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- Dominique Strauss-Kahn et Anne Sinclair Shannon Stapleton / Reuters -
- Dominique Strauss-Kahn et Anne Sinclair Shannon Stapleton / Reuters -

Affaire Nafissatou Diallo: les médias sur la sellette

La couverture de l'affaire DSK par les médias français, considérée comme peu objective et peu rigoureuse, a choqué aux Etats-Unis et dans la communauté africaine de New York.

Un mois et demi après avoir exprimé ses doutes quant à la crédibilité de la plaignante, le procureur de New York, Cyrus Vance, a finalement décidé lundi 22 août de demander l'abandon des poursuites pénales contre Dominique Strauss-Kahn, dernier épisode d'un feuilleton médiatique et judiciaire qui n'est pas encore terminé. Nafissatou Diallo a porté plainte au civil pour viol et agression sexuelles contre l'ancien patron du FMI.

Mais, on peut déjà tirer quelques enseignements de cette affaire et notamment souligner les couvertures bien différentes, dans les médias américains et français, au fur et à mesure des rebondissements de ce feuilleton. Et outre-Atlantique, les jugements sont sévères à la fois sur l'opinion publique et sur les médias français.

60% des Français convaincus de l'existence d'un complot

Ainsi, dans les jours suivants l’agression sexuelle présumée de Dominique Strauss-Kahn contre une femme de chambre guinéenne du Sofitel de New York, près de 60% des Français se disent convaincus de l'existence d'un complot... Un phénomène aussitôt relevé par les quotidiens américains, qui ne jurent que par les faits. Roger Cohen, du New York Times, réagit en ces termes au scénario qui consiste à croire sans la moindre preuve et sans le moinde élément pour appuyer cette thèse que Nafissatou Diallo a été envoyée en mission, pour piéger le présidentiable socialiste à quelques mois d’une élection cruciale en France:

«Oh, s’il vous please! En gros, la règle est la suivante: plus une société est libre, moins elle aura tendance à succomber aux théories du complot; plus sa culture de la dépendance est importante, plus elle aura tendance à voir le mal partout. La France reste un pays qui vit sous un centralisme napoléonien, où la mentalité de fonctionnaire domine. Cet état d’esprit pousse automatiquement à se tourner vers l’Etat en quête de salut, et à avoir foi en une sorte de puissance supérieure qui aurait la haute main sur tout.»

Mamadou Niang, journaliste sénégalais, ancien producteur du bureau de France 2 à New York, aujourd’hui à la tête de sa propre société de production audiovisuelle, Next Media, basée à New York, se montre tout aussi critique.

«Il y a une propension française à banaliser tout ce qui est sexe, note-t-il, même quand il s’agit d’une affaire aussi embarrassante pour un homme de cette envergure. Les amis de DSK et l’opinion publique française se sont-ils rendus compte de la gravité de ce scandale mondial?»

Mamadou Niang déplore par ailleurs le mimétisme des Africains francophones avec l’opinion française, faute de couverture véritablement africaine de l’affaire.

«Dans une large mesure, les Africains qui suivent les médias français ont souscrit à la théorie du complot. Ici à New York, il en va différemment, même si une responsable d’une association malienne de New York m’a dit sans détours que Nafissatou Diallo était une «fille pourrie» et qu’on ne pouvait pas faire confiance aux gens de son ethnie (les Peuls, ndlr). C’est troublant, cette pathologie africaine! Mais ce n’est pas le sentiment dominant parmi les Africains de New York...»

Tout comme l’universitaire malien Manthia Diawara, professeur à l’Université de New York, Mamadou Niang voit dans l’affaire DSK l’occasion d’analyser quelques travers bien français:

«Le débat sur les relations hommes-femmes relève du tabou, et Nafissatou Diallo aura au moins permis un grand déballage sur les affaires de harcèlement sexuel. Il y a aussi cette idée qu’il ne faut surtout pas importer le communautarisme à l’américaine.»

Lorsque l’avocat noir de Nafissatou Diallo, Kenneth Thompson, demande et obtient le soutien de la communauté noire américaine et africaine de New York, certains commentateurs français dénoncent une dérive communautariste. Des articles ont même parfois relativisé l’unité du front noir autour de Nafissatou Diallo.

Un instinct différent de conservation de la mémoire

Mamadou Niang ne voit pas forcément du racisme dans cette réaction, mais un «instinct différent de conservation de la mémoire, de l’histoire nationale et de la continuité, alors que la société américaine bouge tout le temps et tout y est sans cesse remis en question.»

Adam Nossiter, correspondant régional du New York Times en Afrique de l’Ouest, basé à Dakar, a trouvé les chaînes de télévision françaises «un peu excitées au départ, avec des malentendus sur le processus judiciaire américain – ce qui paraît normal, car c’est compliqué.» Il n’a qu’une seule critique de fond à faire aux médias français: avoir été «un peu lents à aller enquêter sur le terrain guinéen, sur la situation personnelle et familiale de Nafissatou Diallo».

Si l’affaire DSK n’est que très progressivement devenue celle de Nafissatou Diallo, tous les projecteurs se sont d’abord braqués sur le directeur de Fonds monétaire international (FMI) — quitte à détailler le plan de sa maison de ville ou le menu de son déjeuner après une audience.


Quant à la femme de chambre d’origine guinéenne, elle a été présentée sous divers noms et origines par les médias américains comme français, dans les jours qui ont suivi les faits. Ce sont des médias français qui ont été les premiers à divulguer son nom, au grand dam des journalistes américains, qui ont pour habitude de préserver l’anonymat des victimes. Mais, cette précaution d’usage n’aura pas fait long feu: dans l’emballement général, le nom de Nafissatou Diallo a été très vite été repris par la presse d’outre-Atlantique.

Autre différence entre les Etats-Unis et la France: personne, à New York, n’a douté du témoignage initial de la victime, beaucoup d’autres éléments l’ayant corroborré – notamment le rapport médical et les témoignages des collègues de Nafissatou Diallo au Sofitel. Quant aux doutes sérieux émis sur sa crédibilité, selon des fuites émanant du bureau du procureur et faites le 1er juillet au New York Times, ils sont peut-être à relativiser.

«Les dérapages de Nafissatou Diallo dans son récit sur son arrivée sur le sol américain me paraissent tout à fait normaux, affirme ainsi Adam Nossiter, du New York Times. Tous les immigrés, et pas seulement les Africains, mentent pour avoir leurs papiers. D’ailleurs, un de mes collègues du New York Times a fait un très bon article sur ce sujet. Cela n’a pas de rapport avec le récit des faits tels qu’ils se sont passés dans la suite du Sofitel».

Adam Nossiter fait référence à un article de Jose Antonio Vargas, journaliste originaire des Philippines qui a raconté le 22 juin sa vie de sans papiers. Un article relevé par Le Monde et par Slate mais passé relativement inaperçu dans les autres médias français. Il pouvait pourtant donner matière à réflexion, en pleine affaire DSK.

Lorsque les fuites ont paru dans la presse sur le manque de crédibilité de la victime présumée, un extrait d’une conversation qu’elle aurait eu en langue peule (pulaar) avec un détenu sierra-léonais a également été publié par le New York Times – et largement repris par la presse française. Or, cet élément très incriminant ne figurait pas dans la lettre du procureur Cyrus Vance adressée à Kenneth Thompson pour souligner les failles du dossier, révèle Mamadou Niang:  

«Il n’y avait pas dans les éléments transmis à la défense cet enregistrement où elle aurait affirmé: «Ne t’en fais pas il est très riche je sais ce que je fais». Que le New York Times l’utilise me paraît assez grave. Il a fallu onze jours entre le moment où l’information a fuité dans la presse et le moment où le bureau du procureur a pensé avoir la bonne traduction.»

Selon les sources de Mamadou Niang, Nafissatou Diallo et Kenneth Thompson ont passé huit heures à écouter les bandes dans le bureau du procureur. Après quoi, le procureur aurait présenté ses excuses à Nafissatou Diallo. Elle aurait simplement dit:  

«Ne t’inquiète pas, je sais ce que je fais, je vais chercher un avocat». «C’est très différent! souligne Mamadou Niang. Le public attend toujours la bonne version de la traduction, qui a d’abord été faite par un traducteur qui maîtrise le pulaar du Sénégal, mais pas celui de Guinée.»

Le 2 juillet, nouveau rebondissement: Nafissatou Diallo est décrite comme une prostituée par le New York Post, un tabloïd américain qui avait d’abord surnommé DSK «the perv’» (le pervers). La moralité de la présumée victime n’a pas manqué de faire débat en France, où les médias se font largement l’écho des informations diffusées aux Etats-Unis. Une blogueuse du site Mediapart réagit vivement à un article du Monde.fr qui reprenait les hypothèses du New York Post comme des informations. Trois jours plus tard, Nafissatou Diallo intentait un procès pour diffamation contre le New York Post, dont les attaques ont un peu plus brouillé l’opinion sur elle en France, même si elles l’ont rendue plus sympathique et défendable aux yeux d’une partie de l’opinion noire américaine.

Pour Dame Babou, correspondant à New York du groupe de presse sénégalais Sud, il ne faut pas oublier que l’affaire DSK fait toujours vendre en France, malgré certains signes de lassitude, et qu'après le choc initial de l'arrestation de Dominique Strauss-Kahn, il fallait entretenir la dramatisation. En revanche, cette affaire n’intéresse plus vraiment aux Etats-Unis:

«Ce feuilleton judiciaire ne fait les manchettes qu’à chaque nouvelle audience. Parce qu’il met aux prises des étrangers, un Français et une Guinéenne, il ne permet pas au public américain de s’identifier à l’un ou l’autre des protagonistes de l’histoire».

Sabine Cessou

 

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Sabine Cessou

Sabine Cessou est une journaliste indépendante, grand reporter pour L'Autre Afrique (1997-98), correspondante de Libération à Johannesburg (1998-2003) puis reporter Afrique au service étranger de Libération (2010-11).

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