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Qatar 2013 : le jeu trouble d'un trouble jeu.

Il y a encore une quinzaine d'années, personne ne savait où se trouvait le Qatar. Et encore moins à quoi ce pays pouvait ressembler. Ce n'était alors qu'une « monstruosité » gazière et il fallait s'intéresser de près aux hydrocarbures pour savoir que ce pays existait ; et qu'il était appelé à devenir géopolitiquement stratégique compte tenu de ses réserves en gaz naturel. Le « 11-septembre » a changé la donne.

Doha a choisi alors de s'ancrer dans la sphère occidentale en accueillant une base militaire US ; le pays est monté en puissance sur la scène diplomatique mondiale. Montée en puissance soutenue par les énormes ressources financières procurées par l'exploitation des hydrocarbures. Si le Qatar a émergé grâce à la guerre déclenchée par les Bush-Men contre les mouvements « terroristes » de la génération Ben Laden, il s'est affirmé dans le jeu diplomatique mondial via les « révolutions arabes » et les situations conflictuelles en Afrique (Soudan, Mali...). Aujourd'hui, le Qatar est incontournable.

Incontournable ? Oui ! La preuve en est que François Hollande, président de la République mais élu de gauche, vient de séjourner à Doha. Déplacement au nom de la « realpolitik ». Dans un contexte particulier : Nicolas Sarkozy, président sortant, était à Doha quelques jours avant Hollande. Pour, dit-on, discuter avec l'émir de sa succession à la tête de l'émirat. Ce n'est pas, exactement, la vérité. Le Qatar est souverain et les affaires de l'Etat se règlent au sein de la famille royale, pas avec des « étrangers ». Cela n'empêche pas l'éducation : l'émir Cheikh Hamed Ben Khalifa Al-Thani tenait à remercier Sarkozy pour sa « facilitation ». C'est au cours de son mandat (2007-2012) que le Qatar a réussi sa percée sur le marché français et a pu multiplier les prises de participation dans des entreprises du CAC 40, l'acquisition d'hôtels et d'immeubles de prestiges, le contrôle du PSG... avec le soutien (notamment fiscal) de Paris ou, plus exactement, de Bercy via l'Elysée. Sans oublier son admission à la « Francophonie ».

De la même façon, l'émir, 61 ans, a informé Washington, Londres, Paris et Riyadh - ses alliés - de sa volonté de céder la place à son fils, Cheikh Tamim Ben Hamad Al Khalifa, 33 ans (il est le deuxième fils de sa deuxième épouse), afin de promouvoir une nouvelle génération. Façon de se démarquer des familles régnantes du golfe (où le principe est que l'on meurt gâteux et au pouvoir) et d'anticiper sur ses problèmes de santé : diabète et reins. C'est une constante de Doha de se démarquer sur les plans politique et diplomatique comme sur les plans culturel et social (avec la place faite aux femmes dans la vie publique : la cheikha Moza n'est pas voilée). Pour faire passer la pilule de son implication dans l'évolution politique du monde arabe. Il n'y a pas, au Moyen-Orient, un Etat qui maîtrise autant l'art d'être un trouble jeu. Hollande a à peine quitté Doha que la famille royale et les notables ont été convoqués par l'émir, aujourd'hui (lundi 24 juin 2013), afin d'entériner, justement, la dévolution du pouvoir à Cheikh Tamim.

Hollande a donc fait le déplacement à Doha. Ce qui, en d'autres temps, aurait étonné. Et plus encore choqué. Sauf qu'en ces temps de crise économique persistante, il faut être pragmatique. Et c'est un truc que Hollande sait faire avec ce sens de la nuance acquis à la direction du PS où il faut, en permanence, être sur le fil du rasoir entre les « courants ». Il est vrai aussi que Doha est devenue la destination du « tout Paris », de gauche comme de droite. Il n'est plus un carnet d'adresses valable si à la lettre « A » on n'y trouve pas un membre de la famille Al-Thani. Le moindre neveu (et ils ne manquent pas) suffit.

Pragmatique, il faut l'être : le Qatar a investi 12 milliards d'euros en cinq ans dans l'Hexagone. Et les grands chantiers de la coupe du monde de football se profilent à l'horizon ; belle perspective pour les groupes français. Même s'il s'agit bien plus d'engranger des contrats juteux à l'étranger que de créer des emplois en France. Pragmatique car, dans le même temps, le Qatar est présenté comme le pays du « jeu trouble dans le djihadisme ». Sous Sarkozy, cela ne posait pas problème. Sur les dossiers du Soudan et de la Libye, il y avait adéquation entre Paris et Doha : ils étaient dans le même camp. Avec l'arrivée de Hollande, alors que « crise malo-malienne » avait pris une ampleur exceptionnelle, on pensait que la relation de Paris/Doha était condamnée à s'étioler. A la veille de l'opération « Serval », les rumeurs se multipliaient sur l'implication du Qatar aux côtés des « djihadistes ». Les spécialistes évoquaient un soutien politique, religieux « et très certainement financier »* aux groupes islamistes du Mali, « le rôle néfaste joué par le richissime Qatar dans la région »**.

Du côté malien, on affirmait avoir vu « des ambulances [du Croissant rouge qatari] bourrées d'armes » destinées au MUJAO à Gao (cf. LDD Qatar 008/Mardi 29 janvier 2013). L'armée française était donc engagée durement sur le terrain du Nord-Mali tandis que son « allié », le Qatar, fournissait en logistique et peut-être même en armes ses adversaires. Evoquer un jeu trouble était alors un euphémisme. « En réalité, déclarera Alain Chouet*, [les Qataris] savent très bien que, si l'opération militaire se poursuit, les islamistes vont être écrasés [...] Le terrain leur est défavorable en raison de la situation géographique du Sahel où ils sont à la merci des drones et des satellites d'observation, dans une région où la population ne leur est absolument pas favorable ».

Le Qatar, à l'instar de Hollande, est contraint de vivre sur le fil du rasoir. Il aurait pu se contenter d'exploiter ses ressources gazières sans se soucier de ce qui se passait autour de lui. Sauf que pour sécuriser ses exceptionnelles ressources énergétiques (et du même coup financières), dans une région troublée par l'opposition sunnites/chiites, Doha est entré dans un processus qui tend, aujourd'hui, à lui échapper. Ancrage « occidental » pour assurer sa sécurité et son développement économique tout en donnant, dans le même temps, des gages politiques au monde arabe. Libéralisme économique et (toutes proportions gardées, nous sommes dans un émirat) politique et social, base militaire US et contacts avec Israël, mais également Al-Jazeera qui diffuse un message « islamiste » tandis que Frères musulmans et Tabilans d'Afghanistan ont pignon sur rue à Doha. Le Qatar s'est ainsi imposé comme l'interface entre « l'Occident » et le monde arabe au Moyen-Orient. Jusqu'à penser qu'il pouvait instrumentaliser les « printemps arabes ». Double jeu qui est devenu, aujourd'hui, un jeu à risques. A vouloir être partout, le Qatar risque de se retrouver nulle part. Et le mélange des genres - investisseur économique et investisseur politique - nuit à son image.

Le Mali marque une étape dans la « décrédibilisation » du Qatar : il s'est retrouvé dans le mauvais camp, celui des perdants. Et, du même coup, tous les ressentiments remontent à la surface et s'expriment plus librement que par le passé. C'est pourquoi le chef de l'Etat français, tout en réaffirmant sa volonté de poursuivre « le dialogue politique, les relations économiques et la coopération de défense » (la France est le premier fournisseur d'armes du Qatar et entend le rester), pose désormais des « conditions » et fixe les « règles à respecter ». L'émir, de son côté, en propulsant son fils, Cheikh Tamim, sur le devant de la scène pense pouvoir garder la main. Au moins pour ce qui est de la « com ». Pour le reste, la situation au Proche et Moyen-Orient est telle que personne ne peut dire de quoi demain sera fait. Et qui le fera.

* Alain Chouet, L'Humanité du lundi 28 janvier 2013 (cf. LDD Qatar 008/Mardi 29 janvier 2013). Chouet, spécialiste du monde musulman, est aussi un spécialiste des questions liées au terrorisme ; universitaire de haut niveau, il a travaillé dans la sphère diplomatique et, plus encore, dans celle du renseignement, notamment au sein de la DGSE dont il a été un des chefs de service de 2000 à 2002.

** Isabelle Lasserre et Thierrry Oberlé, « Notre guerre secrète au Mali. Les nouvelles menaces contre la France », éd. Fayard, Paris, 2013. Lasserre et Oberlé ajoutent : « Au printemps 2012, deux avions-cargos qataris chargés d'on ne sait trop quoi se seraient même posés dans le nord du Mali, en zone contrôlée par les salafistes armés ».

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

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