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A l’Ouest , rien de nouveau

Par Boubaker Ben Fraj
J'ai emprunté le titre de ce billet à un célèbre roman de l'écrivain allemand Erich Maria Remarque. Un livre à grand succès qui avait subi sous le régime hitlérien, avec beaucoup d'autres ouvrages, un autodafé organisé sur la place publique, par les miliciens nazies.
Écrit à la première personne, ce roman a mérité ce traitement barbare, pour avoir commis le péché de dénoncer la guerre et d'exprimer la révolte d'un jeune soldat allemand, engagé dans le terrible « front ouest », qui avait opposé d'une tranchée à l'autre, au cours de la première guerre mondiale, les soldats allemands, aux soldats français qui leurs faisaient face.
Qu'il soit dit à propos, que les livres qui ont dérangé à travers l'histoire les pouvoirs en place, au point de mériter le bucher, ont réussi à vivre bien plus longtemps que leurs incendiaires. Et c'est tant mieux.
Cela étant, l'Ouest dont je vais parler ci après, est celui de chez nous : terme vague, je le reconnais d'emblée, que j'utilise pour désigner toute la lisière frontalière occidentale de notre pays, qui nous sépare et nous rapproche tout à la fois, de notre grand voisin algérien. Un territoire oblong, qui s'étire sur un millier de kilomètres de l'extrême nord jusqu'à notre sud extrême. Une part essentielle de notre pays, ô combien vitale et stratégique, mais que la plupart de nos concitoyens connaissent moins bien et évoquent moins souvent, que la lisière littorale opposée : celle qui assure à l'est du pays, notre jonction avec la méditerranée.
Peu importe la modestie, voire l'insignifiance des distances calculées en kilomètres qui séparent géographiquement les Tunisiens de l'Est de ceux de l'Ouest et tant d'autres facteurs qui se conjuguent dans notre pays pour assurer son homogénéité et son unité. Malgré tout cela, notre Ouest demeure encore dans la représentation dominante de ceux qui n'y résident pas, lointain, presque un « far-ouest ».

Et cela ne date pas d'aujourd'hui.

L'Histoire
De tous temps à l'écart, par rapport des centres du pouvoir situés près du littoral, notre Ouest a souvent été abandonné à son propre destin par les pouvoirs successifs.
Depuis l'époque de Carthage, les gouvernants ont toujours eu tendance à lui tourner le dos pour ne pas trop y regarder, du moins, tant que ses populations se tiennent dociles et pacifiques, s'acquittent de leurs impôts, soient – ils abusifs, et ne menacent pas de leurs frondes la stabilité des pouvoirs et la pérennité des régimes.
Sauf que, pour n'avoir pas été toujours docile et paisible, cet Ouest a inspiré aux capitales successives: Carthage, Kairouan, Mahdia et Tunis plus tard, plus de méfiance que de confiance, et davantage d'inquiétude que de sérénité.
Les révoltes de Jugurtha et de Tacfarinas contre les romains, celle d'Al- Kahina contre les conquérants arabes, d'Abou-Yazid, l'homme à l'âne contre les fatimides, d'Ali Ben Ghdahem contre les beys, des fellagas contre le colonisateur, la fronde du bassin minier contre le régime de Ben Ali et pour finir, la part belle prise par les populations de l'ouest du pays dans le soulèvement de 2011 qui a causé sa chute : ces révoltes que nous citons et tant d'autres suffisent-elles à montrer la nature difficile de ce rapport, entre un pays historiquement tourné vers l'Est, et sa propre profondeur continentale, souvent tenue à la traine de sa dynamique.
L'Indépendance
Une fois le pays indépendant, Bourguiba, bien averti de ce legs négatif de l'histoire, avait mis en avant le concept de  l'Unité Nationale , non pas uniquement en tant que slogan rassembleur, mais aussi, en tant que stratégie de développement ambitieuse et volontariste, visant à rapprocher les régions les unes des autres, à promouvoir les citoyens où ils sont, et à éponger les déséquilibre hérités.
A ce sujet, chacun peut juger comme il le veut le bilan des cinquantes dernières années depuis notre indépendance. Quant à moi, je dirai qu'en dépit de toutes les insuffisances et les avatars évidents de la politique de développement régional suivie, nul ne peut nier que les régions de l'Ouest en ont tiré grand profit : une administration plus proche des citoyens et plus efficiente, des infrastructures, des services de santé et d'enseignement qui n'existaient pas, des programmes de lutte contre la pauvreté et des projets économiques censés constituer des pôles pour le développement......
Mais par rapport au littoral, l'Ouest était parti trop loin derrière, et la politique suivie pendant un demi siècle pour l'aider à rattraper ses retards n'a pas tardé à montrer ses limites. Les régions de l'intérieur sont restées en comparaison avec le reste du pays, peu développées, peu dynamiques et peu attractives tant pour les hommes que pour les investissements. Les conditions de vie sont restées relativement plus difficiles qu'ailleurs, et les taux de pauvreté et de chômage plus forts et plus réfractaires.
La révolution et après
Après le 14 Janvier, découvrant la faille, la plupart des politiciens que la révolution a propulsés aux devants de la scène, se sont trop vite acharnés à fustiger la politique, qu'ils dénonçaient comme délibérée et même discriminatoire de l'ancien régime vis-à vis des régions de l'intérieur.
Les chaines de télévision, les magazines et les radios nous ont brusquement bombardés d'images insoutenables d'une pauvreté résiduelle venues de cette Tunisie profonde que nul ne regardait auparavant. Et pour parachever la tâche, nos politiciens de la révolution, toutes tendances confondues, se sont évertués à semer là où ils passent, des promesses miraculeuses, censées rompre une fois pour toutes avec la grande injustice subie et sortir l'Ouest de l'ombre à la lumière.
A les entendre en ch½ur , on a pu à un certain moment croire, que la révolution allaient vite permettre à l'intérieur défavorisé, de prendre sa revanche historique , que la misère y allait diminuer, que le chômage allait régresser et que l'Etat né de la révolution était vraiment décidé à vite bousculer la léthargie.
Presque trois ans sont passés depuis, et nos concitoyens des régions ouest amers et déçus n'ont rien vu venir de meilleur.
Ah ! Ils ont vu dans les sentiers du Chambi, les corps des soldats de notre armée et de notre garde nationale déchiquetés par des mines anti-personnelles déposées par des ombres vite évaporées.
A l'Ouest va-t-il y avoir du nouveau ?

Par Boubaker Ben Fraj le 1èr juillet 2013