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Mosque (Maroc), by palindrome6996 via Flickr CC
Mosque (Maroc), by palindrome6996 via Flickr CC

Au Maroc, Jésus n'est pas en odeur de sainteté

Les conservateurs, islamistes en tête, ont ferraillé pour que l’islam demeure la référence absolue dans la nouvelle Constitution marocaine. Ils ont été entendus par le roi, au grand dam des défenseurs d’un Etat civil.

Au Maroc, le Parti de la justice et du développement (PJD), qui se réclame d’un islamisme modéré, avait prévenu qu'il voterait contre la nouvelle Constitution si la loi fondamentale prévoyait la liberté de croyance. Une liberté qui porterait selon lui atteinte à «l'identité islamique du pays». Son leader, Abdelilah Benkirane, avait mis le feu aux poudres en affichant haut et fort son opposition farouche à toute référence à la liberté de culte et de croyance dans le projet de réforme de la Constitution présentée par Mohammed VI.

«Le Maroc est un pays musulman avec ses lois. En France, ils ont interdit le port du voile intégral au nom de la loi. Nous sommes tout à fait capable de voter contre cette nouvelle Constitution», avait menacé le secrétaire général du PJD, principale formation politique d’opposition au Parlement.

Des laïques accusés de «répandre le vice»

Des rumeurs persistantes affirmaient que la future Constitution marocaine stipulerait que «l'islam reste la religion de l'État, mais la liberté de croyance est garantie par la loi». Finalement, la mouture adoubée par Mohammed VI et qui sera soumise à référendum le 1er juillet conservera la notion de «libre exercice du culte», déjà prévue par l’actuelle Constitution et qui restreint la foi à la filiation. En clair, les lois religieuses demeureront donc celles qui organisent la vie sociale.

Preuve en est que les islamistes —modérés ou radicaux du reste— sont plus que jamais la troisième voix des révolutions arabes. Une voix qui passe trop souvent par le repli identitaire, et pire, par l’excommunication des tenants d’un Etat civil, seul garant des libertés individuelles et de l’égalité hommes-femmes.

«Les laïques veulent répandre le vice parmi ceux qui ont la foi, ils veulent que dorénavant, les citoyens puissent proclamer le péché. Que ceux qui veulent manger pendant le ramadan le fassent chez eux! Leur a-t-on jamais reproché pareille chose? Mais ces gens-là veulent faire des pique-niques pour manger pendant le ramadan, pourquoi? Pour que vos enfants les voient et osent violer les interdits de Dieu. Et ils veulent, probablement —du moins d’après ce que nous avons entendu— proclamer la liberté sexuelle.  Ils veulent que la déviation sexuelle [l’homosexualité], qui certes, a toujours existé, devienne répandue et qu’elle se proclame publiquement.

Cela, le PJD le refuse. Que celui qui porte en lui de tels immondices se cache, car s’il nous montre sa face, nous lui appliquerons les châtiments de Dieu», avait martelé Benkirane lors d’un meeting de la jeunesse de son parti, au moment où partis politiques, syndicats et ONG menaient des tractations ardues avec la commission d’experts installée par le roi pour définir les contours de la réforme constitutionnelle.

Faut-il rappeler que les «châtiments de Dieu», tels qu’évoqués par Benkirane en langue arabe («houdoud Allah»), font référence à un concept théologique précis, celui des châtiments corporels: la peine de mort pour l’apostat et la lapidation pour les fornicateurs, a fait remarquer dans un communiqué posté sur Facebook le Mouvement alternatif des libertés individuelles (Mali), en pointe dans les revendications politiques et sociales pour la limitation de la religion à la seule sphère privée.

Boycott et chasse aux sorcières

«Discrimination, anathème, homophobie, rejet de l’autre et de la citoyenneté; quelle différence y a-t-il entre le discours de M. Benkirane et de son parti le PJD, et le salafisme le plus belliqueux? En faisant l’apologie des tribunaux de la charia, M. Benkirane ne dévoile pas seulement le dessein, somme toute perceptible, du parti rétrograde et obscurantiste qu’il dirige, mais jette l’opprobre sur l’Etat marocain qui se plaît à se définir comme tolérant et modéré, alors qu’il mène volontiers une chasse aux sorcières contre les militants laïques, pacifiques et humanistes du Mouvement Mali, tout en laissant libre cours à des discours aussi dégradants et dangereux que celui de M. Benkirane», s’insurge le Mali, dont les membres fondateurs, très actifs dans le Mouvement du 20 février, appellent au boycott du référendum.

«Nous appelons au boycott de ce projet de Constitution, que nous rejetons sur le fond et sur la forme», indique un communiqué sur la page Facebook du mouvement, qui compte plus de 60.000 membres. Une position qui lui vaut aujourd’hui d’être conspué dans la rue par les ultramonarchistes, souvent rémunérés par les agents d’autorité (comme le montre ce reportage de la RTBF, la télévision belge) pour casser les manifestations et qui défendent mordicus un pouvoir théocratique représenté par la figure tutélaire du roi, Commandeur des croyants, et ce faisant que le choix confessionnel des Marocains soit verrouillé à la naissance, c’est-à-dire de naître forcément musulman et de le rester —à défaut d’être juif.

«Appelle Jésus ton sauveur maintenant !»

Et c’est justement sur la thématique de l’apostasie et de la «déviance sexuelle», bien plus sur les pouvoirs du roi, que les défenseurs du Trône sont galvanisés pour tuer dans l’œuf toute contestation au projet de nouvelle Constitution.

De nombreuses vidéos postées sur YouTube montrent des jeunes armés de machettes à la manière des jeunes patriotes ivoiriens pro-Gbagbo de Charles Blé Goudé, recrutés et rémunérés par les forces de l’ordre à qui des portraits de Mohammed VI et des drapeaux ont été distribués pour organiser des contre-manifestations appelant à voter «Oui» au référendum.

Ces jeunes, dont la plupart sont des déshérités, voire des délinquants notoires, scandent des slogans haineux, racistes et antisémites à l’adresse des militants du 20 février. Oussama El Khlifi, une des figures de proue du mouvement contestataire, a même failli être lynché dans le centre-ville de Rabat aux cris de «Mort à l’apostat!», «Le peuple réclame la peau du traître!», «Sioniste, juif, suppôt d’Israël!», «Appelle Jésus ton sauveur maintenant!», «On veut t’entendre dire: vive le roi Mohammed VI, notre unique souverain!».

Ali Amar

Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

Ses derniers articles: Patrick Ramaël, ce juge qui agace la Françafrique  Ce que Mohammed VI doit au maréchal Lyautey  Maroc: Le «jour du disparu», une fausse bonne idée 

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