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Un terminal pétrolier repris par les rebelles, à Zueitina, en Libye, le 27 mars 2011. REUTERS/Suhaib Salem
Un terminal pétrolier repris par les rebelles, à Zueitina, en Libye, le 27 mars 2011. REUTERS/Suhaib Salem

L'or noir libyen, objet de toutes les convoitises

La chute de Kadhafi est scrutée sur les marchés de l’or noir. La Libye compte les plus grosses réserves de pétrole en Afrique. Le retour massif des compagnies pétrolières internationales devrait chambouler la donne mondiale du secteur.

Alors que les rebelles libyens ont atteint le cœur de Tripoli et que le régime de Kadhafi vit ses derniers instants, les marchés hésitent toujours sur la signification à donner à l’accélération des événements: les cours du pétrole cisaillent encore, malgré une légère baisse du Brent et un recul du «Light Sweet Crude Oil» (WTI), coté à New York.

Si la victoire finale des rebelles qui marquerait le dénouement de la situation pétrolière du pays impacte le cours de l'or noir, elle devrait surtout à terme considérablement modifier la structure même du marché mondial, avec un retour progressif des exportations libyennes. Le pays compte les plus grosses réserves de pétrole en Afrique avec 44 milliards de barils, loin devant le Nigeria (37,2 milliards) et l'Algérie (12,2). Les grandes compagnies présentes sont l'Italien Eni, le Français Total et les géants anglo-saxons BP, Shell et ExxonMobil.

Les exportations d'hydrocarbures, ressources vitales pour le pays, devraient reprendre progressivement en cas de transition stable du régime, pour revenir à 50% de leur niveau d'avant-guerre en 2012 et à 100% en 2013, selon les scénarios d'analystes. Une production d'un million de barils par jour pourrait être envisageable en quelques mois.

Selon l’agence internationale de l’énergie (AIE), avant le déclenchement de l'insurrection en Libye, le pays, membre de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), produisait environ 1,6 million de barils par jour, soit près de 2% de la production mondiale.

Si l’on venait à recouvrer la totalité de la production libyenne après les six mois de guerre civile qui ont mis l’industrie pétrolière libyenne à l’arrêt, la plupart des experts prévoient que le baril de Brent pourrait même passer sous la barre des 100 dollars, poursuivant ainsi son cycle baissier. Les indicateurs macroéconomiques sur l’état de santé de l’économie américaine, qui affectent le prix de l’or noir, pourraient même accentuer cette tendance si la crise mondiale se confirme.

Les pétroliers en embuscade

Cependant, la situation provoque une embellie des actions des compagnies pétrolières, notamment celles en embuscade pour se partager l’exploitation des immenses réserves libyennes. Une tendance confirmée par le bond de l'indice Stoxx Europe 600 du secteur pétrolier et gazier. Les valeurs pétrolières profitent d’un léger «effet Libye».

Le cours des grands groupes pétroliers progresse en Bourse, dans la perspective d’une possible reprise des exportations du pays et de la réouverture des puits fermés pendant la guerre civile. Dans ce contexte, les titres du français Total, de l'autrichien OMV et d'Eni, mais aussi de BP et Shell affichaient des hausses significatives, le marché espérant un retour à la situation antérieure à l'insurrection.

Les analystes et spécialistes du secteur estiment que Total et Eni pourraient émerger comme les grands gagnants de la redistribution des cartes en Libye, du fait du fort soutien dont ont fait preuve Paris et Rome à l'égard des rebelles. L'Italien Eni, qui était le principal producteur étranger de pétrole en Libye, a déjà fait son retour dans le pays, alors que l'entrée des rebelles libyens à Tripoli laisse entrevoir une reprise imminente des exportations d'or noir.

Selon des sources diplomatiques, des employés d'Eni sont arrivés sur place pour superviser un redémarrage des installations pétrolières dans l'est du pays, même si les combats se poursuivaient dans la capitale.

La chute du régime libyen pourrait d’ailleurs ouvrir les plus grandes réserves pétrolières d'Afrique à de nouveaux acteurs, comme la Qatar Oil, compagnie nationale du Qatar ou la société de négoce Vitol, qui seront en concurrence avec les géants européens ou américains présents avant l’offensive des rebelles. L'appui militaire de Doha aux insurgés et l’aide logistique de la société Vitol apportée au Conseil national de transition (CNT) dans le secteur de Benghazi pourraient leur permettre de prendre pied dans le pays.

Des réserves encore sous-exploitées

La Libye, principale réserve de pétrole d'Afrique et quatrième producteur du continent, exportait avant la révolte contre le régime de Mouammar Kadhafi 80% de son or noir vers l'Europe, en particulier en Italie et en France. Son principal acheteur en 2010 était l'Italie (28%), suivi de la France (15%), la Chine (11%), l'Allemagne (10%) et l'Espagne (10%). Les Etats-Unis n'ont acheté l'an passé que 3% de l'or noir libyen.

La Libye était ainsi en 2009 le 4e producteur de pétrole en Afrique (après le Nigeria, l'Angola et l'Algérie), et l'un des 20 plus gros producteurs de pétrole au monde, selon l'EIA. Son brut est particulièrement prisé, parce qu'il est peu riche en soufre et facile à traiter. Au sein de l'Opep, la Libye est en 9e position pour sa production de brut sur les 12 membres que compte le cartel.

Le pays a également quasi doublé ses exportations en gaz naturel en quelques années,  passant de 5,4 milliards de mètres cube en 2005 à plus de 10 milliards par an selon l'Opep, grâce à un nouveau gazoduc vers l'Italie (actuellement coupé). Ses réserves sont estimées à 1.540 milliards de mètres cube.

Le 24 décembre 1951, la Libye est le premier État du Maghreb à obtenir son indépendance. A l’époque, à la fois isolée et dénuée de ressources naturelles, c’est un des pays les plus pauvres du monde. Son économie est dominée par l'agriculture essentiellement pratiquée dans les régions côtières, qui emploie alors 70% de la population active et procure environ 30% du produit national brut (PNB) tout en étant très dépendante de facteurs climatiques.

La Libye rejoint les Nations unies le 14 décembre 1955. Quelques mois plus tard, le 30 avril 1956, un forage effectué dans le sud-ouest du pays par la Libyan American Oil met au jour un premier gisement de pétrole. En 1959, des gisements bien plus importants sont découverts à Zliten par la compagnie Esso Standard Libya. En 1965, la Libye exporte quelque 58,5 millions de tonnes d'or noir via des installations modernes (terminal de Marsa El Brega). Elle est à cette époque le premier producteur d'Afrique. La manne pétrolière permet au pays de développer ses infrastructures, encore rudimentaires au début des années 1960.

La production de pétrole croît très rapidement, atteignant 3 millions de barils par jour au cours des années 1960 et faisant de la Libye un des principaux exportateurs de la planète. Elle s'accompagne d'une élévation du niveau de vie très rapide: dans les années 1970, le PNB par habitant de la Libye est le plus élevé de toute l'Afrique.

A l'arrivée au pouvoir du colonel Kadhafi en 1969, les compagnies pétrolières, majoritairement américaines, extrayaient du sol libyen plus de 2 millions de barils par jour. A l'époque, la Libye exporte autant que l'Arabie saoudite. Très vite, le numéro un libyen nationalise le pétrole, limite la production et crée la Compagnie nationale du pétrole (NOC) qui constituera des coentreprises avec des participations minoritaires de compagnies étrangères.

Après vingt ans d'isolement économique et de sanctions internationales contre le régime, la Libye a vu affluer depuis dix ans toutes les compagnies pétrolières occidentales avides de brut, le pays étant encore considéré comme sous-exploité au regard de ses réserves.

Une situation qui devrait s’accentuer avec la chute du «Guide de la Jamahiriya».

Ali Amar

 

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Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

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