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Message de sympathie, Houghton, juin 2013 / Reuters
Message de sympathie, Houghton, juin 2013 / Reuters

Mandela parti, l'Afrique du Sud reste à inventer

La ségrégation raciale combattue par Mandela s'est muée en de dangereuses fractures sociales entre Sud-Africains.

Si vous n’avez pas encore entendu parler des Izikhothane, c’est bien que vous avez un train de retard concernant les nombreuses mutations sociales qui ont jalonné l’Afrique du Sud de ce début de XXIe siècle.

Depuis quelque temps, les Izikhothane, ces jeunes généralement issus de familles noires pauvres jouent allégrement aux riches, organisant des flashmob où, par groupes, ils rivalisent de gaspillage de produits coûteux. Tout ceci dans une pseudo-insouciance d’un argent qu’ils n’ont pas toujours.

Ces jeunes sont la caricature-même d’une forme de décadence de la nouvelle bourgeoise noire.

Tout est allé très vite depuis la chute de l’apartheid, mais tous les noirs n’ont pas connu la prospérité espérée ou promise. Les conditions de vie se sont sensiblement améliorées pour tous, mais seule une élite s’est embourgeoisée, créant toutes sortes de frustrations et de complexes.

La revanche du pauvre

Les Izikhothane ne sont pas riches, mais ils se saignent aux quatre veines pour pouvoir brûler sur la place publique des chaussures Gucci ou Dior, histoire de faire croire qu’ils sont riches et de noyer la frustration de ne pas l’être ou de ne l’être pas encore.

Les jeunes Izikhotane sont l’une des nombreuses contradictions de la société sud-africaine que laisse Nelson Mandela.

L’Afrique du Sud post-Mandela est un pays où les fractures sociales ont remplacé les barrières raciales qui ont commencé à s’effondrer avec sa sortie de prison en 1990 et pendant sa présidence, de 1994 à 1999.

Certes Madiba n’avait pas promis la lune à ses concitoyens en devenant le premier président noir de l’Afrique du Sud, après plusieurs siècles de domination blanche. Il n’avait pas promis de faire naître une nouvelle oligarchie noire. Il avait simplement affirmé sa détermination à œuvrer pour toujours plus de justice et d’équité.

Le désenchantement

Mais pour les Sud-Africains noirs qui entendaient ces promesses lors de la prestation de serment de Nelson Mandela, le 10 mai 1994, ce ne pouvait être que l’espérance d’une vie nouvelle.

De fait, très vite, les choses ont évolué. L’Afrique du Sud a connu une transformation socioéconomique fulgurante, grâce à un savant compromis entre les leviers économiques tenus alors par les blancs et le poids politique des noirs.

Les politiques du Black Economic Empowerment mises en place dès 1994 ont largement contribué à améliorer l’accès des populations noires à l’eau, l’électricité, le logement et à l’éducation.

Malgré tout, le désenchantement est grand. Selon l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), le chantier reste immense. L’OCDE considère en effet, dans son rapport 2013 sur l’Afrique du Sud, que si le pays a fait un énorme travail pour un meilleur accès des populations noires en Afrique du Sud, la pauvreté n’a pour autant diminué.

«Le chômage demeure beaucoup trop élevé, les résultats éducatifs sont médiocres en moyenne et très inégaux, ce qui se traduit par une offre excédentaire de main-d'œuvre non qualifiée et une accentuation des disparités de revenus. Par ailleurs, les perspectives de progrès réguliers du bien-être sont compromises par les défis environnementaux, notamment le changement climatique et la rareté de l'eau», assène l’OCDE.

Et demain donc?

Il reste donc des problèmes de fond qui ne peuvent être réglés que par des politiques structurelles. En attendant, la nation Arc-en-ciel offre à la fois le visage de la prospérité mais aussi celui d’une fracture nette entre des classes souvent très riches et d’autres de plus en pauvres.

Entre les deux, il a surgi une race étrange et minoritaire: une élite noire riche, bling bling et bien souvent méprisante. Au point que l’on peut craindre que ces disparités ne fassent, à terme, naître des divisions et des rancœurs. Mais Nelson Mandela a tant donné à son pays pour que ses concitoyens se laissent vaincre par de tels sentiments.

Au moment de quitter le pouvoir en 1999, au terme de son unique mandat, il avait lancé un très sobre «Après Mandela, la vie continue». C’est donc aux Sud-Africains de s’inspirer de son courage et de son ouverture pour inventer une vie sans lui.

Raoul Mbog

Raoul Mbog

Raoul Mbog est journaliste à Slate Afrique. Il s'intéresse principalement aux thématiques liées aux mutations sociales et culturelles et aux questions d'identité et de genre en Afrique.

 

 

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