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Des bordels de Bombay aux campus américains, la réussite d'une jeune fille indienne

Elle n'était qu'une fille parmi d'autres, issue de Kamathipura, le plus grand quartier de prostitution de Bombay. Mais aujourd'hui, grâce à sa persévérance et à l'association Kranti qui l'a prise sous son aile, Shweta Katti, âgée de 18 ans, est la première à être acceptée dans une prestigieuse université américaine. Voici le parcours exceptionnel d'une fille du « quartier rouge ».

Au c½ur de la vieille ville de Bombay, la rue Pathebapu-Rao offre un visage d'un autre temps. En cette après-midi de mousson, les taxis Fiat Padmini jaune et noir des années 70 partagent difficilement la chaussée avec les pousseurs de grands chariots en bois chargés d'appareils ménagers à recycler. Sur les façades délabrées des immeubles coloniaux, de grandes affiches de films colorées font surgir des héros aux expressions sensuelles et dramatiques. Juste au-dessous de ces visages figés, sur le pas de vieilles portes en bois, des dizaines de femmes sans âge scrutent les passants. Elles portent un sari aux couleurs chatoyantes ou un simple corset étincelant qui dévoile un abdomen rebondi et attendent le client qu'elles feront monter dans une de leurs petites chambres insalubres pour une passe sans lendemain.

D'un pas décidé, Shweta Katti dépasse ces prostituées sans les voir et s'engouffre dans un espace obscur creusé dans le mur. Des marches en bois, qui furent un jour peintes en bleu, apparaissent. Les murs témoignent de ce passé avec violence, balafrés de longues marques noires ou de traces de crachats rouges. Elle s'arrête au deuxième étage contre la rambarde fragile, le regard porté sur le couloir sombre qui mène à de petites chambres. « J'ai grandi dans l'un de ces bordels, raconte Shweta avec une étonnante franchise. Nous vivions avec mes parents sur une mezzanine, au-dessus d'une pièce où les prostituées recevaient leurs clients. Ce n'était pas très propre, mais je n'ai jamais rien connu d'autre ».

L'environnement était hostile, reconnait-elle. « J'avais 11 ans et j'étais en train de me coiffer quand l'un des clients m'a demandé si je voulais coucher avec lui. J'étais troublée et j'ai fui », se rappelle Shweta, âgée aujourd'hui de 18 ans. Un de ses proches confirmera qu'elle a subi à cette époque des attouchements, sans donner plus de détails. Mais comme chez beaucoup d'adolescentes, sa plus grande souffrance concernait son physique : « tout le monde se moquait de moi, car ma peau est foncée (couleur jugée dégradante en Inde, NDLR). Ils disaient que je n'étais pas belle et ne pourrais jamais me marier. J'ai alors perdu tout amour propre ». Une discrimination accrue à cause de son statut d'« intouchable », situé au plus bas dans l'échelle des castes indiennes.

L'association Kranti

Par chance, sa mère, ouvrière dans une usine, lui a servi de rempart contre ces agressions et de réconfort en la soutenant dans ces épreuves. Mais c'est surtout l'association Kranti qui lui a « ouvert les ailes », comme l'illustre une de ses amies. Il y a environ deux ans, cette ONG, spécialisée dans l'aide et la formation des filles de Kamathipura, l'a accueillie dans un programme restreint destiné à seulement dix enfants. Shweta a alors suivi une thérapie psychologique, appris l'anglais, suivi des cours décodant les systèmes de castes et autres facteurs d'injustice sociale.

Surtout, Kranti a permis à Shweta de voyager dans Bombay pour assister à des pièces de théâtre ou des manifestations, ou au Népal, où elle s'est rendue seule pour participer à des camps de jeunesse avec des adolescents de classes sociales supérieures. « Notre objectif est de briser les barrières sociales dont souffrent ces filles, et la première d'entre elles est géographique, explique Robin Chaurasyia, la co-fondatrice de Kranti. C'est grâce à la mobilité qu'une personne devient indépendante et s'émancipe ». Un impact limité, cependant, au petit nombre de bénéficiaires. « Nous préférons investir davantage dans chaque fille, afin de lui donner les chances de devenir une vraie dirigeante qui sera en mesure de revenir, elle-même, changer les choses », répond Robin Chaurasiya.

L'avenir aux Etats-Unis

En observant Shweta, lors d'une soirée de levée de fonds pour son voyage aux Etats-Unis, discuter avec aisance à des diplomates et entrepreneurs américains, il semble évident que cette jeune fille aux yeux souriants a brisé un plafond de verre social. « Quand j'ai commencé à aimer la personne que j'étais et à croire en moi, j'ai également réalisé que mes origines ajoutaient de la valeur à ma personnalité. Maintenant je sais que, en m'inspirant de cette expérience, je peux faire des choses formidables pour ma communauté », explique Shweta, pleine d'enthousiasme.

C'est cette force puisée dans son passé difficile et cette motivation à agir qui semblent avoir convaincu la prestigieuse université Bard, basée à New York, à accepter Shweta pour quatre ans d'études. Elle sera exceptionnellement exemptée des importants frais de scolarité (36 000 euros par an), mais Kranti essaie de lever encore beaucoup d'argent afin de pouvoir la faire vivre sur place (54 000 euros nécessaires pour les quatre ans). Shweta sait qu'il lui faudra redoubler d'efforts pour se mettre au niveau de cette université américaine, mais sa motivation est déjà alimentée par un objectif : se spécialiser en psychologie pour revenir, un jour, ouvrir un centre de consultation gratuite dans son quartier de Kamathipura.

Rfi.fr


Rewmi

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