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Interview de Jerry John Rawlings : « La richesse de l'Afrique est entre les mains d'une minorité »

L'ex-président ghanéen était bien présent à Addis Abeba pour le jubilé d'or de l'organisation panafricaine. Il faisait partie des invités d'honneur de l'Union Africaine parmi d'autres anciens chefs d'Etat comme Obasanjo, Sam Nujoma, Chissano, etc. Il est resté jusqu'à la fin du sommet contrairement à d'autres. Il a volontiers accepté de nous recevoir (avec deux consoeurs de Deutsch welle et de la SABC) dans son hôtel pour aborder diverses questions sur la marche de l'UA, les questions de gouvernance au Ghana, ses souvenirs de Mandela et de Sankara.

Vous faites partie des anciens chefs d'Etat conviés à ce jubilé d'or de l'organisation panafricaine. Quelle appréciation faites-vous du parcours des pays africains durant ces 50 dernières années ?

A première vue, on a l'impression que l'Afrique est sur le chemin du développement avec les investissements de la Chine et des pays occidentaux dans nos pays. Mais de quel développement s'agit-il réellement. Moi je constate que c'est un développement plutôt aliénant, une forme d'assimilation. Il n'est pas impulsé par nous-mêmes. En d'autres termes, je ne suis pas sûr que nous nous approprions ce qui se passe. Permettez-moi de vous donner des illustrations. L'Egypte semble être un pays développé avec toutes les infrastructures dont elle dispose. Toutefois, vous avez vu ce qui s'est passé en 2011. Ce qui veut dire que le développement des infrastructures n'a pas été suivi de développement humain. On avait mis de côté la justice sociale et économique. Les citoyens ne ressentaient pas le développement dont on leur parlait. Conséquences, ce sont les révoltes qui ont chassé les anciens dirigeants. En Tunisie, c'est pareil. Avec tous les investissements, pourquoi est-ce qu'un diplômé aurait-il des difficultés pour vendre l'orange ou des légumes dans la rue pour sauver sa vie parce que empêché par les lois gouvernementales en vigueur ? Je ne pense pas qu'on mesure la richesse d'un pays avec les infrastructures comme indicateur. Les bâtiments et les routes que nous voyons ne doivent pas être des paravents pour nier l'équité sociale et économique. L'écrivaine nigériane Amina m'a beaucoup impressionné dans son discours et je ne sais pas combien d'entre nous ont pris ce qu'elle a dit à coeur ainsi que la pertinence de ses propos. Elle a dépeint les symptômes de tous les pays africains. L'Afrique est confrontée au problème d'inégalité qui mérite que l'on s'y pense sérieusement. Desmond Tutu avait fait une déclaration sur l'Afrique du Sud en fustigeant l'abandon des couches populaires par les dirigeants de l'ANC. Cette réflexion vaut pour la plupart des pays de l'Afrique, pas seulement pour l'Afrique du Sud et j'ai peur. La direction que nous avons prise n'est pas bonne. Pour moi, les dirigeants africains doivent reconnaitre que le prétendu rythme accéléré de développement de l'Afrique qu'on nous vante a besoin d'être réajusté pour prendre en compte les besoins réels de nos masses populaires.

Dans ce contexte, pensez-vous que l'Union Africaine est outillée pour inverser la tendance avec tous les problèmes qu'elle a pour juguler les nombreuses crises sur le continent ?

Je vais vous dire une chose, la meilleure façon d'être en sécurité, c'est de s'assurer que vous avez renforcé les capacités de vos populations. Cela suppose les respecter en pratiquant une bonne gouvernance, une gouvernance qui rend compte aux populations, une gouvernance qui va rester en communication constante avec son peuple, une gouvernance qui s'identifie à son peuple. Dans notre situation, les autorités devraient être aussi simples que possibles. Leur train de vie ne doit pas être trop en décalage avec celui des citoyens ordinaires. Ce n'est qu'ainsi qu'ils peuvent faire pleinement confiance à leurs dirigeants. C'est là la meilleure façon d'assurer la sécurité. Mais quand on laisse l'impunité, la corruption à divers endroits, la richesse et le pouvoir entre les mains d'un petit nombre et en plus des gens fautifs, cela va générer des malaises car vous savez, certaines des richesses dont on parle viennent de cette impunité causée par certains d'entre nous et par les étrangers parmi nous. C'est comme si nous étions économiquement recolonisés, par cette forme d'impunité. S'il y a des injustices socio-économiques, vous aurez des instabilités.

Dans vos discours, vous insistez sur l'importance de se prendre en charge. Or, nous savons que près de 60% du budget de l'UA vient de l'étranger, comment est-ce que l'organisation peut-elle être plus indépendante ?

Le président Obasanjo a fait une suggestion pour résoudre cette question et je me réjouis que quelques uns l'aient accepté. Nous devons être préparés pour pouvoir faire les sacrifices nécessaires, si nous voulons notre propre modèle de développement. Nous ne devons pas compter sur l`étranger. Mais je dis que l'essentiel n'est pas forcément dans la disponibilité des ressources s`il manque une cogérance politique entre nos différents gouvernements. Dans les relations internationales, il y a très peu d'éthique. Nous ne devons pas nous permettre de nous laisser égarer, de perdre ce qui nous reste, l`essence, la spiritualité de notre être, la compassion dans notre humanité.

Comment est-ce que nous pouvons changer cette situation ?

Certaines situations ne peuvent être changées s`il y a un écart entre les gouvernants et les gouvernés et c`est pour cela que les tentatives de changements difficiles provoquent des problèmes. Si le gouvernement et le peuple sont en harmonie, s`ils ont une bonne compréhension et du respect l`un pour l`autre, tout devient simple. Mais s`il n`y a pas d`harmonie, on va essayer de faire la violence au peuple et il ne va pas l`accepter.

Parlons de votre pays, le Ghana. Beaucoup de gens apprécient ce qui y est fait depuis des années en termes de gouvernance politique et économique. Pourtant, quand on vous entend parler de votre pays, vous êtes très critique envers les différents gouvernements qui se sont succédé. Qu'est-ce qui explique une telle attitude ?

Oui, vous avez raison. Mais je vais vous expliquer pourquoi je ne suis pas satisfait. Ce qui se passe dans mon pays n`est pas différent de ce que je viens de dépeindre. Vous savez, le modèle économique suivi par nos pays plait à certains investisseurs étrangers. Les media occidentaux ne voient que l`argent injecté dans les différents pays dans la construction des routes et d'autres infrastructures. Les politiques de privatisation, la construction d'infrastructures, de routes, etc. tout cela plait. Mais le constat est que le secteur privé commence littéralement à l`emporter sur le gouvernement. Il y a parfois des mariages incestueux. Ce n`est pas cela que nous voulons. Nous avons été conduits comme des troupeaux par la propagande occidentale et nous sommes en train d`avaler ce type de développement. La réalité, c`est que la richesse est entre les mains d`une minorité et la majorité de la population souffre. Allez voir les statistiques sur la santé. Le « capitalisme sauvage » du secteur privé n'a que faire d'un bon système de santé. L`argent est un tyran silencieux, parce qu`il échappe à notre contrôle et lorsque nous laissons l`argent nous contrôler, il nous mène dans le décor. La civilisation n`avance pas sans les valeurs humaines. Tous ces pays développés n`ont pas perdu leurs valeurs, pourquoi est-ce qu`on va se permettre d`être intoxiqué à ce point alors ?

Vous avez soutenu la candidature de votre épouse lors des primaires du NDC pour la présidentielle. Finalement, elle a été battue. Qu'est-ce qui se passe entre vous et la direction du NDC ?

C`est une longue histoire, parce que tout d`abord, si l`ancien président n`était pas mort, notre parti allait perdre misérablement. Après lui, le parti a misé sur un plus jeune pour donner plus de chance au parti. Cela nous a facilité la victoire. Mais notre parti reste miné par des gens corrompus. Il faut combattre la corruption partout où elle se trouve. Nous avons des gens qui viennent au parti non pas par conviction, par intégrité, mais simplement parce qu'ils veulent des postes ; ils veulent gérer le pouvoir. Nous ne devons pas accepter de faire la promotion de ce genre d'individus. C'est une bataille politique qu'il faut mener. C'est pourquoi, nous avons livré notre bataille politique avec conviction et intégrité. La conviction et l`intégrité, c`est ceque mon épouse a offert au parti comme projet de société. Je l'ai soutenue parce que je crois à la conviction et à l`intégrité dans la politique. Pour moi, la démocratie ne doit pas se résumer au choix entre le pire et le mauvais. Nous avons gardé nos principes et nos principes sont ceux de notre parti, mais ils étaient très nerveux, ils ont eu trop peur de l`opposition.

Que fait Rawlings depuis qu'il a quitté le pouvoir ?

Je donne un coup de main par-ci par-là. Nous faisons des forages dans les villages pour offrir de l`eau potable aux populations. Ma femme est occupée aux activités des femmes.

Malgré tous les problèmes que vous avez décrits, vous dites que vous êtes fier du Ghana et de l`Afrique. Où puisez-vous cet optimisme ?

Peu importe les erreurs que nous faisons, peu importe l`intensité de la douleur que nous pouvons ressentir vis-à-vis de ces erreurs, vous ne pourrez jamais me séparer de l`amour que j`ai pour mon pays, mon peuple et mon continent. Vous savez, je suis extrêmement fier de mon continent, de mon pays, mais j`aurais aimé que nous puissions faire les choses beaucoup mieux.

S'il y a quelqu'un dont l'Afrique est très fière, c'est bien Nelson Mandela. On sait que sa santé est très chancelante. Qu'est-ce qu'on doit garder de cet homme comme souvenir ?

Une voix qui a exprimé une conscience générale. Il a été la voix qui a mis Bush et Blair à leur place. C'est une voix dont on se rappellera toujours.

Quels sont vos meilleurs souvenirs de Mandela ?

Nelson Mandela est une personnification de la beauté, de la sincérité et de l`honnêteté de l`homme ordinaire. Le pouvoir ne l'a pas changé et c`est là, la beauté de cet homme. Quand nous le regardons, voyons les valeurs des gens ordinaires sur le terrain, c'est ce qu'il décrivait.

Un autre héros qui vous tient à c½ur, c'est votre défunt ami Thomas Sankara.

(Long silence). C`est une perte douloureuse. Je me réjouis que son successeur ait commencé à réhabiliter son image.

Son portrait ne figure pourtant pas dans celles des pères fondateurs et héros de l'organisation panafricaine. Les autorités burkinabè ont choisi quelqu'un d'autre.

Et qui a été choisi comme héros par le gouvernement burkinabè ?

Maurice Yaméogo, le premier président du pays.

Ah, je vois...

Interview réalisée par Idrissa Barry En collaboration avec Ramata Soré de la Deutsche Welle et Fazila de la SABC (Afrique du Sud)

MUTATIONS N° 30 du 1er juin 2013. Bimensuel burkinabé paraissant le 1er et le 15 du mois (contact :[email protected] ; site web : http://www.mutationsbf.net)

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