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Maïmouna Gueye © Ozal Emier, tous droits réservés.
Maïmouna Gueye © Ozal Emier, tous droits réservés.

Maïmouna Gueye ou l'art d'être insoumise

Allure de femme fatale et gouaille ravageuse, la jeune comédienne d’origine sénégalaise, en ce moment à l’affiche des «Monologues du Vagin», trace sa route.

Levée de rideau. Maïmouna Gueye arrive, juchée sur des talons compensés vertigineux. Elle s’est installée à la terrasse du café en face du théâtre Michel, «pour fumer» explique-t-elle. Quand on la découvre pour la première fois, on est un peu perplexe. La jeune comédienne a des allures de diva d’un autre temps; on craint, à tort, qu’il en soit de même de son tempérament. Chevelure longue et abondante, ongles interminables peints d’un rose flashy et perle rouge au front, elle s’est construit un personnage de vamp ultra glamour. Sa féminité extrême -peut-être sa façon à elle de marquer son engagement féministe- présage aussi d’un goût pour la transgression:

«Ici les gens sont frileux, on ne dit jamais vraiment les choses. Y’en a même qui n’osent pas dire "Noir"», assène-t-elle.

C’est donc assez naturellement qu’elle s’est retrouvée dans la distribution des Monologues du Vagin en 2004, œuvre elle aussi féministe et transgressive. Elle interprète la «femme du milieu» dans cette pièce qui se joue à 3. On décèle chez la comédienne un plaisir certain à délivrer ces mots crus recueillis par la dramaturge Eve Ensler.

Des mots qui choquent les oreilles prudes, mais qui font réagir. Des mots drôles aussi. Car, si la mise de la jolie jeune femme est tout aussi sophistiquée sur scène, la comédienne se démarque surtout par son talent comique. Avec sa gouaille toute particulière, son interprétation intelligente et animée, elle nous faire rire. Dans la salle, on glousse, on pouffe, on s’esclaffe.  

«C’est vrai qu’elle a ce look très félin qui intimide au début alors qu’en fait elle est très douce, décrit Sophie Guillemin, sa partenaire sur scène. Elle nous a beaucoup aidées avec Geneviève Casile [la troisième comédienne de la pièce, ndlr]. Quand certains soirs, le public n’est pas réceptif, elle rit à nos monologues pour nous motiver et faire réagir les spectateurs»

L’humour, marque de fabrique de Maïmouna Gueye pour titiller là où ça fait mal. Avec sa première pièce d’abord, Les souvenirs de la dame en noir (2004), puis Bambi elle est Noire, mais elle est belle (2006), deux œuvres qu’elle a écrites et dans lesquelles elle joue. Elle y critique la société patriarcale sénégalaise et l’hypocrisie de la société française.

«Il n’y a que ça qui m’intéresse, l’engagement. Et même quand c’est drôle, on rit mais on rit jaune», explique-t-elle.

«Je ne peux pas vivre dans le juste milieu, je préfère le danger»

Le premier acte se joue au Sénégal. Maïmouna Gueye est née là-bas d’un père chef de gare et d’une mère «qui a passé sa vie à faire des enfants. Elle en est morte. C’est quelque chose qui me poursuit. La femme est un sujet inépuisable pour moi». Maïmouna Gueye a alors trouvé son credo mais ne le sait pas encore. Elle commence le théâtre à la fin de l’adolescence. Ne lui demandez pas à quel âge exactement, comme toute diva qui se respecte, elle ne se souvient pas des dates: «Je préfère les mots aux chiffres», lâche-t-elle. Petite coquetterie qu’on lui pardonne.

La première fois qu’elle est montée sur scène, c’était pour incarner l’Antigone de Sophocle. Gérard Chenet, écrivain haïtien qui l’avait choisie pour le rôle, lui avait lancé «Antigone, c’est vous». Une sentence qui n’a pas eu l’air de l’effrayer:  

«Dans ma famille, on disait toujours que j’étais la rebelle, une fille décalée, se souvient-elle. Je ne peux pas vivre dans le juste milieu, je préfère le danger»

Un mantra pour sa carrière à venir. Elle portera les habits de cette héroïne insoumise pendant deux ans.  

«Après la mort de mes parents, j’avais 16 ans, il y avait une blessure à fermer. J’avais besoin d’un exutoire et de quelque chose pour remplir un trou affectif», avoue-t-elle à propos de ses débuts au théâtre.

Les planches panseront donc les plaies. Et puis patatras, la jeune femme tombe amoureuse d’un Français, elle se marie vite, très vite: «Par amour, pas pour les papiers», se sent-elle obligée de préciser. Sûrement pour échapper à la pression familiale, aux deux mariages arrangés qu’on lui propose.

«Je voulais mettre des mots sur les maux» 

Second acte. L’arrivée en France en 1998. Rude. Les beaux-parents vieille France, Auvergnats pur jus et producteurs de fromage. Ils la gratifient d’un «elle est noire, mais elle est belle» et lui tendent une banane en guise de bienvenue. «C’était le dépaysement total, dit-elle avec un sourire amusé. Je venais avec des rêves et des visions plein la tête. Pour moi la France c’était l’Eldorado!». Elle s’installe à Avignon avec son mariage tout neuf et s’inscrit au Conservatoire. Elle apprend une autre manière de jouer, ajoute une dose de subtilité dans son jeu. Fait face au racisme ordinaire aussi:

«Je ne répondais pas aux remarques, mais j’avais envie d’hurler en-dedans»

Peu avant la sortie du conservatoire, elle divorce. La jeune femme a besoin de nouveauté, le démon de midi frappe à sa porte prématurément —«Je voulais vivre mon adolescence», se souvient-elle— et elle part à Paris. Là, elle monte ses deux pièces où elle parle cash de sexe et de désir, toujours avec ce même goût du politiquement incorrect. Dès lors, s’exprimera pleinement son besoin de dénoncer, un besoin que ressent depuis longtemps la comédienne:  

«C’était vital, il fallait que les choses sortent. Je voulais mettre des mots sur les maux des copines que je voyais se faire exciser, marier de force»

Ecouter le récit des autres, un trait de caractère d’après l’une de ses amies qui la définit comme «généreuse»: «Elle s’intéresse vraiment aux gens, elle leur pose des questions même si elle les connaît à peine».

«On ne me propose que des personnages clichés»

Au cinéma, on l’a peu vue: une apparition dans Il reste du jambon? d’Anne Depetrini et un premier rôle féminin dans un film du facétieux et lui aussi rebelle Jean-Pierre Mocky, Touristes? Ho Yes, qui n’a pas trouvé de distributeur.

«On ne me propose que des personnages clichés comme la nounou africaine. Ce sont toujours des participations, ce qui commence à m’importuner, dit-elle poliment. Alors je préfère dire non.»

Pour autant, Maïmouna Gueye ne regrette pas d’être venue en France où elle jouit d’une liberté qu’elle n’avait pas au Sénégal. Il ne manque plus que les propositions professionnelles: «Pour pouvoir faire mon métier, je dois donc écrire mes propres pièces... Mais par exemple, je rêverais de jouer dans des classiques», dit-elle en soupirant.

Troisième acte. Sa prochaine pièce. Pour cette dernière, Maïmouna Gueye a décidé d’aborder un sujet plus populaire, plus universel. Dans Rupture amoureuse ou conversations avec Cupidon elle parlera... d’amour.  

«C’est comme si je hurlais mais qu’on n’entendait pas ma voix. Alors je vais poursuivre mon travail d’écriture pour être présente sur scène. Pour me faire connaître.»

Ozal Emier

Maïmouna Gueye sera à l’affiche des Monologues du Vagin d’Eve Ensler jusqu’à fin juillet au théâtre Michel, aux côtés de Geneviève Casile et Sophie Guillemin.

 

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