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Ennahdha en flagrant délit de Fascisme

Par Fredj Lahouar

« Toutes les formes de fascisme m'ennuient. Tous les gens pratiquants m'ennuient, me font peur surtout. Les gens qui croient, qui sont derrière un drapeau. J'ai un peu peur, car il faut élaguer pour arriver sur la montagne où l'on va planter son drapeau ». Pierre Desproges

Si, à la veille de l'indépendance, les islamistes avaient pris le pouvoir, ils se seraient conduits exactement comme Bourguiba et Ben Ali. La preuve, nous l'avons aujourd'hui sous les yeux. Maintenant qu'ils occupent la place de leurs « bourreaux », ils se sont employés, par tous les moyens, de ressusciter la dictature déchue, tant décriée par eux-mêmes et par les cortèges de courtisans et de barbouzes qui se pressent à leur porte, en l'assortissant toutefois de quelques ingrédients de leur cru, pour donner l'impression qu'ils ne sont pas moins intelligents que leurs prédécesseurs et qu'ils sont partant capables d'innover dans l'horreur et l'abomination.

Au fait, les islamistes auraient fait pire que Bourguiba et Ben Ali réunis. Avec eux, les Tunisiens auraient eu droit à une dictature en bonne et due forme, mais sans l'Etat moderne que Bourguiba, ce despote éclairé qu'ils abhorrent tant, avait édifié et que l'immonde ripou, son successeur, a conservé, presque intact, jusqu'au 14 janvier 2011. Si la capricieuse dame Histoire avait agi de la sorte, la Tunisie aurait eu un sort tout à fait différent. Dans les meilleurs des cas, elle ressemblerait à un misérable émirat moyenâgeux, le pétrole en moins. Mais il semble que dame Histoire ait été en très bonnes dispositions à l'égard de la patrie de Didon et d'Hannibal et que, pour cette raison, elle a favorisé l'ascension de celui que R. Gannouchi s'obstine d'appeler le premier déchu, oubliant que, sans cet homme, son sort, à lui et à des milliers de gens de sa condition, aurait été tout autre.

Une chose est sûre, si R. Gannouchi avait régné à la place du Combattant suprême, la Tunisie n'aurait pas eu aujourd'hui autant de lettrés, hommes et femmes. Ces dernières, en particulier, auraient été maintenues là où elles devaient être pour vaquer aux tâches ménagères, leur fonction naturelle pour ainsi dire. Pour s'en assurer, il suffit de se reporter aux chefs-d'½uvre du président d'Ennahdha, publiés bien longtemps après l'éclipse de Bourguiba. Le sort que sa sainteté y réserve aux filles d'Eve est en accord avec ce fameux rêve du dix-neuvième siècle que le brouillon de la constitution, enfanté par les constituants de sa caste et leurs satellites, va devoir enfin lui donner une consistance matérielle. C'est donc vers le passé, le plus lointain possible, autrement dit le plus proche des temps primordiaux, que l'islamiste R. Gannouchi aurait orienté la Tunisie. N'ayant pas pu le faire en 1954, il s'emploie à le réaliser en 2013 !

Bourguiba, lui, n'arrêtait pas de parler de l'avenir, et rien que l'avenir, ce qui ne veut pas dire pour autant, comme le prétendent ses détracteurs, R. Gannouchi, en tête, qu'il ait aboli le passé. Bourguiba était un homme et non un thaumaturge et, en tant que tel, il avait des ambitions toutes humaines, toutes modestes. Lui, en tout cas, n'avait pas eu la prétention d'inverser le mouvement du temps. Il était donc normal qu'il se soumette à cette fatalité naturelle, qui veut que le temps aille toujours de l'avant, et se soit contenté de ce qui est humainement possible : porter son regard vers l'avenir, car seuls les morts - ou plus précisément les morts-vivants - se passionnent pour l'Antiquité !

Aujourd'hui, les thaumaturges tiennent les rennes et sont décidés à réussir enfin le vieil exploit, ce fameux rêve du dix-neuvième siècle, compromis par le satané Bourguiba et son successeur. M. Ameur La'reïdh a daigné nous gratifier dernièrement d'un aperçu de ce projet grandiose qui devrait propulser la Tunisie dans les nues. Ce digne député, qui pèse bien ses mots, nous apprend, à nous Tunisiens, que la loi d'immunisation d'Ennahdha - pardon de la révolution - nous débarrassera enfin des Rcdistes et que - et là, je vous prie de retenir votre souffle - la justice transitionnelle s'occupera, elle (sur ordre de qui ?), des éradicateurs, autrement dit des ennemis irréductibles de l'identité arabo-musulmane, que le président de sa confrérie, plus sobre et plus direct surtout, appelle les ennemis de l'Islam. Cette purge radicale, qui mettra la révolution à l'abri de tous les risques et de tous les dérapages, sera menée, bien entendu, de manière très démocratique, et consacrée par la très démocratique assemblée constituante où siège la crème démocratique de la Tunisie, nahdhaouis en tête, chahutée vainement par des légions de contrerévolutionnaires aguerris.

R. Gannouchi, et A. Laâreïdh, et cet autre qui se dénomme Néjib Mrad à sa suite, oublient un détail, et de taille : si éradication il y a eu par le passé, comment  se fait-il donc qu'ils soient, eux et leurs patrouilles, encore là ? Comment avaient-ils pu survivre à l'appareil de l'Etat exterminateur ? Comment se seraient-ils retrouvés si nombreux et si unis après tant d'horribles épreuves ? Les abominables despotes se seraient donc mal acquittés de leur tâche ?! Et à supposer que les islamistes aient été, comme ils n'arrêtent pas de le marteler, les victimes innocentes de la dictature déchue, pourquoi s'obstinent-ils aujourd'hui à reproduire l'½uvre odieuse de leurs prétendus bourreaux ? Bourguiba et Ben Ali avaient, sur leurs successeurs, l'avantage d'être des despotes que les caprices de la politique avaient placés là où ils ne devaient pas être. R. Gannouchi et sa clique n'ont, eux, aucune excuse puisqu'ils ont été, d'après leurs dires, élus démocratiquement par le peuple au terme d'une grandiose révolution.

Or, le peuple ne les a pas autorisés à immuniser, à sa place, sa révolution parce que cette soi-disant loi d'immunisation ( ta7siin ) est hautement anti-démocratique. Le peuple ne les a pas autorisés non plus à punir les ennemis de l'identité arabo-musulmane parce que cette démarche est, elle aussi, hautement anti-démocratique. Le peuple leur a confié une tâche bien précise, à exécuter dans un délai bien délimité. Ils ont failli à leur mission et ont poussé au-delà de son terme leur mandat. Cette initiative, de leur part, est indubitablement une initiative hautement anti-démocratique (qui s'appelle abus de confiance et usurpation) qui marque le début de l'ordre fasciste qu'ils rêvent d'instaurer dans le pays. Comme l'a si bien noté Pierre Desproges, le fascisme, pour s'imposer, à besoin d'élaguer, autrement dit de faire le vide autour de lui. Ennahdha, sous couvert d'immunisation et de justice transitionnelle, est en train d'élaguer, et de quelle manière ! Car il est dans la nature du fascisme de ne souffrir aucun partage.

La dictature, que l'on croyait révolue, est toujours là. Et elle a l'intention de durer, le plus longtemps possible. Voilà pourquoi R. Gannouchi est convaincu que sa secte remportera les prochaines élections, et les suivantes, et encore les suivantes, et celles qui lui succèderont ! Autrement dit autant de fois que sa sainteté sera en vie ! Le plus curieux, c'est qu'avec cela, il continue d'exécrer Bourguiba, pour entretenir l'illusion qu'il est différent de lui, alors qu'il ne fait, depuis qu'il est de retour dans le pays, que marcher sur ses pas.

Tunisiens, faites le compte, et vous réaliserez alors que vous avez pour au moins trois décennies de fascisme théocratique, celui-là même que le président provisoire considère, à juste titre d'ailleurs (mais que fait-il pour s'y opposer ?), comme la plus odieuse des dictatures !

Par Fredj Lahouar le 2 juillet 2013

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