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Requiem pour « Une » liberté d’expression

photo Amnesty International Internet

Lorsque la liberté d'expression croupit au fond d'une cellule, c'est toutes les sonneries du glas qui déchaînent leurs musiques pour annoncer la mort d'un espoir : celui de pouvoir donner librement son opinion sans subir la présence spectrale d'un élément que l'on croyait déchu avec Ben-Ali : l'enfermement carcéral pour délit de liberté de penser.

Liberté fondamentale, la liberté est d'abord liberté de penser, donc liberté de vivre et bénéficier de ses droits d'être humain. Car c'est bien cela qui caractérise l'homme de l'animal, c'est sa faculté donc sa liberté de penser.

Or, penser est intrinsèquement un acte politique, et plus que jamais, en Tunisie, penser autour du système politique, que ce soit par la création, l'information ou la presse, devient un acte criminel. Sans diffamation, sans calomnie. Sans incitation à la haine et au meurtre, un auteur peut se retrouver en prison, relativement pour longtemps, tout bonnement parce qu'il a eu une opinion et qu'il a exprimé cette dernière.

Le 13 Juin 2013, le tribunal de Ben Arous condamne Alaa Yaacoub, « Weld El 15 », un rappeur tunisien, à deux ans de prison ferme pour son rap « El Boulicia Kleb », avec lequel il est jugé avoir insulté la police dans la dite chanson. La justice tunisienne a mis un artiste derrière les barreaux, pour deux ans. Venus faire leurs métiers en couvrant les événements, des journalistes ont par ailleurs été arrêté après avoir exprimé leurs dénis et leur protestation, à l'annonce du verdict infligé à « Weld El 15 ».

Ce, après avoir été agressés par les forces de l'ordre présentes sur les lieux, avec pour certains détérioration de matériel de travail. Ces mêmes forces de l'« ordre » n'ont pas manqué de molester et de violenter également l'ensemble des membres du comité de soutien du rappeur. Ces derniers ont par la suite été arrêtés pour subir des interrogatoires, pour ensuite se voir convoqués par le procureur de la république le 17 Juin 2013, toujours à Ben Arous. A l'heure où nous écrivons, les rappeurs Franky, Weld Hamida, Spoiled Boy et Mr Brown ont été relaxés, et les deux rappeurs Mr Mustapha, Men-Ay, ainsi que la journaliste Hind Meddeb seront convoqués devant le juge à Ben Arous le 7 octobre 2013 selon les articles 125 et 226 du code pénal pour "outrage à un fonctionnaire et outrage public à la pudeur".

Ils risquent donc une condamnation au pénal. Hind Meddeb, ayant quitté la veille le territoire tunisien, avant sa comparution ce lundi 17 Juin affirmant n'ayant « plus confiance dans la Tunisie d'aujourd'hui ». Le procureur de la République qui les a convoqué, a pourtant bien vu toutes ces personnes se faire agresser par les forces de l'ordre, dont Maitre Ghazi M'Rabet, l'avocat de la défense, ce dans une hystérie généralisée avec une disproportion totale de la réaction des agents sécuritaires.

Ceci n'est qu'un bref rappel des événements qui retracent les ouvrages de la justice tunisienne de la transition démocratique qui condamne l'auteur d'un rap, somme toute une ½uvre de création. Même si les rappeurs sont habitués à avoir des démêlés avec la justice, et ce même en Europe dans les plus « patriarches » des démocraties, ces procès restent fréquemment sans suite et aboutissent souvent à des relaxes ou a des non-lieux

Depuis l'avènement de la « Révolution », il y a maintenant deux ans, cinq mois et trois jours, combien de conférence de presses ont été tenues en Tunisie, pour dénoncer et mettre en garde contre l'escalade quasi cyclique vers le musellement des opinions et des avis, avec l'annonce de lancement de coalitions civiles pour défendre la liberté d'expression en Tunisie. Syndicats, Ligues et Associations se sont rassemblés maintes et maintes fois pour alerter les positions collectives et individuelles sur ces cavalcades de répressions.

Aujourd'hui, il est impossible de ne pas penser à un des procès marquants intenté l'année dernière, presque jour pour jour (cyniques coïncidences du hasard des calendriers), à la liberté de création et d'expression. Procès alors actionné par des associations islamistes suite à une exposition d'½uvres artistiques lors du « Printemps Art Fair », une foire d'art contemporain mise en place au Palais Abdellia, à la Marsa. Nous étions alors le 10 Juin 2013, quand un huissier notaire se présente à El Abdellia, ou avait lieu la clôture de la foire.

Accompagné par des individus d'apparence « salafiste », il somma les responsables et les artistes présents du retrait immédiat de plusieurs ½uvres jugées « mécréantes » et « portant atteinte au sacré ». S'ensuivent alors des violences, saccages, dégâts matériels et physiques, et des menaces de mort à l'encontre de nombre de ses artistes exposants, dont certains s'exilent et sont toujours exilés. Au bout, des comparutions devant la justice, avec une quasi indifférence voir un détachement et une désolidarisation absolue du gouvernement et de son principal concerné, le Ministre de la Culture M. Mehdi Mabrouk.

Juin 2012 : les islamistes tunisiens condamnent « symboliquement » les artistes (plasticiens) avec l'aval des autorités qui acquiescent et suivent. Cause : « atteinte au sacré ». Résultat : l'exil forcé (pour certains).

Juin 2013 : la justice tunisienne condamne « concrètement » les artistes (musiciens) avec son propre aval. Cause : « atteinte à la police »Résultat : lourde peine et prison ferme (pour certains).

Alors, la police serait-elle devenue sacrée en Tunisie? Un appareil policier qui continue à réfréner dans la brutalité, voir quelquefois la barbarie, toute personne qui se positionne contre son autorité roturière et tapageuse. Une méduse qui ne manque pas de lâcher son venin sur tout individu qui oserait s'aventurer dans ses tentacules... La « justice » qui semble être au service du politique, apparaît comme liée et ne représente in fine que la continuité de l'appareil policier. La justice deviendrait-elle alors la voix qui sanctionne après les sévices et châtiments de la police?

Juges, politiciens, policiers, islamistes. Pourquoi les limites entre eux, et leurs propres limites, deviennent-elles aussi troubles ? Un trouble encore plus prononcée puisque les pages Ennahdha et pro Ennahdha poursuivent sur la toile, le travail de répression, de dénigrement et de délation contre les opposants au pouvoir actuel, ce après que la police et la justice ait fait le même travail mais sous d'autre formes, sur terrain réel.

Dans ses conditions, pas de réforme possible pour une justice qui est aux antipodes mêmes de l'indépendance, complètement manipulée par ce qui devient, sous nos cieux, le lobby islamiste. Une justice qui devient encore plus conservatrice et sectaire. Ségrégationniste envers ses propres « enfants ».

Le verdict du procès de Weld El 15 n'est pas sans rappeler les peines « benalistes », et le déchainement hystérique de la police sur les personnes présentes le jour de l'audience, jugées comme « ennemies » car venues soutenir le rappeur, n'est pas sans rappeler les agissements de la police politique qui tabassent littéralement tout ce qui bouge et lui dit « non ».

Si le clip de « Weld El 15 » a eu une large audience (plus d'un million de vues) c'est bien parce-que son discours a su retenir une population dont la déception face aux espérances et aux engagements révolutionnaires ressemble de plus en plus à l'acide le plus corrosif. Promesses révolutionnaires qui, aujourd'hui, correspondent étrangement à de la surenchère. Weld El 15 a diffusé sa chanson et son clip sur la toile. N'est-ce pas ce territoire que nous avons arraché pour l'élire espace fondamental d'expression et de liberté, après la révolution ? Nous a t- on ouvert les portes du net pour mieux nous pourchasser après, au sein de cet enclos pas si ouvert que ça.

Les arrestations et les interpellations se succèdent, surtout chez les rappeurs. Ce n'est pas une coïncidence si un même groupe a été touché. Weld El 15, Eminio, Phenix, Madou, collègues autant dans le métier que dans la galère. En 2012, ils passent tous de six à neuf mois de prison. Leur rap est chargé de revendications, il est rempli de colère contre un gouvernement maladivement assoiffé de pouvoir, confortablement assis sur ses édifices de double langage, minutieusement construits, pierre après pierre, à tour de simulacre et de tartuferie. Weld El 15, comme ses acolytes, ont eu le malheur de le dénoncer dans leurs chansons. Crûment, certes, mais c'est la réalité nue, dans laquelle nous sommes, qui est crue.

Est-ce à ce point si criminel de composer un rap, ou autre, qui divulgue, crie, hurle notre rage du système ? Weld El 15 est-il parti prêcher dans son quartier et ses Q.G pour appeler au meurtre des policiers ? Diffuser une musique sur internet relève des libertés individuelles, et précisément, si les rappeurs le font de plus en plus, c'est parce-que bien souvent pour la plupart d'entre eux, ils n'ont pas les moyens et la possibilité d'enregistrer en studio, se faire produire par une maison de disque ou passer sur les ondes nationales.

Pour le reste, n'oublions pas que si les rappeurs prennent un « pseudo » ce n'est pas gratuit. Ils sont et deviennent un personnage, ils entrent en scène, ils font le « show ». Alors si Weld El 15 « rêve d'égorger un policier», ce n'est pas réel. Il exulte ses fantasmes, dit tout haut ce que, lui, pense tout bas.

La justice préfèrerait-t-elle qu'il passe à l'acte au lieu de faire un récit imaginaire à travers les paroles d'une chanson ? Ou peut-être aurait-il dû publier des post sur sa page Facebook appelant au meurtre des policiers ou à leur lynchage, comme l'on fait les policiers eux-mêmes sur la page de Weld El 15, quand ils lui ont posté leurs menaces de mort, à la découverte de « Boulicia Kleb ». Ou encore, comme l'ont fait leurs collaborateurs agents pénitenciers quand ils ont publié sur leur propre page un appel à leurs collègues d'El Mornaguia (prison ou Weld El 15 est incarcéré), pour les inviter à emmener le rappeur, immédiatement, dès son incarcération entamée, dans ce qu'ils appellent « la cellule des Lions », afin qu'il s'y fasse violer, comme au temps tant des prisonniers sous ben-Ali. Sous couvert d'humour évidemment.

Pourquoi c'est un rappeur que l'on a mis en prison ? Le rap symbolise le moyen d'expression des couches les plus défavorisées et opprimées de nos sociétés contemporaines. Un conflit éternel l'oppose au système ; mais ce conflit est d'abord figuré et symbolique. Un conflit qui représente sa source d'inspiration et son esthétique artistique.

Ce conflit n'était pas ouvert. Présentement, l'on peut dire que oui. De quelle paix pourrons-nous parler et quelle réconciliation sera possible après une atteinte de ce type à la liberté d'expression ? Le coup fatal donné par la justice tunisienne à cette liberté, arrive dans une continuité presque logique, après une suite de procès infligés aux penseurs et aux artistes. Procès marquants, latents ou manifestes, aboutis ou non aboutis, qui ont jalonné toute cette période “postrévolutionnaire”.

Le verdict infligé à Weld El 15 n'est finalement qu'une confirmation de ce qu'il dénonçait à travers les paroles de son rap. Dont les caractéristiques communes ont toutes un rapport étroit avec une profonde injustice.
SelimaKaroui

Nawaat

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