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Tombe de Mohamed Boudiaf, Alger, 29 juin 2012. FAROUK BATICHE / AFP
Tombe de Mohamed Boudiaf, Alger, 29 juin 2012. FAROUK BATICHE / AFP

Mohamed Boudiaf, le président algérien lâchement assassiné

Le 21e anniversaire de sa mort vient nous rappeler qu'il incarnait l'espoir de tout un peuple.

Vingt et un ans, jour pour jour. Mohamed Boudiaf, un des leaders de la guerre d’indépendance, quatrième président de l’Algérie indépendante est assassiné, alors qu’il tenait un discours devant les caméras de la télévision nationale. Une mort qui a plongé le pays dans la stupeur.

Comme chaque année, au 29 juin, la fondation qui porte son nom commémore le triste anniversaire de sa mort. Sa famille, ses proches, ses admirateurs et les Algériens qui le regrettent se recueillent sur sa tombe, au cimetière d’El Alia, à Alger.

Il incarnait l’espoir de tout un peuple. L'idéal d’une jeunesse qui refuse de l’oublier. Même quand elle ne l’a pas vraiment connu.

Kouidri Filali Sidali avait 14 ans quand le président Boudiaf a été assassiné. Ce marketeur de 35 ans refuse d’oublier. Dans un texte qui fait le tour des réseaux sociaux, il a rêvé et sublimé sa rencontre avec le défunt président pour lui rendre hommage.

«Debout mes enfants, debout et vite!»

—Cette nuit-là, en me recueillant sur la tombe de feu Boudiaf, quelques larmes fusaient malgré moi pour la mémoire de ce valeureux martyr de l’Algérie. La pénombre cachait mes pleurs d’homme sur la tombe du plus vertueux des hommes, mes larmes se mélangeaient a la bruine fade qui ne se terminait plus. Cette nuit-là, une impression que le ciel d’Algérie le pleurait aussi, quand soudain, j’entendis une voix qui déchira le silence mortuaire de ces lieux funestes. Dure, imposante, rauque et acérée qui me sortit de mon deuil.

—Relève toi et arrête de pleurer, tu es un Algérien, c’est de la fierté que je veux voir, du courage et de la ténacité, à quoi vous avanceront les pleurs, debout !! Debout !! Et vite !

—Complètement sonné, je ne savais qui s’adressait à moi… cette voix qui a surgi de nulle part pour remplir ce cimetière de vie.

—Vous êtes qui? Qui me parle? Je ne voyais personne à côté de moi, pourtant cette voix était partout !!

—Debout je te dis, c’est moi SI TAYEB EL WATANI de mon nom de guerre, ton Président assassiné Mohamed Boudiaf. Debout, les hommes ne se mettent jamais à genoux et mes enfants sont des hommes.

—Dans un instant de mélange étrange, de peur, de joie, de douleur et d’émoi, je me mis spontanément debout, je voyais surgir de nulle part le regard de cet homme plein de conviction, de mérite et de patriotisme, la sincérité et le courage de l’éternel combattant, la douceur et l’autorité d’un père perdu a jamais.

Mais monsieur le Président ! Vous êtes mort! On vous a assassiné, devant nous tous, vos enfants !! On a rien pu faire, vos assassins courent toujours, ils sont là, nous gouvernent en toute impunité, ils vous ont tué monsieur le Président, au moment où vous parliez à vos enfants des mérites du savoir, au moment où on vous écoutez comme un père qu’on a longtemps attendu!

—Non, je ne suis pas mort, et je ne mourrais jamais, je serai éternellement ici, en Algérie, ma terre et la terre de mes enfants, de mon peuple et de mes frères et sœurs morts au combat. Non, la mort emporte les méconnus, les inconnus et ceux qui n’ont pas lutté, pas ceux qui ont combattu et qui n’ont jamais abdiqué, je ne me repose pas en paix mon fils, je ne l’ai jamais été. Je ne me reposerai pas en paix tant que cette Algérie ne vit pas en paix, mon cœur n’est pas celui d’un homme, mon âme n’est pas celle d’un humain, j’ai tout donné à ce pays, a présent je vis en lui, une immortalité mon fils, je ne mourrais jamais tant que l’Algérie vit, on ne meurt jamais quand on a une revanche à prendre, un droit à recouvrir et des enfants à sauver.

—L’Algérie ne vit plus monsieur le Président, elle ne sourit plus, on vous a assassiné, on nous a plongé dans 20 ans de guerre entre nous, ou le frère a tué le frère, ou la mère a enfanté son violeur, ils ont détruit l’Algérie, tout vendu, tout volé, tout pris, vos enfants se jettent à la mer pour fuir, s’immolent ,vos petits se donnent la mort, nos malades meurent dans nos hôpitaux ,et eux ils soignent leurs petits bobos au Val-de-Grâce.

Nos femmes se font voiler,violées sous nos yeux , l’Algérien ne mange plus à sa faim, habite les taudis, ceux qui dénoncent sont jetés en prison, ceux qui militent sont chassés, ceux qui essayent sont vite dissuadés, beaucoup de vos enfants ont quittés le pays, ils sont ailleurs, contraints à l’exil, il ne reste plus rien dans votre Algérie rêvée, l’Algérie est devenue infanticide, j’ai honte monsieur le Président, honte de mon pays, de mon hymne, de mes martyrs, de mon drapeau et de mon appartenance, on est devenus une risée, une mascarade, un pays indigne, on a plus d’école, plus de justice, plus d’université, plus de principe ni de souveraineté, les milliards du pétrole partent dans leur poches, le peuple s’entre-tue, meurt et souffre dans l’oubli, on regarde nos enfants mourir et les leurs vivre comme des rois, les algériens ne sont plus éduqués ,ni instruits, il n’aiment plus leurs pays…

J’ai honte monsieur le président, on ne sait plus qui ont est, ni où on va, ni pourquoi on le fait, nous sommes désespérés, abattus et fatigués, nous avons peur ,on nous a usés, terminés, presque tués, j’ai honte mon Président…honte.

—Je suis au courant de tout ça mon fils, je le savais avant même. J’étais revenu pour éviter ça, pour reconstruire ce que ces sous hommes ont démoli. Pour éviter la mort à tous ces enfants qui me rejoignent aujourd’hui. là où je suis, j’en croise des Algériens, morts de froid, de faim, en mer, assassinés, morts du banditisme, du laxisme, de la maladie, ou en se mettant le feu. Je sais votre douleur, je connais votre malheur, je le vis avec vous. J’étais revenu pour qu’on fasse une seconde fois la révolution, j’étais revenu pour libérer avec mes enfants le pays. On a eu notre indépendance mais point de libérté. On est toujours colonisés mon fils! Une colonisation plus dure que la notre, un ennemi plus futé que le notre, le colonialisme français a essayé de nous séparer pour régner pendant 132 ans, il n y est pas arrivé, vos colonisateurs d’aujourd’hui vous ont séparé en dix ans, notre colonialisme a essayé de nous arracher à notre identité, en vain ! Le vôtre vous a aveuglé, vous a rendu racistes et régionalistes, on combattait des étrangers, vous combattez vos propres frères, dans notre guerre être algérien suffisait, dans la vôtre être algérien est le problème même, il est plus facile de chasser un étranger de sa maison, que de chasser ses propres fils, notre révolution était pour recouvrir des droits spoliés, une terre colonisée, la vôtre c’est pour recouvrir votre dignité, n’abdiquez pas, ne lâchez pas, ne vous sous estimez pas et ne vous découragez point, la lutte sera dure, coûteuse, ignoble et traître. Ils sont toujours près à tuer, à plonger le pays encore dans un bain de sang, à le vendre ou à le céder, ils n’ont aucune légitimité, aucune vertu, point d’honneur ni de mérite, ils sont le pire des ennemis que vous pouvez avoir, ils n’ont pas la dignité d’un ennemi, la plus dure des révolutions est celle faite contre les lâches, debout je te dis.

Je m’apprêtais à poser encore des questions, à vouloir savoir encore plus de choses, avant que mes paroles furent dites, cette voix grave me sort de ma torpeur encore une fois, plus violemment cette fois, elle résonnait sur tout Alger à présent, sur toute l’Algérie.

—Sort d’ici à présent! Va courir ta liberté, va te défendre et défendre les tiens, va et soit homme et ne revient plus, c’est pas des fleurs sur ma tombe que je veux, ni des recueils sur ma mémoire, je veux des sourires sur vos visages, je veux que vos enfants dessinent et jouent, je veux voir cette Algérie à nouveau forte, je ne veux plus que vous pleuriez mon nom, je veux que vous criez les vôtres, je ne veux plus entendre des jérémiades ,je veux entendre le chant de la liberté, Je ne veux plus d’hommage ,je n’ai fait que mon devoir, VA! Mes enfants sont des hommes et mes filles ne sont pas des moitiés. Va! Partez…sortez…je suis votre président mort, et je parle à présent au nom de tous les morts de notre Algérie ,au nom de tous ceux qui sont morts pour que vive ce pays, au nom de Hassiba, de Abane et de Benmhidi, au nom de la Soummam et de toutes nos valeureuses vallées, au nom des guillotines, des balles et des massacrés de Sétif, au nom de mes enfants assassinés pour un printemps, au nom de Matoub de Hasni et des artistes éteins a jamais, debout je vous dit…au nom de Mekbel de Yefsah et de Aissat idir, au nom de Benboulaid de Taleb Abderrahmane et de la madone de Bentalha, debout…au nom des inconnus morts dans l’oubli, au nom de ceux qui ont payé, soyez dignes, libres,vous êtes les enfants de l’Algérie, ne revenez plus si ce n’est pas avec votre liberté arrachée, avec votre dignité retrouvée, votre honneur sauf et vos droits acquis, ou alors morts comme nous tous, pour votre liberté, pour votre amour, votre patrie et vos idées. Ne revenez plus !!Luttez, battez-vous, arrachez votre liberté, battez-vous avec force, courage, bravoure et témérité, c’est ce que veulent vos martyrs, c’est ce que me dit Zabana, et rêve Didouche, battez-vous,  si vous gagnez vous serez des héros, si vous mourrez vous serez nos égaux, ne baissez jamais les yeux, ne négociez jamais votre honneur, ne discutez jamais votre dignité et n’accepterez aucun compromis sur le dos de vos frères, allez-y, debout je vous dit, à toi et aux millions d’algériennes et d’algériens qui n’ont pas trahi, Debout…

La voix a disparu, j’étais sorti du cimetière, j’arpentais les sales ruelles d’Alger, j’entendais comme un écho, partout… ! Un mot que tous les murs et les façades renvoyaient, un mot qui hante désormais Alger et toutes les villes d’Algérie, un mot qu’on entend du fin fond du Sahara à la plus fertile de nos prairies, un mot que couvent les montagnes et que transmet cette terre à tous ceux qui marchent dessus, un cri sorti du fin fond des tombes et qui se répéte, un cri de mort pour faire triompher la vie:

Debout…Debout. Debout. Debout…

Inlassablement, perpétuellement …Debout.

Sidali Kouidri Filali

Fella Bouredji

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Fella Bouredji

Critique littéraire et journaliste au quotidien algérien El Watan

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