu’ils ont pratiquement anéanties. La «flotte» rebelle a donc pu entrer à Tripoli en toute impunité.

Il ne faut pas vendre la peau de l'ours

Le destin du colonel est-il scellé? Tout en s’efforçant de rester prudent, The Independent est de ceux qui annoncent sa fin prochaine:

«Le départ imminent — les pieds devant, ou à bord d’un avion ou d’un autre véhicule en route pour l’exil — de l’homme qui a gouverné la Libye pendant 42 ans a été proclamé à de nombreuses reprises au cours des cinq derniers mois […]. Mais cette fois, à moins d’une tempête de sable ou d’un revers brutal, il semble bien que l’on vive les derniers jours de Mouammar Kadhafi.»

Mais, si même des revues très spécialisées comme le Jane’s Defence Weekly se félicitent de la réussite de l’Otan et appellent déjà les états-majors occidentaux à tirer les leçons positives de l’opération, nous ne prenons sans doute pas trop de risques en rappelant qu’il n’est jamais recommandé de vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué.

Rien n’est plus complexe et coûteux à mener qu’une guerre des rues. Compte tenu de leurs faibles effectifs (pour toute la Libye, les rebelles ne disposent que de quelques dizaines de milliers de combattants), les troupes du CNT pourraient connaître quelques sérieuses déconvenues avant d’imposer effectivement leur contrôle à une ville aussi étendue que Tripoli.

En 1995, en Tchétchénie, une colonne blindée russe autrement mieux équipée que les forces insurgées libyennes avait payé le prix fort pour s’être imprudemment enfoncée jusqu’au cœur de Grozny, dont la population était quatre à cinq fois moins importante que celle de Tripoli. Elle avait été presque entièrement détruite.

D’ailleurs, The Independent signale une première contre-attaque loyaliste sur Zlitan. Dans le même temps, des sources militaires américaines, citées par Russia Today, affirment que les forces de Kadhafi auraient tiré trois missiles Scud sur les positions rebelles de Misrata.

L’affaire n’est pas terminée. Comme pour enfoncer le clou, Seif al Islam, le fils du colonel que l’on disait prisonnier des rebelles depuis lundi 22 août, a soudain fait une apparition devant les caméras aujourd'hui, mardi 23 août. Manifestement libre de ses mouvements, et toujours aussi combatif, il a appelé les fidèles de son père à poursuivre la lutte, tout en acceptant de répondre aux questions de certains journalistes.

Que Tripoli se transforme en un Stalingrad sur sable, ou que la victoire rebelle prenne des allures de promenade dans les jours qui viennent, peut-être faudra-t-il finalement l’intervention directe d’unités spéciales occidentales pour faire rendre gorge aux durs du régime.

Roman Rijka

 

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Roman Rijka. Journaliste. Spécialiste de l'histoire militaire.

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