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La fin de l’Occident ?

1492, les Européens découvrent l'Amérique ; 1521, ils conquièrent l'empire aztèque ; 1522, Magellan fait le tour du monde.  Et l'Europe prend son essor. Révolution industrielle, explosion démographique, expansion coloniale : pendant plus de trois siècles, l'Occident impose sa loi au reste du monde. Mais, comme le rappelait il y a plus de cinquante ans Paul Valéry, «toutes les civilisations sont mortelles» et la mort, aujourd'hui, gagne chaque jour un peu plus la civilisation européenne. L'énoncé d'une série de chiffres a quelque chose de fastidieux, mais si l'on veut comprendre quel monde se défait et quel autre se prépare, leur connaissance est indispensable(1). Ce qu'ils montrent à l'échelle mondiale, c'est d'abord le contraste de plus en plus insolent entre les riches et les pauvres. Sur les 7 milliards d'êtres humains que compte la Terre, un milliard ne mange pas à sa faim, 1% les plus riches prélèvent 14% du revenu mondial, 20% des plus pauvres n'en reçoivent que 1%. Au sommet, une mince oligarchie accapare l'essentiel des richesses : le monde compte 1226 milliardaires, répartis pour l'essentiel entre les Etats-Unis (425 milliardaires, 29 millions de millionnaires), la Chine (95 milliardaires, un million de millionnaires), la Russie (131 milliardaires, 181 000 millionnaires). La classe moyenne supérieure ne représente que 10 à 15% de la population mondiale ; la classe moyenne inférieure 25% ; les pauvres et les misérables 60%. Leur nombre ne cesse d'augmenter en Occident où   la croissance est ralentie ou arrêtée, où les chômeurs sont légion  (10 à 12% de la population active), où les acquis sociaux sont remis en question, où la privatisation  gagne de plus en plus de secteurs, qu'il s'agisse de la santé (l'espérance de vie en bonne santé régresse dans tous les pays européens), de l'école (seule l'école privée distribue un enseignement de qualité), de l'université dont les frais d'inscription sont si élevés que seuls les jeunes de milieux riches y ont accès, des transports, du logement - de plus en plus de jeunes, célibataires ou mariés, sont obligés de vivre chez leurs parents. Concrètement, un Européen «moyen», en activité ou au chômage, économise sur la nourriture, l'achat de vêtements, les loisirs, hésite à consulter un médecin ou un dentiste, ne renouvelle pas sa paire de lunettes (500 euros en moyenne), raccourcit ses vacances ou les passe chez des parents à la campagne, garde sa voiture jusqu'au moment où, à 200 000 km, elle refuse d'avancer. Sans parler de la pauvreté qui touche de plus en plus de citoyens et les oblige à dormir dans leur voiture, un wagon ou sous un pont : près de 20 000 Parisiens n'ont pas d'abri. La misère s'abat sur l'Europe avec la violence d'un tsunami et l'on ne voit pas d'équipe politique susceptible de l'enrayer. La gauche européenne n'a ni les moyens ni le désir de s'opposer à l'extension du libéralisme et, malgré ses promesses ou ses dénégations, elle poursuit une politique de  droite : après avoir déclaré qu'une loi limiterait les revenus les plus élevés des chefs d'entreprise, François Hollande y a renoncé et les riches ont toute liberté de s'enrichir, comme avant. Qu'il n'y ait aucun espoir de changement du côté de la classe politique ouvre la porte à tous les égarements. A l'échelle individuelle comme à l'échelle collective. Braquages de transports de fonds, attaques de banques et de bijouteries, effraction d'appartements... la délinquance est en hausse ; bien des Parisiennes renoncent à porter un bijou, de crainte qu'un excité ne l'arrache et il arrive de plus en plus souvent que, retirant de l'argent d'un distributeur, une personne ne soit aussitôt agressée et dépouillée. Sur le plan politique, l'extension de la pauvreté ne peut que faire le jeu des partis d'extrême droite. Certes, ils ne sont pas, ou pas encore, en mesure de prendre le pouvoir, mais les partis centristes, pour le conserver, ne peuvent que durcir leur politique : la haine des étrangers, des Magrébins en particulier, s'affiche ouvertement. Pogroms, jacqueries, explosions populaires, saccages d'entreprises, suicides sont  probablement au programme des prochaines années. L'avenir des pays occidentaux est des plus sombres et celui de la démocratie de plus en plus fragile. Rien, sans doute, n'est définitif en histoire : tôt ou tard une éclaircie apparaît, un espoir renaît,  les régimes les plus réactionnaires trépassent, mais après avoir fait couler combien de larmes et de sang ! M. T. M.   -1- Tous les chiffres cités dans cette chronique proviennent du livre très documenté d'Hervé Kempf, Fin de l'Occident, naissance d'un monde, Le Seuil, 2013.