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Cinquante ans à regarder couler l’acier

En cinquante ans, Abderrahmane a vu l'ancien temple socialiste de l'acier devenir ArcelorMittal. Et le petit village ouvrier d'El Hadjar se transformer avec l'exode rural des années 1990. Abderrahmane, la soixantaine, cheveux et petite moustache poivre et sel, attend que la matinée se passe. Adossé à un muret près de la mosquée, l'ancien ouvrier du complexe sidérurgique d'El Hadjar, qui a donné son nom à la ville, regarde les policiers s'agiter pour tenter de réguler une circulation anarchique, les passants se bousculer pour entrer dans les magasins et les habitués du café chercher, en vain, une table libre sur une terrasse surpeuplée. Quand Abderrahmane est entré à la société nationale de sidérurgie, en 1969, El Hadjar s'appelait encore Gahmoussia. «C'est-à-dire l'arrière-ville de Annaba, explique-t-il. Avant la Libération, le village portait même le nom de Duzerville (du nom du général Louis Duzer, maréchal de camp lors de l'expédition d'Alger en 1830 puis gouverneur de la province de Bône de 1832 à 1836, ndlr). De cette époque, la ville a gardé quelques maisons, son avenue principale bordée d'arbres et ses commerces en enfilade. Elle était alors essentiellement habitée par les quelque 10 000 personnes qui travaillaient au complexe. Aujourd'hui, on dirait Bangkok !» Enfin, presque. Car El Hadjar ne compte pas plus de 100 000 habitants. Qu'importe, Abderrahmane n'aurait pas assez d'une matinée pour raconter cinquante ans de changements ou sa carrière dans l'acier. «J'ai commencé à la SNS dans la soudure, la chaudronnerie et la tuyauterie», se souvient-il, en cherchant dans sa mémoire les détails de cette année 1969. Cette année-là, les hauts fourneaux n'existaient pas encore. L'Algérie découvrait le socialisme selon Boumediène, Miriam Makeba et Manu Dibango au Panaf'. Lakshmi Mittal, lui, suivait encore ses études à l'université de Calcutta. Fierté «C'était une fierté de travailler pour le pays !, assure le retraité. On passait la nuit devant les machines et on se bagarrait avec les ouvriers qui étaient sous notre responsabilité pour qu'ils ne dorment pas !» Et puis les promotions se sont enchaînées. L'Algérie a d'abord récompensé son ouvrier. «J'ai été affecté à l'aciérie à oxygène, puis au laminoir à froid, là où on étire la tôle, puis à la tuberie sans soudure, où l'on fabriquait les tubes pour les pipelines. Je suis passé chef d'équipe puis contremaître, chef d'atelier et j'ai fini ma carrière comme cadre.» Et puis le vent a tourné. Parti à la retraite en 1997 avec 11 000 DA, il a vu sortir ses collègues en 2011 avec le double. «En 1996, il y a même eu un plan de départs volontaires avec 300 000 DA à la clé et la possibilité de partir travailler ailleurs.» Dans sa voix, il y a de la tristesse. De la déception aussi. «Malgré tout ce qu'ils vont faire, je peux vous assurer que l'usine va fermer.» La «renationalisation» d'ArcelorMittal, c'est un peu le sujet incontournable du moment. Même sur la terrasse du café, impossible de faire comme si tout allait bien. Nasser, 54 ans, employé à la sécurité du complexe, a choisi de partir à la retraite anticipée il y a un peu plus d'un an, après 28 ans de bons et loyaux services. Il a son avis sur la question et pour lui, «les problèmes ont commencé avec l'arrivée au pouvoir de Bouteflika». «Les gens sont entrés parce qu'ils connaissaient un procureur, un membre de l'APW, un commissaire. Et puis ils sont devenus intouchables.» «L'Indien» Abderrahmane date le début de la crise à l'entrée des capitaux étrangers. Et puis elle s'est aggravée avec l'arrivée de celui qu'ici on appelle «l'Indien». «ArcelorMittal n'a pensé qu'à produire de l'acier sans investir dans l'entretien de l'usine. Aujourd'hui, tout est complètement détruit. Les salles de pompage ne fonctionnent plus. Les tuyauteries sont percées par la rouille. Et puis, il faut le dire, le syndicat sème la discorde. Avant, jamais nous n'aurions arrêté un four, ça prend trop de temps de le remettre en route et pendant ce temps, l'usine ne produit pas. Maintenant, ça ne pose de problème à personne.» Nasser aussi s'énerve : «Pour moi, un syndicat doit être du côté des salariés. Au complexe, il s'est mis du côté de la direction. Un syndicaliste qui gagne des milliards, on appelle ça un patron, non ?» En rajustant sa casquette, Abderrahmane laisse échapper un soupir fataliste. Il ne comprend plus vraiment l'entreprise dans laquelle il a travaillé, ni les gens qu'il côtoie dans cette ville qu'il a connue village. «La plupart sont arrivés de la campagne pendant l'exode des années 1990. Ils ont délaissé les terres agricoles sur lesquelles aujourd'hui d'autres ont construit, mais ils sont venus avec leurs chèvres pour vendre des télés. Ce sont des rurbains, mais ils ne seront jamais des citadins.» Un peu comme les nouveaux employés d'El Hadjar, «sortis ingénieurs de leur école, qu'on balance sur le site alors qu'ils n'en connaissent pas l'historique et qu'ils n'ont aucune pratique parce qu'aujourd'hui, les centres de formation du complexe ne fonctionnent plus.» Le petit-fils d'Abderrahmane arrive sur son vélo pour chercher son grand-père. L'heure du déjeuner approche. Le vent qui s'est levé fait claquer les centaines de petits fanions aux couleurs nationales accrochés entre les lampadaires. «"Ils" sont venus me chercher pour faire de la formation, ajoute-t-il avant de partir. Mais j'ai dit non. Je n'en ai plus la force ni l'envie.»

El Watan

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