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LIBRES ECHANGES AVEC… Aïssatou Diallo, chargée des programmes à Enda Cacid : Afrique, comment tirer parti de nouveaux partenariats

L'Afrique est objet de toutes les sollicitations actuellement. La visite de Barack Obama à Dakar en ce moment, avant qu'il ne continue son périple vers d'autres pays du continent, prouve à suffisance que le temps est révolu où le continent était royalement ignoré, sinon méprisé par les puissances du monde. Ce voyage survient juste après la tournée du nouveau Président chinois Xi Jiping dans certains pays du continent et indique que nulle puissance ne veut rater sa part des ressources de l'Afrique. Ses nombreuses ressources minières ainsi que son potentiel stratégique, font de ce continent un partenaire en devenir dont tout le monde veut s'attirer les bonnes grâces. Face à l'offensive de charme dont elle est l'objet, la stratégie africaine n'est pas facilement lisible. Aïssatou Diallo, chargée des programmes au Centre africain pour le commerce, l'intégration et le développement (Enda Cacid), experte dans les relations avec les pays émergents, fait ici une analyse froide et dénuée de passion, et indique les voies de solution pour que l'Afrique tire tout le bénéfice de ces nouveaux partenariats.

Le Ticad V a pris fin à Yokohama au Japon, le mois dernier. Que pourrait-on retenir comme décision concrète au bénéfice de l'Afrique sortie de cette rencontre ?

Ce que je trouve intéressant dans le Ticad qui vient de se terminer, c'est qu'ils ont mis en ½uvre un plan d'action clair. Il y a un document publié en anglais, sur le site web du ministère japonais des Affaires étrangères, et qui est un plan d'action qui va de 2013 à 2017. Il relate les différentes actions que la coopération japonaise va avoir en Afrique dans différents domaines, l'agriculture, l'industrie ou les infrastructures. Ça, c'est un modèle qui se rapproche beaucoup du modèle chinois. C'est-à-dire qu'à la fin de chaque Focad il y a un plan d'action qui définit les termes de la coopération dans les deux ans à venir qui suivent le prochain Focad. Donc, ce qui est intéressant c'est qu'aujourd'hui les Africains sont au courant de ce que le Japon a l'intention de faire en Afrique, les différents mécanismes d'intervention, les différents agents impliqués, que cela soit au Japon ou en Afrique. Et l'on pourra suivre l'évolution de ces relations. En fait, ce que l'on peut en tirer, c'est une clarification des activités que le Japon a l'intention de mener, en coopération avec les pays africains, et c'est une opportunité pour nous, de pouvoir mesurer l'évolution de ces relations au prochain Ticad, qui va se tenir d'ici cinq ans.

On note aussi que c'est la première fois que le Japon prend un engagement chiffré, financier aussi important. Quelle lecture peut-on en faire ?

Il faut peut-être aussi remettre cela dans le contexte, qui est intéressant. L'Afrique, qui était jugé comme un continent «perdu» dans les années 1980, est maintenant devenu l'enjeu de tout le monde. Aussi bien l'Europe que les Etats-Unis reviennent parce qu'il y a les puissances émergents qui sont ici. Le Japon aussi veut avoir sa place dans cette nouvelle configuration des relations. Je ne sais vraiment pas quelles sont les vraies intentions du Japon, mais je pense que tout pays qui avait déjà enclenché une certaine relation avec l'Afrique, si elle avait eu un tant soit peu de retrait, devrait revenir. Dans le sens où aujourd'hui, les acteurs se multiplient et que l'Afrique a un choix de partenaires très important par rapport à début 2000 ou bien aux années 1990. L'Afrique est aujourd'hui au centre de tous les regards et de toutes les stratégies. Nous avons les pays émergents qui sont là, les anciennes grandes puissances qui veulent revenir. Mais il faut savoir aussi que le Japon a mis en place le Ticad en 1993, c'est-à-dire, que cela ne date pas d'hier. A un certain moment, on se demandait même si la configuration du Focad ne s'inspirait pas de celle du Ticad. C'est peut-être donc tout naturel que le Japon veuille revenir et reprendre sa place d'antan, en se disant qu'il a été le premier à mettre en place ce genre de cadre de coopération.

On sait qu'en Asie, il y a une très forte rivalité entre le Japon et la Chine, ainsi qu'avec un troisième larron, qui est l'Inde. Ne peut-on voir ce retour en force du Japon comme une volonté de repositionnement dans le cadre de cette rivalité régionale ?

Oui, c'est ce qui est en train de se passer en Asie du Sud-Est, avec l'extension de l'Asean, peut-être comparé avec ce qui se passe en Afrique, c'est-à-dire que les premières puissances qui avaient déjà une implantation, se sont retirées, et qui essaient aujourd'hui de se repositionner dans un contexte différent. En Afrique aujourd'hui, il y a la Chine, l'Inde, le Brésil, la Corée qui revient, la Turquie qui s'amène. Donc, les Japonais doivent donner le meilleur d'eux-mêmes car il n'y a plus rien d'acquis. On ne vient pas en Afrique en disant, «On est des partenaires traditionnels», car il y a des nouveaux venus qui sont plus compétitifs, qui sont beaucoup plus innovants et qui ont une stratégie assez offensive entre guillemets, dans le sens où ces pays-là viennent et veulent rester. Donc, il faudra qu'aussi bien le Japon que l'Union européenne, ou les Etats-Unis reviennent avec des nouvelles stratégies, pour pouvoir retrouver leurs positions d'antan dans le contient. Maintenant, la question qui se pose et qui est intéressante, c'est de savoir comment l'Afrique va profiter de cela.

Justement, par rapport à toutes ces sollicitations, on n'a pas le sentiment que l'Afrique a une vision claire, d'abord au niveau régional, et ensuite, au niveau des pays pris de manière individuelle. Alors que vous parlez d'un plan structuré du Japon, qui est quasiment pareil à celui de la Chine. Et il y a la Chine, l'Inde, la Turquie, et d'autres... Que propose donc l'Afrique ?

Ce qui importe aussi de mettre en avant, c'est que l'Afrique c'est 54 pays, chacun avec sa vision, sa stratégie, aussi bien dans un espace sous-régional que régional. C'est intéressant d'observer ce qui se passe dans le Comesa [Marché commun de l'Afrique orientale et australe. Ndlr]. On trouve des pays qui sont en même temps membres du Comesa et du Sadcc. Il y a des pays qui sont dans le Comesa et dans l'Eac [Coopération de l'Afrique de l'Est. Ndlr] ; alors qu'il pourrait y avoir des discordances ou des incohérences dans les politiques entre l'Eac, le Comesa, le Sadc [Communauté pour le développement de l'Afrique australe. Ndlr] et le Sacu [Union douanière de l'Afrique australe. Ndlr]. Donc, ce qui est important de voir aujourd'hui d'abord, c'est qu'en termes de répartition géographique, nous ne sommes pas organisés de manière stratégique. La question est de savoir s'il y a une cohérence au niveau sous-régional. On a une Union africaine, mais la vision politique de cette Union est-elle cohérente à celle des sous-régions, cohérente à celle des pays ? Et tout ce groupe de pays, fait face à un seul, le Japon, la Chine, l'Inde, qui sont des pays cohérents. Quand on convoque des sommets, on ne va pas à un sommet Union africaine-Asean, mais c'est les pays africains face à l'Inde, la Turquie, le Japon la Chine ou d'autres. Bref, c'est un ensemble de cohérences qui va faire face à des gens qui ont des politiques et des stratégies qui ne datent pas d'aujourd'hui. Déjà, en 1978, l'un des premiers voyages de Deng Xiao Ping était en Asie du Sud-Est, à Singapour principalement. Et ce qui avait particulièrement frappé, c'était de voir que ces pays-là, grâce au développement du Japon, avaient réussi à devenir des dragons, et que ces dragons-là ont donné naissance à des tigres, en Asie du Sud-Est. Et quand il est retourné en Chine, il a mis en place des zones d'économie spéciale. Si on prend un pays comme le Sénégal, depuis 1974, nous avons des zones franches. Quels ont été les impacts de ces zones franches dans l'industrialisation du Sénégal ? Avec l'arrivée de la Chine, des pays africains ont eu l'intelligence d'essayer de voir si eux-mêmes ne pouvaient pas mettre en place des zones économiques spéciales à l'image de ce qu'avait fait la Chine. Mais comment transformer ces zones économiques spéciales. Il y en a un certain nombre je crois. En Egypte, en Algérie, en Zambie, en Ethiopie, deux au Nigéria, ainsi que sur l'Ile Maurice. Mais comment ferons-nous de sorte que ces zones économiques spéciales boostent l'industrialisation, et qu'aussi, elles soient cohérentes ? De quoi l'Afrique a-t-elle besoin en termes d'industrialisation ? Elle a besoin de produire. Aujourd'hui, la Chine dit, «Je vous ouvre 0 tarif pour 97% de produits africains» ; mais produisons-nous ces 97% de produits ? Ou est-ce juste 97% de matières premières ? La question se pose. Même si ces pays nous ouvrent leurs frontières et nous offrent des opportunités, comment les utilisons-nous, c'est la question que l'on doit se poser, et en ce moment-ci, pas dans dix ans, pas dans vingt ans, maintenant. Si on parle du Japon aujourd'hui, c'est parce que ce pays a été financé par les Etats-Unis. Ils ont reçu un financement qui les a développés et ce même financement a permis à l'Asie du Sud-Est de se développer. Si l'Afrique a aujourd'hui des financements du Japon, de la Chine, de la Corée, du Brésil, de l'Union européenne ou des Etats-Unis, qui tentent de revenir, comment faire pour que ces financements nous soient bénéfiques, à l'image de l'Asie du Sud-Est.

A vous entendre, on en vient à se demander si quelque part, nos organisations régionales et sous-régionales nous servent vraiment à quelque chose. Ne serait-il pas plus bénéfique pour certains pays du Continent d'aller en solo vers les partenaires et de négocier par eux-mêmes leurs stratégies de développement ?

Les organisations sous-régionales sont des opportunités dans le sens où l'Afrique a été fragmentée en de petits espaces. Si on prend le Lesotho, par exemple, on quitte l'Afrique du Sud, on entre dans le Lesotho, pour ressortir en Afrique du Sud. C'est ce qui se passe aussi en Gambie. Donc, c'est des marchés tellement restreints que ces pays ne peuvent pas s'en sortir s'ils ne sont pas tirés par des grands. Prenons le cas de la Cedeao [Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest. Ndlr]. C'est tout de même 300 millions de personnes. Déjà, cet ensemble peut faire face à des partenaires extérieurs. On a toutes les ressources dont on a besoin pour construire une industrie dans l'espace Cedeao. Si on met l'accent sur les infrastructures, elles peuvent permettre de booster la production, mais aussi la circulation des biens. Nous ciblons toujours le fait de produire ou d'extraire pour exporter. Peut-être que la bonne idée serait d'extraire ou produire sur place, donner la priorité au marché sous-régional, et s'il en reste, on exporte. Parce que, les premiers partenaires de la Chine sont en Asie, mis à part les Etats-Unis. C'est-à-dire que la Chine, stratégiquement parlant, cible l'Asie. Les Etats-Unis ciblent l'Alena. L'Europe cible l'Europe. L'Allemagne, la France, ciblent l'Europe. Pourquoi nous ne serions pas dans cette optique de «nous d'abord» ? Un exemple assez frappant est que le Cameroun soit autosuffisant en matière d'alimentation et que l'on ait la famine en Somalie. Ou que le Nigeria soit l'une des plus grandes puissances pétrolières de ce continent, et que l'Afrique ait toujours des problèmes à s'approvisionner en ressources pétrolières ou ait des problèmes d'électricité. Le système hydroélectrique en Afrique est énorme. Rien que le gaz qui s'échappe au Nigeria et se perd dans les airs, c'est du gaspillage. Pour fabriquer les téléphones portables, on vient chercher le coltan au Congo.

On n'a pas la technologie pour le faire nous-mêmes

Je pense que l'on a les ressources humaines nécessaires. On a les cerveaux nécessaires, mais ils ont peut-être du mal à revenir parce que l'on n'a pas mis en place les structures nécessaires pour pouvoir utiliser leurs capacités à 100%. Je vois même que le Japon a décidé d'accorder des bourses à 800 étudiants. C'est également le cas de la Chine. Mais comment faire pour que les étudiants qui vont aller là-bas soient utilisés à bon escient à leur retour ? Comment faire en sorte que lorsqu'ils seront de retour, ce qu'ils auront appris là-bas soit profitable pour le Continent ?

Le manque de politique structurée semble parfois aussi conduire à des dérives de la part de nos partenaires. On voit les Chinois occuper des secteurs de l'économie, même dits informels, qui en principe, devraient être réservés à des populations locales...
Aujourd'hui, n'importe qui ne peut ouvrir n'importe quelle activité en Chine, parce qu'ils ont mis en place des barrières, des politiques qui protègent certains secteurs d'activités. Idem pour l'Inde ou d'autres pays. Même en France, il y a des secteurs qu'un étranger ne peut occuper, parce que ce sont des secteurs stratégiques. Par conséquent, c'est à nous de voir ce qui est stratégique pour nous aujourd'hui. Qu'est-ce qui est prioritaire pour le Sénégal aujourd'hui ? Quelles sont nos stratégies, et les promouvoir en mettant en place les barrières et les politiques qui feront que les petites niches qui vont sortir de cette protection pourront dans une dizaine d'années, grandir et devenir des grands groupes. On en revient donc une fois de plus à la cohérence. C'est une question de mise en ½uvre de politiques qui pourraient protéger des secteurs d'activités-clés pour permettre à des niches de grandir et de s'exporter. Des industries comme Tata en Inde, ont été couvées pour leur permettre de grandir dans le pays et de s'exporter. Le partenariat, ce n'est pas seulement un forum organisé où l'on se rencontre, et où des chiffres sont émis. C'est une construction. Et cette construction est politique, juridique, stratégique et économique. C'est toute cette imbrication qui fait que le pays est protégé, et que l'on pourra toujours tirer le meilleur du partenaire, dans le respect mutuel.

Est-ce une bonne chose pour l'Afrique d'avoir une multiplicité de partenaires ?

Je crois que c'est une bonne chose. Cela donne plus de liberté. On ne peut pas nous imposer aujourd'hui de faire une chose. Quand on voit la stratégie de l'Union européenne et des Etats-Unis aujourd'hui, on voit nettement qu'ils ont compris que s'ils nous menacent de partir si on ne fait pas une chose, d'autres vont les remplacer l'instant d'après. Cela nous permet d'avoir une certaine liberté. Cela nous permet également d'avoir plusieurs exemples d'inspiration. Les pays d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine, nous venons tous de la même base. Peut-être pourrions-nous nous inspirer de leur exemple à eux pour arriver où ils sont parvenus. Car, je pense qu'autant aujourd'hui on parle de l'Asie ou de l'Amérique latine, autant on devrait pouvoir parler de l'Afrique. Nous avons des géants qui devraient pouvoir tirer les autres pays vers le haut. Cela s'est passé en Amérique latine et en Asie. Quel est le rôle du Nigéria dans la sous-région, quel est le rôle de l'Afrique du Sud au niveau du continent ? Ces pays-là ont la capacité de mutualiser les efforts en investissant dans les autres pays, parce qu'ils ont des entreprises qui peuvent le faire. Ils peuvent nouer des relations commerciales pour échanger entre nous, au lieu de regarder toujours vers l'extérieur du continent. Faire en sorte que les partenaires viennent en complément.
Le Quotidien

Rewmi

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