mis à jour le

Après l’avoir expulsé pour séjour irrégulier : Le Sénégal rapatrie la dépouille de son Kukoie

Même mort, son nom fait frémir en Gambie et au Sénégal. Doudou Mouhamed Sagna alias Kukoi Samba Sanyang «rêvait d'une Sénégambie unie». A 25 ans, son projet d'unité l'a poussé à réussir un coup d'Etat contre le pouvoir de Banjul en 1981. Malheureusement pour lui, l'Armée sénégalaise avait décidé autrement.

Quotidien-L'ennemi a été surpris. Par l'Etat du Sénégal puis par la faucheuse. Son expulsion du pays a été si insolite qu'elle n'est pas passée inaperçue. Les «droits de l'hommiste» comme Seydi Gassama, le président d'Amnistie internatio­nal/­Sénégal peinent encore à se débarrasser de leur brin d'indignation. Dans la matinée du 17 avril dernier, le Sénégal «chasse» un de ses citoyens du nom de Doudou Mouhamed Sagna manu militari. Destination : Bamako. L'homme aurait eu tort de construire une célébrité, une réputation de putschiste autour de Kukoi Samba Sanyang. Ceci n'est rien d'autre qu'un slogan politique. Kukoi Samba veut dire «clarté» en mandingue.

Le natif du village d'Inor (département de Bounkiling) mort mardi passé à Bamako était l'ennemi public numéro 1 de la Gambie. Et du Sénégal. Bref de la Sénégambie. Et pour cause, le jeudi 30 juillet 1981, le jeune intellectuel de 25 ans ivre de «versets» communistes, à la tête d'un groupe de soldats de la «Field force gambienne», réussit un coup d'Etat à Banjul. Cette nuit, le maître des lieux en l'occurrence le Président Dawda Jawara était à Londres pour assister au mariage du prince Charles. Kukoi semblait vivre son destin présidentiel pour réaliser son projet d'unité de la Séné­gambie. Le Sénégal ne lui a pas accordé une journée de grâce. Le temps que le Président Jawara n'arrive à Dakar dès le lendemain, son homologue sénégalais Abdou Diouf n'avait pas tardé à faire valoir les accords de défense et d'assistance sécuritaire mutuelle qui le lient à Banjul depuis le 18 février 1965.

En effet, un détachement de l'Armée sénégalaise essentiellement composé de parachutistes, appuyé par une division blindée et de commandos saute sur les parages de Banjul le jour suivant le putsch. Les hommes du lieutenant-colonel Abel Ngom entrent dans la capitale samedi à l'aube. En quatre jours de combats, Kukoi et ses hommes sont chassés puis traqués. Certains rebelles sont faits prisonniers. Du côté des forces sénégalaises, les pertes sont lourdes à l'exemple de l'hélicoptère avec 18 éléments à bord qui s'est écrasé sur la mer. Cependant, elles brisent le rêve présidentiel de Kukoi.

Sénégambien dans ses gènes

Pourtant l'homme s'identifiait à un visionnaire de Gauche. Il est un «Sénégambien» d'origine. Son père est originaire de Wassadou, un village gambien situé à la frontière avec la Casamance à ne pas confondre avec les deux localités casamançaises du même nom. Mieux, Doudou Mouhamed Sagna était à l'aise dans les langues de Molière et de Shakespeare. Il a fait ses humanités au collège Charles Lwanga de la mission catholique de Ziguinchor. De là, il s'est envolé vers Moscou où l'étudiant a effectué des études en sciences politiques. Parchemin dans sa valise, le jeune communiste est parti offrir ses services au pays de Fidel Castro. Il y enseigne les idéologies politiques particulièrement le Communisme pendant quelques années avant de retourner au pays de son père : la Gambie. L'idéo­logue n'est pas resté indifférent à la vie politique. En 1977, il participe aux élections générales sous le sceau de «African democracy congress». D'ailleurs, interrogé à son retour en Gambie, Dawda Jawara avoue que l'unique chose qu'il connaît de son bourreau est que Kukoi a été parmi les élus locaux inconnus. Il démissionne de cette fonction plus tard. Seule la présidence de la République l'intéressait. Etant donné que cela n'est pas évident par les urnes, l'homme dirige le premier coup d'Etat du pays. Pourchassé dans son territoire sénégambien, Kukoi est parti vivre au Burkina Faso. Puis, il essaie de construire sa nouvelle vie au Ghana en tant qu'enseignant. Au pays ashanti, il rencontre l'âme s½ur qui est aujourd'hui veuve et mère de ses deux enfants. Leur père avait quitté Accra pour Monrovia. Là-bas, il était devenu un proche collaborateur du président rebelle Charles Taylor.

Au sommet d'un malentendu, le «Sénégambien» s'exile en Lybie auprès de son «ami» Mouammar Kadhafi. Ce dernier, accusait-on, était la main étrangère qui était derrière le coup d'Etat contre le Président Jawara. Les actes ne démontraient pas le contraire. Cherif Mustapha Dibba, le leader du «National convention party», la seule formation politique de l'opposition, président à l'Assemblée nationale, est arrêté pour complicité. Sa maison était supposée accueillir les otages. Le député d'avouer : «J'ai vu Kukoi deux fois avant le coup d'Etat. Il était venu me demander le numéro de Kadhafi.»

Par ailleurs, Tripoli et Moscou considéraient l'intervention de l'Armée sénégalaise comme un prétexte pour Abdou Diouf d'occuper la Gambie. Pourtant là où il a échoué, un jeune lieutenant l'a réussi en 1995 avec l'inertie de l'Armée sénégalaise. Kukoi n'a pas eu la chance d'une grâce. En effet, en 1996, Yahya Jammeh, le nouvel homme de Banjul, l'accuse d'avoir fomenté un coup et lance un mandat d'arrêt contre lui. L'enfant de Kanilaye surfe sur la collaboration des pays amis comme le Sénégal pour espérer une extradition de son ennemi.

Le retour d'un malade

Qu'à cela ne tienne, «Kukoi Samba Sanyang avait un seul passeport sénégalais du nom qu'il a été enregistré à l'état civil de Bounkiling», insistent ses proches. Depuis 2006, il revenait régulièrement au Sénégal dans le cadre de ses activités dans la sous-région sans être inquiété par les services de sécurité sénégalais. Ses affaires le menaient souvent au Mali et au Burkina Faso, en Guinée Bissau. Le colonel Malick Cissé, proche collaborateur de Abdoulaye Wade avant 2012, s'était vanté d'avoir échangé avec lui. «Celui que j'ai rencontré en 2003 et qui promettait de nous offrir la paix en Casamance disait s'appeler Mamadou Touré, mais il paraît que c'est lui Kukoi Samba Sanyang. Vous savez, ces gens-là sont des maîtres chanteurs. Ils sont nombreux et chacun dira ceci ou cela pour arriver à ses fins. Le problème de ce monsieur, c'est que je l'ai vu et je le connais. Il est venu au Sénégal avec un faux nom et je pourrais l'identifier et le présenter à la justice en cas de besoin. C'est un arnaqueur», avait déclaré M. Cissé lors d'un entretien avec Week-end magazine.

On le croyait avare en parole. Tel n'était pas le cas. A travers une lettre publiée dans la presse, l'accusé réplique : «Je dis bravo au commandant Malick Cissé. Mais pourquoi il ne l'a pas fait quand, à plusieurs fois dans le mois de carême, ils ont coupé le jeune dans sa maison de Yoff qui est au bord de la mer.» A l'instar de la rébellion casamançaise, Kukoi était toujours le glaive que Yahya Jammeh peut lever sur la tête du Sénégal pour exercer un chantage. En effet, le Président gambien n'a jamais cessé de soutenir que le Sénégal a offert «l'asile» à Kukoi pour déstabiliser la Gambie. Abdoulaye Wade répondait de n'avoir jamais rencontré le putschiste. Pendant tout ce temps, l'homme luttait contre la maladie. Selon un de ses cousins, il souffrait de maux de ventre. Au moment de son expulsion, il était à Dakar pour se soigner étant donné que les structures sanitaires du Mali et de la Guinée Bissau ne lui offraient pas le service voulu. Le diagnostic médical n'a pas décelé le mal. Il fallait recourir à la médecine traditionnelle. D'autant que «dans la tradition joola, un neveu malade se rend chez son oncle pour se soigner», selon un proche.

De ce fait, les autorités sénégalaises ne sont pas exemptes de reproche sur la mort de l'ancien pensionnaire du collège Charles Lwanga. Aujourd'hui, l'incompris Kukoi laisse à la jeune génération un héritage intellectuel. Le Communiste, dit-on, était prolixe. Il a eu le temps de graver sa vision panafricaniste et sénégambienne sur du papier, la seule solution au conflit casamançais. L'intellectuel aurait toujours défendu l'idée de mettre fin à la co-existence de la Gambie et du Sénégal. Telle que le veulent les Blancs. Les autorités sénégalaises ne l'ont pas compris ainsi. Elles l'ont considéré comme un ennemi à déclarer persona no grata jusqu'à sa mort au pays de Soundiata Keïta. Sa famille a adressé une correspondance à l'Etat du Sénégal pour qu'il soit enterré aux côtés de ses parents. A Dakar ou en Casamance.

Chronologie des faits : L'hebdo d'un coup d'Etat

En 1981, les choses se sont accélérées en une semaine. Voici la chronologie !

Jeudi 30 juillet 1981 à 5h du matin : Le Coup d'Etat se déclenche en Gambie. Kukoi Samba Sanyang prend le contrôle du Palais et de la radio nationale. Le Conseil suprême de la révolution qu'il dirige diffuse des messages faisant état de la réussite du coup d'Etat contre Daouda Jawara absent du territoire.

Vendredi 31 juillet : Le Président Dawda Jawara débarque d'urgence à Dakar en provenance de Londres où il avait assisté à la cérémonie de mariage du prince Charles. Son épouse et ses quatre enfants sont pris en otage par les putschistes. Dans le groupe entre les mains des rebelles, il y avait 18 enfants, Momar Fall, 2e secretaire de l'ambassade du Sénégal à Banjul et Seydou Nourou Bâ, président du comité sénégalo-gambien à l'époque. Ce dernier a vite été libéré pour qu'il devienne l'émissaire des putschistes dans les négociations. L'Armée sénégalaise déclenche l'opération Fodé Kaba 1. Les parachutistes de Thiaroye sautent sur la Gambie.

Samedi 1er août : Le contingent sénégalais appuyé par des soldats gambiens de la «Fiel force» fidèles à Dawda Jawara prend le contrôle de Banjul. Les pillages sont arrêtés. Les rebelles résistent du côté de Serekunda et à la base de Bakau.

Dimanche 2 août : Le Président Dawda Jawara quitte Dakar pour retrouver son fauteuil en Gambie. Il est accueilli à l'aéroport par le lieutenant-colonel Abel Ngom. L'Etat d'urgence est décrété.
Lundi et mardi (3 et 4 août) : L'Armée sénégalaise resserre l'étau autour de Serekunda. Les négociations pour la libération des 29 otages se poursuivent.

Mercredi 5 août : Libération de la première dame de la Gambie et de ses quatre enfants.
Jeudi 6 août : Tous les otages sont libérés. L'Armée sénégalaise prend le contrôle du pays. Kukoi Samba Sanyang est en fuite.

Sources : Le Soleil dans ses éditions du 1er, 2, 3, 4, 5, 6, 7 et 8 août 1981.

Rewmi

Ses derniers articles: Remaniement ministériel du 1er Septembre : Comment Mimi Touré a court-circuité Eva Marie Coll  Aliou Cissé:  Nécrologie- Décès du journaliste Abdoulaye Sèye 

expulsé

AFP

Le Kenya expulse un représentant du chef rebelle sud-soudanais Riek Machar

Le Kenya expulse un représentant du chef rebelle sud-soudanais Riek Machar

AFP

Le Rwanda a expulsé plus de 1.500 Burundais depuis vendredi

Le Rwanda a expulsé plus de 1.500 Burundais depuis vendredi

AFP

Tchad: un Français, se disant opposant

Tchad: un Français, se disant opposant

séjour

Neila Latrous

Acheter son titre de séjour en Europe, c’est possible (et cher !)

Acheter son titre de séjour en Europe, c’est possible (et cher !)

La Rédaction

La Commission dialogue et réconciliation

La Commission dialogue et réconciliation

group promo consulting

Macky Sall prolonge son séjour au maroc

Macky Sall prolonge son séjour au maroc

Sénégal

AFP

CAN-2017: l'Algérie dans un groupe compliqué avec le Sénégal et la Tunisie

CAN-2017: l'Algérie dans un groupe compliqué avec le Sénégal et la Tunisie

AFP

Le Sénégal et la France renforcent la coopération contre le "terrorisme"

Le Sénégal et la France renforcent la coopération contre le "terrorisme"

AFP

L'Arabie saoudite veut "renforcer" ses relations avec le Sénégal

L'Arabie saoudite veut "renforcer" ses relations avec le Sénégal