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Un homme balaie tandis que des manifestants se dirigent vers le square Tahrir le 6 février 2011 au Caire. REUTERS/Dylan Martinez
Un homme balaie tandis que des manifestants se dirigent vers le square Tahrir le 6 février 2011 au Caire. REUTERS/Dylan Martinez

Coup de parano au Caire

La propagande gouvernementale a rendu de plus en plus difficile l’exercice du métier de journaliste en Egypte. Les correspondants étrangers sont harcelés.

Le Caire. Samedi 5 février. Douzième jour d'insurrection. Septième jour de délire. C'est l'hécatombe autour de nous. Plein de copains, étudiants, journalistes, humanitaires, craquent. Ils rentrent à Paris, à Madrid, à Londres, à Doha. Le Caire est devenu fou, invivable, insupportable, et nous, les occidentaux, non-grata.

«C'est pas vos oignons, c'est notre histoire, vous racontez n'importe quoi», me rabroue un commerçant, qui deux semaines plus tôt insistait pour que j'écoute sa diatribe contre la dictature trentenaire autour d'un café. Quand on sort, on tremble. D'être arrêtés, fouillés, interrogés, tabassés, lynchés. C'est arrivé à tellement de camarades ces derniers jours. La veille, c'était moi qui flippait, bloqué à un check-point avec un confrère, dans la poudrière de Talaat Harb, avec un adolescent surexcité qui jouait les caïds avec son sabre.

Il nous a «balancés» à l'armée, stationnée plus haut, et je me suis vu finir les yeux bandés dans une geôle, impuissant face au zèle d'un militaire qui voulait appeler son général de secteur et nous transférer ailleurs.

On revenait de la place Tahrir où on avait réussi à se rendre, escortés par deux Égyptiens. Il y flottait un air de kermesse en ce vendredi de prière, surnommé «le jour du départ». Un vendeur avait insisté pour qu'on achète deux drapeaux égyptiens. Il les avait flanqués d'un «Dégage Moubarak!». La bourde a été de vouloir les rapporter. «C'est une insulte à la nation. Le président est quelqu'un de bien».

Pour se sortir du guêpier, on n'a pas contredit le soldat. Son collègue, un jeune plutôt sympa, l'a convaincu de nous laisser repartir et un supporter du raïs nous a ramené dans sa voiture, en hurlant à tue-tête par la fenêtre à chaque barrage: «Ils sont avec nous, ils sont avec Moubarak». On a mis deux heures pour rentrer, un trajet qu'on fait d'habitude en dix minutes.

Depuis qu'Hosni Moubarak —ce «héros de guerre» qui veut mourir sur le sol égyptien— a ému les foyers le 1er février après «la marche du million», et depuis que la télévision d'État lave les cerveaux, le climat est détestable. Hier, de nombreux habitants, solidaires du mouvement, voient désormais des espions partout; des Iraniens, des Israéliens, des Américains... Du coup, pas facile pour les journalistes d’échapper à la parano et à la campagne d’intimidation et de haine déclenchée par les autorités.

La police, l'armée, contrôlent les agnabi, les étrangers. Une copine débarque paniquée. Deux de ses connaissances ont eut droit à une descente en règle. Elle habite «west el balad», le centre-ville, là où ça chauffe, là où la schizophrénie atteint des sommets. Son bawab (gardien d'immeuble) lui déconseille de rentrer.

Et si c'était notre tour? On stresse, planque les disques durs, balance les photos sur le Net, nettoient les ordinateurs. Claire, l'amie photographe qui nous héberge, se demande si elle ne va pas partir en reportage à Gaza. Elle s'y sentira plus en sécurité, pourra barouder, appareil photo en bandoulière. Quatre jours qu'elle ne sort plus.

Sur la ville aux mille minarets, il pleut. Phénomène rare. La dernière fois, c'est lorsqu'un jeune s'immolait devant le Parlement, mi-janvier. On veut souffler, faire des courses, recharger nos mobiles. Dans notre quartier, c'est la pénurie. On décide d'aller à Zamalek avec Claire. Peut-être qu'on se fait trop de films à vivre barricadés.

Effectivement, dans ce poumon vert et chic que l'on rallie par un immense détour pour éviter un maximum de barrages, la vie a l'air quasiment normale. Des restaurants ont rouvert, des Cairotes nous accueillent chaleureusement: «Welcome! Ahlan wa sahlan!».

On passe boire le thé chez une amie journaliste, elle aussi retranchée. Nouveaux coups de fil alarmistes. Valérie, qui bosse pour une ONG, a la police chez elle. On appelle les ambassades. Elles sont débordées, dépassées. Incapables de donner la marche à suivre.

Un quart d'heure passe. Valérie rappelle: «Ils sont partis. Tout va bien. Ils n'ont rien pris, pas touché à l'ordinateur, juste bloqué sur mes culottes! Ils m'ont dit que j'avais une très bonne réputation dans le quartier». Puis c'est le compagnon de Claire: «Le bawab vient de m'appeler. Des policiers veulent nos passeports. Il faut rentrer».

On file. Un papy débonnaire, taxi depuis 44 ans, accepte de nous ramener. Il est volubile, enflammé, patriote, furieux : «Je voudrais qu'il pleuve encore plus pour que les manifestants dégagent. C'est un complot dirigé par des mains étrangères. Ce sont des Iraniens qui passent par l'Égypte pour rentrer en Palestine, des Suisses». On l'écoute d'une oreille, abasourdis par le machiavélisme de la télévision d'État, qui lobotomise des millions de cerveaux avec les théories les plus invraisemblables.

A la maison, huit passeports sont empilés. Les flics sont à l'étage chez un Français, prof. En attendant la brochette, chacun détend comme il peut l'atmosphère plombée par les récits de copains qui se sont faits confisquer des cartes mémoire, des cartes de presse, des ordinateurs: «C'est comme ça que ça a commencé pour les juifs», «L'ambassadeur m'a dit que le Caire n'était pas encore Mogadiscio».

Bruits sur le palier. Trois pandores en civil et un en uniforme, armé, font irruption. «So sorry, so sorry», «recensement des étrangers à cause des conditions dans toute la ville», répètent-ils. On s'attend à ce qu'ils prennent d'assaut les lieux, les tiroirs, les ordinateurs. Ils ne bougent pas, allument une cigarette. Le chef, un jeune qui tient un cahier, s'assoit et passe en revue nos identités, nos professions, nos adresses —détendu, amical. Celui en uniforme veut sympathiser.

«Pourquoi t'as pas encore de bébé si t'es marié?», glisse-t-il au compagnon de Claire. Il sait dire «comment tu t'appelles» en français. Le contrôle devient de plus en plus surréaliste, folklorique. Les types feuillettent le dictionnaire arabe-français qui traîne, charrient les plus typés d'entre nous, «t'es sûr que t'es pas Egyptien?», puis s'en vont en tirant l'énorme bacchante de leur collègue au physique de boucher. «C'est la plus grosse moustache d'Égypte. So sorry».

Akim Bouhabiba

Akim Bouhabiba

Akim Bouhabiba est journaliste.

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