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Concert du collectif Y'en a marre, à Dakar, le 18 juin 2011. REUTERS/Finbarr O'Reilly
Concert du collectif Y'en a marre, à Dakar, le 18 juin 2011. REUTERS/Finbarr O'Reilly

Peur sur Dakar

Depuis qu’Abdoulaye Wade a décidé de faire adopter par l’Assemblée nationale un projet de réforme constitutionnelle, le Sénégal est sous haute tension.

Pour la dix-septième fois depuis 2000, Abdoulaye Wade a soumis aux députés un projet de loi modifiant la Constitution sénégalaise. Une proposition qui vise à élire le président de la République et le vice-président en même temps lors des prochaines élections de février 2012. Mais elle supprime également de fait le second tour, en permettant l’élection du «ticket» avec seulement 25% des suffrages exprimés. Une mesure qui maintient le pays en haleine depuis une semaine.

En réaction à ce qu’il qualifie de «forfaiture», le député-maire de Saint-Louis Cheikh Bamba Dièye s’est enchaîné le 21 juin aux grilles de l’Assemblée nationale pour dénoncer ce projet de loi. Un geste spectaculaire diffusé en boucle par les télévisions privées dakaroises, et qui a frappé les esprits.

«Je m'opposerai, jusqu'à la dernière énergie et de la manière la plus ferme et la plus vigoureuse, contre le projet de loi 2011/864 qui porte atteinte à notre démocratie, décrédibilise nos institutions et nos acquis démocratiques et entame la stabilité de notre pays. La désobéissance civile est la seule alternative qui nous reste», indique-t-il après son coup d’éclat.

Un «commando invisible» en embuscade

Des groupes révolutionnaires appelant au coup d’Etat et à l’insurrection se sont créés sur les réseaux sociaux. L’un d’entre eux, «Touche pas à ma Constitution» est l’œuvre d’un groupe qui se fait appeler Commando invisible de libération du Sénégal (Cils) dirigé par un mystérieux «sous-commandant Kocc Barma» et qui s’inspire clairement du fameux «commando invisible» d’Abobo mis en place par feu Ibrahim Coulibaly pendant la crise ivoirienne.

Sur son mur Facebook, le Cils indique:

«Le Sénégal nous a tout donné. Il est temps de lui témoigner notre patriotisme. Le pays va mal. Tous dans les rues pour une délégation spéciale au Palais. Manifestons notre rejet de la loi 2011/864 de la manière la plus forte».

Un autre groupe du même nom a fait du départ de Wade son leitmotiv. Animés par des personnalités en vue dans le pays, ces deux groupes prennent visiblement comme modèle système d’organisation des révolutions arabes via les réseaux sociaux. 

Appel à l’Insurrection et au coup d’Etat militaire

Macky Sall, l’ancien Premier ministre tombé en disgrâce en 2008 et actuel président de l’Alliance pour la République (APR, opposition) est allé plus loin en demandant à l’armée de prendre ses responsabilités.

Sur la même lancée, Kantara Coulibaly, un commandant de la gendarmerie à la retraite, soutient que l’armée se rangera du côté du peuple:

«Je m’adresse à mes chefs de l’armée, il est temps qu’ils prennent leurs responsabilités, ils doivent anticiper sur la situation. Les jours à venir, le peuple sortira dans les rues et si Wade ne retire pas ce projet de loi il y aura un bain de sang. La troupe se rangera du côté de la masse, je vous l’assure, cette armée ne tirera pas sur le peuple».

Dans la même dynamique, Amath Dansokho de la coalition Bennoo Siggil Senegaal lance un appel à l’insurrection:

«Nous travaillons au soulèvement de la population. Ce qui prime c'est le départ de Wade. Nous irons jusqu'à l'insurrection et nous appelons le peuple entier. Nous allons amplifier l'offensive contre Wade».

Même son de cloche chez son camarade Moustapha Niasse de l’Alliance des forces de progrès:

«Que les renseignements disent à Wade, nous allons instaurer un rapport de force parce que le pays ne lui appartient pas. Nous demandons à Wade de mettre une délégation spéciale au Palais»

Alioune Tine, président de la Rencontre africaine des droits de l’homme et initiateur du front «Touche pas à ma Constitution» a été l’objet de menace de mort. Assane Dioma Ndiaye, président de la Ligue africaine des droits humains a saisi la Fédération internationale des droits de l’homme pour alerte.

«Nous avons appris des informations selon lesquelles un plan de liquidation serait en cours, notamment en ce qui concerne Alioune Tine. Nous savons que chaque fois que la société civile s’érige en rempart contre des intentions de cette nature comme celles que nous vivons aujourd’hui, elle est la cible des gouvernants», a-t-il regretté.

L’artiste-compositeur Youssou N’dour, d’habitude très peu prolixe sur le débat politique, a demandé au président Wade de ne pas brûler le pays sur l’autel de ses ambitions personnelles:

«Dans un contexte marqué par une situation sociale durement ressentie par les populations, il me semble plus indiqué d’apporter des solutions aux problèmes actuels que de prendre date avec des ambitions personnelles susceptibles de plonger notre très jeune République dans le chaos. Je ne vois aucune cause qui justifierait une telle forfaiture. C’est pourquoi, j’appelle le pouvoir et l’opposition, mais surtout le pouvoir, à la raison et à prendre conscience de sa responsabilité devant Dieu et les hommes. Ce Sénégal est le nôtre, nul n’a le droit de le brûler», déclare le chanteur dans un communiqué.

Les jeunes du Mouvement Y’en a marre, le Front «Touche pas à ma Constitution», l’opposition, la société civile et diverses associations religieuses se sont donnés rendez-vous ce jeudi 24 juin pour exiger le départ du président Wade. Une mobilisation sans faille et une radicalisation qui ont obligé le ministre de l’Intérieur Ousmane Ngom à autoriser toutes les manifestations prévues.

Les Etats-Unis contre Wade, la France soupçonnée de connivence

La situation politique au Sénégal a poussé l’ambassade des Etats-Unis à condamner le projet de loi instituant un ticket à l’américaine. Ainsi, dans un communiqué, Marcia Bernicat indique que les Etats-Unis sont du côté du peuple: «Je dis ce que dit le peuple».

Si la position des Etats-Unis est claire, tel n’est pas le cas de la France, que beaucoup d’observateurs accusent de vouloir adouber le projet de dévolution dynastique du pouvoir. Des soupçons que la poignée de main de Deauville et le voyage de Wade à Benghazi ont fortement conforté, en ce sens que ce sont des actes interprétés au Sénégal comme un deal entre Wade et Sarkozy, qui se donnent mutuellement des gages.

Lundi Macky Sall a appelé les autorités françaises à garder la neutralité dans les affaires intérieures du Sénégal et à se mettre du côté du peuple sénégalais plutôt que de soutenir un clan.

«Je lance un appel au président de la République française, monsieur Nicolas Sarkozy. Qu’il ne soit pas abusé par le pouvoir sénégalais et les rapports qu’on peut lui présenter, mais qui ne lui donneront pas la réalité. Nous ne souhaiterions pas que par les interprétations et les manipulations qui sont en train d’être faites, on puisse faire croire au peuple sénégalais que la France n’est pas du côté de ses intérêts vitaux, mais qu’elle puisse agir pour le compte d’un clan», a affirmé l’ancien président de l’Assemblée nationale du Sénégal, devenu un des plus farouches opposants au régime d’Abdoulaye Wade.

Ndèye Khady Lo

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Ndèye Khady Lo

Journaliste sénégalaise.

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