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Contribution- Lettre à un «consultant» : quand le titre est usurpé !

Monsieur, je ne sais pas si je vais vous appeler le professeur ou le consultant. Sûrement, vous préférez cette dernière appellation : vous n'avez cessé d'ailleurs de vous dire consultant durant le trajet, celui habituel de la ligne 06 des Bus Dakar Dem Dik où vous trouvez une clientèle facile à convaincre ; je dois même dire à persuader, voire à envoûter. Pour dire vrai quand, du fond du bus, je vous ai entendu râler, déranger la quiétude du bus, je n'ai pas pu m'empêcher de me rapprocher.

J'ai entendu ton argumentaire, des leçons de technique d'expression que vous avez tellement répétées que vous ne réfléchissez même pas à ce que vous dites ; vous ne laissez même pas le temps à vos interlocuteurs, pour placer un mot : vous n'aviez que votre litanie à la bouche.
Pour vous, tout le monde est incompétent parce qu'on ne parle pas français dans ce pays ou on le parle mal ; les compétents sont, ceux, dont vous, disciples de Molière, pour qui s'exprimer en bon français, pour plaire, pour ressembler aux blancs, aux néo colons dont vous servez bien la cause, est gage de compétence.

Sûrement, vous aimiez bien Senghor, dont on dit qu'il a eu à limoger un fonctionnaire qui avait mal prononcé un mot : je t'ai entendu dire que tel journaliste n'est pas compétent à cause d'une faute commise ; que tel ministre, pour avoir dit dans un débat ne me coupez pas, ne mérite pas son poste entre autres exemples, pour dénigrer vos compatriotes.

Pour dire vrai quand je vous ai entendu parler, je me suis dit voilà un sophiste des temps modernes. Vous savez sans doute à quoi je fais allusion puisque vous prétendez tout savoir comme ces maîtres de la rhétorique que les philosophes, dont Socrate et son disciple Platon, avaient ouvertement combattus pour protéger les pauvres et naïfs Athéniens victimes d'une escroquerie intellectuelle.
Ces maîtres de la rhétorique, dans la Grèce antique, faisaient le tour des marchés pour vendre leur savoir-faire à prix d'or et se vantaient de savoir tout faire. Vous, «consultant» autoproclamé, avec vos documents en bandoulière, que vous cédez à prix d'or, (200 frs) pour les pauvres usagers, séduits et pas convaincus, 150.000frs pour les ministères et j'en doute ; usant de votre éloquence, vous faites bien des victimes.

Je vous concède que vous avez bien compris la fonction politique du langage, le pouvoir des mots pour haranguer, intéresser et faire du profit. Parce que je ne vois pas ce qui vous différencie de ces marchands ambulants qui courent après les voitures pour proposer leurs produits, qui n'hésitent pas à s'accrocher à la portière d'un car de transport sur une longue distance, à voyager avec les usagers pour écouler leurs marchandises. La seule différence avec vous, c'est qu'il ne se dit pas consultant mais marchand ambulant, commercial.

Et si on s'interrogeait sur ce qu'est un métier de consultant, on peut vous refuser ce titre. Dites-moi monsieur, comment s'appelle votre cabinet ou est ce qu'on peut le trouver : je n'ai pas vu d'adresse, juste un mail et des numéros de téléphone ; Qui es-tu pour qu'on puisse vous faire confiance ? Quel est votre parcours ? Qui a bénéficié de votre expertise tant vantée devant de pauvres ignorants ?
Savez vous que dans ce métier, on est surtout connu grâce «au bouche à oreille» mais on ne vous connaît pas dans ce pays : on ne vous a jamais vu sur un plateau de télévision, ni entendu dans un débat, pour éclairer la lanterne des auditeurs ou prendre position sur une actualité brûlante, comme le fait bien un Babacar Justin Ndiaye qui répond bien au statut de consultant. Au cas où je me tromperais, vous n'avez qu'à fournir des preuves justificatives de vos prestations de service.
Au cas où, vous ne le savez pas un consultant est un prestataire de services en conseils. Il est vrai qu'aujourd'hui, le terme consultant est souvent utilisé, par abus de langage, pour designer les intervenants en prestations intellectuelles de services. Mais pour autant cela ne fait pas de n'importe qui un consultant : il ne suffit même d'être bardé de diplômes pour se réclamer consultant ; à supposer même que vous soyez un travailleur indépendant ou un chasseur de primes, il y a un minimum d'éthique. Les professions libérales ne doivent pas échapper à l'exigence de déontologie.
Permettez-moi de vous raconter cette anecdote pour attirer votre attention sur ce que vous prétendez faire. Il était une fois un berger et ses moutons au bord de la route. Tout d'un coup, surgit une Jeep Cherokee flambant neuve, conduite par un jeune homme en chemise Hugo Boss, pantalon YSL, baskets Nike, etc. La voiture s'arrête et le jeune homme s'adresse au berger : «Si je devine combien de moutons vous avez, vous m'en donnez un ? Le berger regarde le jeune homme, regarde les moutons qui broutent et dit : Oui.»

Le jeune homme gare la voiture, branche le notebook et le téléphone mobile, entre dans un site de la Nasa, scrute le terrain à l'aide du GPS, établit une base de données, 60 tableaux Excel pleins d'algorithmes et d'exponentielles, plus un rapport de 150 pages imprimé sur sa mini imprimante. Il se tourne vers le berger et dit : «Vous avez ici 1586 moutons. Le berger répond : C'est tout à fait correct, vous pouvez avoir votre mouton.» Le jeune homme prend le mouton et le met dans le coffre de la jeep. A ce moment là, le berger lui demande : Si je devine votre profession, vous me rendez mon mouton ? Le jeune homme répond : Oui.»

Le berger dit tout de suite : «Vous êtes consultant. Comment vous avez deviné ? demande le jeune homme. Très facile, répond le berger : 1) Vous êtes venu ici sans qu'on vous appelle. 2) Vous me taxez un mouton pour me dire ce que je savais déjà. 3) Et vous ne comprenez rien à ce que je fais, parce que vous avez pris mon chien !»

Je ne nie pas que avez du mérite, celui de faire des recherches et d'attirer l'attention sur les fautes à éviter, mais vous ferez mieux d'être un professeur de technique d'expression ou de français : vous vous rendrez plus utile si vous étiez dans les salles de classe ou amphithéâtres que de rester «consultant ambulant». Mais à condition que vous prouvez que vous avez le niveau d'études requis pour enseigner et que vous passez à la Fastef (Faculté des Sciences et technologies de l'Education et de la Formation).

Vous refusez le titre de professeur, mais ceux que vous dénigrez savent au moins les exigences de leur métier : car, contrairement à vous, d'habitude seul à parler devant des auditeurs conquis, ils (les enseignants) savent que l'élève n'est pas un vase à remplir mais un partenaire de la relation pédagogique qu'on doit respecter ; que le professeur n'est pas le seul à tout savoir pour tout dire.
Je me rappelle encore dans ce bus de la ligne 6, quelqu'un a voulu vous parler et c'était juste pour vous dire que vous seriez plus utile, si vous portez votre voix à un plus haut niveau ; si vous vous faites entendre par les autorités. Mais sans même lui laisser terminer sa phrase, vous lui reprochez de commettre une faute de français parce qu'on ne dit pas entendre mais écouter. Je pense que cet usager qui, au moins, a payé son ticket de transport, méritait du respect de votre part et il a raison d'employer le verbe entendre car avant de se faire écouter, il faut au moins qu'on vous entende.
Je pense que si vous pouvez emprunter les bus de Dakar Dem Dik, sans payer votre ticket et écouler vos produits, c'est grâce aux nombreux usagers qui paient leur ticket tous les matins et les autorités administratives qui, même si elles ne maîtrisent pas le français, travaillent avec des compétences plus appropriées pour assurer le service au profit d'honnêtes usagers du transport en commun. Comprenez que ceux que vous côtoyez chaque matin dans les bus ou au marché pour leur proposer vos papiers n'ont pas que la langue de bois, «la langue de l'alchimie, celle de la rêverie», selon l'expression de Bachelard, pour gagner leur vie.

Je comprends aussi pourquoi quand, vous descendiez du bus à hauteur de l'Avenue Lamine Gueye, ce vendredi 21 juin vers 08h30, vous remerciez les agents de Dakar Dem Dik : c'est grâce à la complicité des receveurs et contrôleurs, qui devraient normalement vous exiger un titre de transport, que vous rentrez dans les bus pour votre commerce. Je me demande, en tant que travailleur indépendant, si vous payez des impôts, des taxes comme le font d'honnêtes marchands ambulants.
Vous vous dites consultant mais on ne sait rien sur votre niveau d'études, vos qualifications : Etes-vous docteur ou maître es... : le document que vous proposez ne nous dit rien sur vos qualifications pour inspirer confiance ; qui vous autorise à produire des documents et à les proposer au public, aux élèves ?

Vous comprenez que je m'interroge sur votre autorité intellectuelle. C'est parce que nous sommes dans un pays sans aucune organisation où l'Etat est absent, que n'importe qui peut produire des documents, les photocopier et se faire de l'argent.

Il s'y ajoute que votre document n'est pas estampillé par l'autorité du ministère de l'éducation nationale qui manque de vigilance parce qu'aujourd'hui, on tombe sur beaucoup de documents pédagogiques proposés par des marchands ambulants, des documents très mal faits que de naïfs parents d'élèves paient parce qu'ils sont tombés sur plus rusés qu'eux , sur un bon commercial.
Je vous ai entendu beaucoup insister sur l'importance de la langue française, dont la maîtrise est gage de confiance.

Ce que je tenais à vous rappeler, c'est que le français n'est pas notre langue maternelle, on nous l'a imposé du fait de «l'éthos du monolinguisme». Pour le Sénégal, une ancienne colonie française, l'alphabé­tisation a commencé avec le français bien avant les indépendances.

L'idée que le plurilinguisme est un obstacle à l'unité nationale a été un argument majeur pour des hommes politiques qui considéreraient que la langue officielle est à la base de l'unité nationale et qu'elle a l'avantage d'être une langue internationale, surtout quand elle se trouve promue dans un pays dont le premier Président, le poète Léopold Sedar Senghor, était un fervent défenseur de la Francophonie : l'idée qu'il fallait utiliser la langue du colonisateur pour le combattre était très séduisante.

Sur le plan pédagogique, cette langue est à l'origine de beaucoup de blocages dans les apprentissages. D'ailleurs, dans le rapport mondial de suivi de l'Ept 2010 intitulé «Atteindre les marginalisés», on peut noter qu'une des causes de la marginalisation dans l'éducation demeure les désavantages ethniques et linguistiques. En effet, «beaucoup d'enfants appartenant à des minorités linguistiques et ethniques ne réussissent guère à l'école où l'enseignement se fait dans une langue qu'ils ont du mal à comprendre».

Environ 221 millions d'enfants, estime le rapport, parlent chez eux une langue différente de la langue d'enseignement à l'école, ce qui limite leur aptitude à poser les bases de leurs enseignements.
Il semble ainsi acquis pour la Banque mondiale que pour plus d'efficacité pédagogique, il y a intérêt à utiliser la langue maternelle : la langue première de l'élève exerce une influence déterminante sur son développement cognitif et affectif ; son utilisation dans l'enseignement primaire favorise les apprentissages fondamentaux et rend plus aisée l'acquisition progressive d'une langue seconde ou étrangère.

Et encore une fois la maîtrise de cette langue, l'éloquence, ne sont pas des gages de compétences.
J'ose espérer que mes remarques ne vont pas vous offusquer, ni freiner votre ardeur, je tenais juste à dire en toute honnêteté ce que je pense de votre activité. Peut-être que je me trompe sur vous, mais en dehors de mes remarques, je vous interpelle sur certaines questions et j'attends votre réaction, celle de l'intellectuel interpellé sur ses missions et non celle du consultant ambulant blessé dans son orgueil.

Au-delà des fautes de votre langue que vous défendez avec tant de verve, que vous allez me reprocher sûrement, ce que vous ne savez que faire, j'espère que vous allez, au moins, répondre à mes interpellations.

Un usager des Bus
Dakar Dem Dik outré.
[email protected]

Rewmi

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