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HISTOIRE - Quand il était interdit de prononcer le nom de Mandela

17 juin 1976 à Soweto. La veille, des dizaines de jeunes lycéens noirs ont été tués par la police sud-africaine. Dans la nuit, un Comité des parents noirs (Bpc) a été formé, dont fait partie une certaine Winnie Mandela.

La journée s'annonce tendue : des milliers de lycéens en uniforme scolaire, petite jupe plissée pour les filles, blazer bleu marine pour les garçons, sont réunis pour protester contre l'imposition de l'afrikaans, la langue des maîtres «boers», à la place de l'anglais dans l'enseignement.
En face, des policiers blancs surarmés, masques à gaz et armes automatiques, accompagnés de leurs «Kaspirs», des véhicules blindés surélevés qui sèment la terreur dans les townships.
Soudain, un petit groupe d'adultes noirs va au devant des policiers, plaider l'apaisement et la dispersion des Forces de l'ordre pour éviter le bain de sang de la veille. L'officier afrikaner leur répond d'un seul mot : «Voetsak», «foutez le camp», en afrikaans.

Une femme se dégage du groupe et se dresse devant l'officier. Elle lui dit en contenant mal sa colère : «Vous savez qui je suis ? Je suis la femme de Nelson Mandela.»

Cette phrase, prononcée en 1976 par Winnie Mandela, est sidérante. Nelson Mandela est en prison depuis 1962, son nom et sa photo sont interdits dans la presse sud-africaine, son organisation bannie, et pourtant, prononcer le nom de Mandela a une portée magique, explosive.
En cet instant improbable, Winnie était la «First Lady» d'une Nation parallèle, tenant son rang et occupant le terrain en l'absence de son boxeur de mari. Indomptable, incontrôlable, cette femme impressionnante connaîtra par la suite d'impardonnables dérapages qui entraînèrent son divorce et sa mise à l'écart.

Mais ce jour-là, elle brandissait le nom de Mandela comme un étendard, et on ne pouvait que l'admirer.

En 1976, alors que j'étais correspondant de l'Afp en Afrique du Sud, les Blancs considéraient que le problème Mandela était derrière eux. Le temps ferait son ½uvre, l'oubli, puis la mort, dans son île-prison dont on ne s'échappe pas, Robben Island.
Et pourtant, le nom de Mandela n'a pas été oublié pendant toutes ces années en Afrique du Sud. Grâce à des hommes et des femmes, des Noirs et quelques Blancs, qui usaient de tous les moyens possibles.

L'un de ces gardiens de la flamme Mandela a été Helen Suzman, une femme issue de la très grande bourgeoisie anglophone de Johannesburg, élue du quartier le plus riche de la «ville de l'or» d'Afrique du Sud, membre du minuscule Parti libéral, dont elle a longtemps été la seule représentante au Parlement blanc.

Helen Suzman -aujourd'hui décédée- avait instauré une tradition : chaque année, le jour anniversaire de la condamnation de Nelson Mandela à la prison à vie, elle lisait à la tribune du Parlement, un extrait de la plaidoirie que le leader de l'Anc, avocat de formation, avait écrite pour son propre procès. Un texte magnifique et exemplaire.

Bénéficiant de l'immunité parlementaire, elle était en mesure d'assurer ce rituel, et quelques journaux courageux dans le pays, comme le défunt Rand Daily Mail, un quotidien résolument anti-apartheid, pouvaient reproduire les propos de Helen Suzman en citant le compte rendu parlementaire, sans encourir les foudres de la censure.

L'ombre de Mandela apparaissait dans les romans de Nadine Gordimer, futur prix Nobel de littérature, ou de André Brink, dans la musique en exil de Todd Matshikiza qui rêvait de voir Nelson Mandela marcher libre dans les rues de Soweto «au bras de Winnie», ou encore dans les échos lointains des campagnes internationales de boycott et de solidarité.
En 1976, j'avais rencontré un des jeunes leaders du soulèvement de Soweto, l'événement qui a marqué le réveil des Noirs et qui conduisit, après des années de répression et de résistance, à la libération puis l'élection de Nelson Mandela.

Ce jeune membre du Conseil représentatif des étudiants de Soweto (Ssrc) m'avait confié qu'il avait deux inspirations dans son engagement politique : la révolution française, la seule révolution dont on lui avait parlé à l'école et dans laquelle il voyait tant de parallèles avec son pays, et Nelson Mandela, qui était déjà en prison à sa naissance, et dont il n'avait entendu parler que par des récits aux dimensions mythologiques véhiculées de bouche à oreille.

Et pourtant, la nouvelle génération des townships noirs n'était pas tant attirée par l'Anc de Mandela, trop enkylosée dans son interminable exil, mais par la «Conscience noire», le mouvement autant culturel que politique inspiré par Steve Biko, le jeune leader noir qui mourra sous les coups de la police en 1977.

Mais quelle que soit leur engagement, tous connaissaient le mythe Mandela, y puisaient force et énergie, s'y accrochaient comme à un improbable messie.
Il leur faudra attendre encore quatorze années pour voir sortir de prison cet homme déjà âgé, qu'ils n'avaient jamais vu ni entendu, mais qui saura se montrer à la hauteur du mythe qu'ils avaient contribué à bâtir.

rue89.com

Rewmi

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