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Hôpital du camp de réfugiés de Kakuma, à Nairobi, Kenya, le 8 août 2011. REUTERS/STR New
Hôpital du camp de réfugiés de Kakuma, à Nairobi, Kenya, le 8 août 2011. REUTERS/STR New

Somalie, famine et pétrodollars

La solidarité internationale est-elle un vain mot? Pourquoi un enfant somalien qui tend la main n’émeut guère?

La famine qui frappe le sud de la Somalie n’est-elle donc perçue que comme une catastrophe de plus dans un pays «maudit», dévasté par deux décennies de guerre civile, écartelé entre seigneurs de guerre et combattants islamistes?

Car l’appel à la générosité dans les pays occidentaux ne fait guère recette. La crise économique, la dette publique, le chômage massif ne sont pas des facteurs incitatifs. Et ce genre d’appel lancé au cœur de l’été, entre beignets aux pommes et crèmes à bronzer, n’a pas mobilisé les foules.

Dès lors, l’attente était grande de voir d’autres pays, d’autres organisations régionales, prendre le relais d’un Occident essoufflé. Mais la Chine, pourtant premier partenaire commercial de l’Afrique, fait le minimum et ne se presse guère pour acheminer des sacs de riz à Mogadiscio.

Les regards, les espérances se sont alors tournés vers les 57 pays musulmans regroupés au sein de l’Organisation de la Conférence islamique, récemment rebaptisée Organisation de la Coopération islamique (OCI). «Coopération», et non plus «conférence», donc. Mais ce changement sémantique allait-il être illustré par des actes concrets?

Les pays musulmans pas tant mobilisés

Basée à Djeddah (Arabie saoudite), l’OCI est la seule organisation interétatique à caractère religieux. Une charte a été élaborée en 1972, avec pour objectif premier la consolidation de la solidarité islamique entre les Etats membres.

Une réunion des ministres des Affaires étrangères de l’OCI s’est tenue mercredi 17 août à Istanbul (Turquie). Mais la réponse musulmane à la sécheresse a été en deçà des attentes.

Au début de la rencontre, le secrétaire général turc de l’organisation, Ekmeleddin Ihsanoglu, avait fixé la barre à 500 millions de dollars (350 millions d’euros). Quelques heures plus tard, une fois la réunion terminée, il est revenu devant les journalistes. Seulement 350 millions de dollars ont été promis, alors que les besoins de l’ONU sont estimés à… 2,4 milliards. Et sur ces 350 millions, la Turquie a fait un effort louable en en donnant 150.

Le dirigeant turc, fervent musulman lui-même, avait pourtant tout fait dans son discours d’ouverture pour mobiliser les riches Etats pétroliers, en rappelant que l’islam stipule que «tu ne peux pas aller te coucher le ventre plein si ton voisin a faim». Un petit rappel lancé au cœur du mois de jeûne du ramadan…

«Si vous aviez assumé vos responsabilités, est-ce que la nation sœur somalienne serait dans cette situation? Ce n’est pas un test pour le peuple somalien, c’est un test pour toute l’humanité», a-t-il poursuivi.

Le Premier ministre turc Tayyip Erdogan a frappé encore plus fort. Devant les ministres réunis à Istanbul, notamment ceux des riches Etats pétroliers, il a lancé:

«Si vous conduisez une voiture de luxe, vous pouvez être généreux envers des personnes qui luttent contre la famine.»

Il a également critiqué l’indifférence de l’Occident:

«Bien sûr, nous ne pouvons pas attendre de la part de ceux qui, à travers l’Histoire, ont exploité les ressources de la Somalie et de l’Afrique de se montrer sensibles à cette tragédie.»

Les puissances coloniales britanniques et italiennes s’étaient certes partagé la Somalie; mais plusieurs pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord ont activement participé au pillage de l’Afrique subsaharienne et à la traite des esclaves. Et l’empire ottoman n’a pas laissé que des bons souvenirs en Afrique septentrionale et en Somalie.

Mais le Premier ministre turc ignorait-il que le plus important donateur dans la crise que traverse la Corne africaine était… les Etats-Unis, avec près de 600 millions de dollars de dons, suivis de la Grande-Bretagne (200 millions de dollars), du Japon et de l’Australie.

Avant la réunion d’Istanbul, le premier pays donateur musulman était l’Arabie saoudite avec… 60 millions de dollars, soit dix fois moins que l’Amérique de Barack Obama. Le premier exportateur mondial de pétrole a pourtant enregistré en juillet un record de production de brut jamais vu depuis 30 ans! Il vient également de signer avec le groupe de BTP Ben Laden Group un contrat pour la construction de la Kingdom Tower sur les bords de la mer Rouge, plus précisément à Djeddah, cette même ville qui accueille le siège de l’OCI… D’une hauteur de 1.000 mètres, elle pourrait devenir la plus haute tour du monde. Montant du contrat: 1,2 milliard de dollars

Alors, quels sont les montants promis à Istanbul par l’Arabie saoudite, le Koweït ou les Emirats arabes unis? Et par l’Irak, l’Iran ou l’Egypte? Ou encore par le plus peuplé des pays musulmans, l’Indonésie? Les chiffres des généreuses donations n’ont pas été rendus publics. Dommage.

La Turquie conforte son leadership africain

Si les gouvernements restent indifférents, de généreuses initiatives locales voient le jour au sein de la grande communauté musulmane. Les musulmans de Chicago (Etats-Unis) s’organisent par exemple pour apporter leur aide. A Dubaï ou Bahreïn, des téléthons ont été organisés.

En Turquie, un «bateau de la bonté» a été affrété par des organisations humanitaires pour transporter 5.000 tonnes d’aide vers la Somalie.

Si personne ne doute de la générosité des Turcs envers les Africains touchés par la famine, plusieurs observateurs notent que la nouvelle solidarité d’Ankara vis-à-vis du continent noir coïncide avec l’intensification des échanges commerciaux entre la Turquie et une Afrique émergente de plus en plus courtisée —notamment par la Chine.

Ankara a ainsi exporté pour 7,2 milliards de dollars (5 milliards d’euros) en Afrique en 2010 —un chiffre en augmentation constante.

Dans le même temps, la Turquie multiplie les ambassades au sud du Sahara. Les voix des 54 pays africains à l’ONU, comme dans les autres instances internationales, sont toujours les bienvenues.

En étant en pointe, au sein des pays musulmans, dans l’aide humanitaire apportée à la Corne de l’Afrique, Ankara espère conforter son rôle de leader au sein de la communauté islamique.

Aide humanitaire et diplomatie font parfois bon ménage…

Adrien Hart

 

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Adrien Hart est journaliste, spécialiste de l'Afrique.

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