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Tewfik Jallab dans le rôle de Farid. © Mars Distribution
Tewfik Jallab dans le rôle de Farid. © Mars Distribution

Né quelque part: quand les origines font grandir

Dans son premier long métrage, Mohamed Hamidi raconte une histoire universelle: le retour au bled.

—Tu viens d’où?

—Mon père est Espagnol, ma mère Anglaise

—Tu viens d’où?

—Ma mère est Bretonne et mon père Israélien

—Tu viens d’où? Tu n’es pas française-française. Tu as des origines.

—Oui, mon père est Algérien. Ma mère aussi, mais elle est née en France.

—Te sens-tu plus Française ou Algérienne? Il faut choisir: soit ton pays natal, soit ton pays d’origine.

Ces échanges ressemblent à des conversations que l'on a déjà entendues, à des choses vécues par tous, ou presque. La quête de soi est universelle, voire naturelle. Arrive toujours une heure où l’on regarde derrière soi: dans un paysage flou, on voit peu à peu s’éloigner ses parents et ses grands-parents.

Qui sont-ils? Qu’ont-ils vécu? Pourquoi ont-ils quitté leur terre natale? Comment ont-ils réussi bâtir une nouvelle vie, loin de la terre qui les a vus grandir, loin des leurs, loin de leurs racines? Toutes ces questions, longtemps sans réponses, ne demandent qu’à éclore.

«Depuis que je suis tout petit, je dis que je viens d’Algérie. Mais je n’y suis jamais allé.»

Cette réflexion va conduire Farid, le personnage principal du nouveau long métrage de Mohamed Hamidi Né quelque part, à regagner la terre de ses ancêtres.

A l’âge de 26 ans, il n’a jamais mis les pieds en Algérie, le pays de son père. Affaibli par la maladie, son père lui demande de se rendre dans leur village pour sauver la maison qu’il a construite, pierre par pierre, avec son frère. Né en France, étudiant en droit, Farid n’a d’algérien que le nom. Enfin, c’est ce qu’il croit, quand il embarque sur un vol d'Air Algérie.

Dès son arrivée, Farid est submergée de tendres sentiments. Il rencontre des personnages étonnamment drôles qui, malgré le chômage et la misère, brillent.

 
Son cousin, interprété par Jamel Debbouze, l’accueille à l’aéroport. Des bises à n’en plus finir. A chaque claquement de bises, un mot pour saluer le cousin français.

Cette histoire est le fruit d’une histoire personnelle: celle de Mohamed Hamidi, agrégé d’économie et fondateur du Bondy Blog. Comme Farid, il a dû partir précipitamment en Algérie, en 2005. Son père était très malade. Il prend alors conscience d’une chose: le temps filait et emportait son père, ainsi que son histoire, avec lui.

«Qu’allait-il me rester de cette origine algérienne qui allait me suivre toute ma vie, s’interroge Mohamed Hamidi. Quand j’ai atterri en Algérie, je me suis dit que je ne connaissais pas mes parents. Ils avaient compartimenté les choses. Mon père n’abordait jamais son histoire. On se parlait assez peu de choses personnelles, de l’ordre du ressentiment, de la perception. Ce voyage et l’écriture du film ont amorcé beaucoup de discussions autour de ce sujet.»

L'identité

Avant son départ, Farid n’éprouvait pas son identité plurielle. C’est au contact de l’Algérie que cette quête s’amorce. Un flot d’informations sur l’histoire de ses parents lui parviennent. Farid est dans un entre-deux. Il se cherche.

Cette position intermédiaire atteint son paroxysme quand le cousin lui pique son passeport pour rejoindre l’eldorado français. A partir de cet instant, Farid devient Algérien au même titre que Nordine, Moustapha et Fatah, des jeunes Algériens qui rêvent de harragas: brûler les frontières. 

Au consulat français, l’employé n’accorde aucun crédit à un jeune homme prénommé Farid, dont les deux parents sont Algériens.

«—Je suis Français», martèle Farid.

«— Ce n'est pas marqué sur votre front», rétorque l’employé.  

Baigné dans l’œuvre d’Amin Maalouf, un Libanais chrétien arabe dont la langue maternelle est l’arabe et la langue d’écriture le français, Mohamed Hamidi sait combien l’identité est fragile, compliqué, en perpétuelle construction. De fait, le réalisateur déplore que certains exacerbent, avec hargne, leur identité et leur religion. Comme il regrette qu’il soit toujours plus compliqué de louer un appartement quand on s’appelle Farida ou Mohamed.

 «On ne peut pas dire je suis à moitié français, à moitié algérien. Nous ne sommes pas des êtres compartimentés. Nous sommes ce que nous sommes. On peut donc être 100% français, 100% Algérien.»

C’est son combat: Mohammed Hamidi espère que dans 20 ans, la France ira mieux.  

Tryptique du désespoir

Et l’Algérie? Le réalisateur en brosse un portrait juste et attachant. Par petite touches, au gré des répliques, il effleure les contours d’un pays riche gangréné par la corruption, le trafic, le chômage. Triptyque du désespoir. Issu d’une famille de paysans de l’ouest algérien, Mohamed Hamidi montre combien les préoccupations du peuple ne valent rien face aux intérêts d’une poignée d’apparatchiks.

«C’est comme ça que je vis l’Algérie: un pays riche et sclérosé gouverné par un clan qui contrôle la manne pétrolière.»

L'histoire se déroule en Algérie, même si le film a été tourné au Maroc. «C’est moins compliqué», explique le réalisateur. Cela n’amoindrit nullement l’authenticité du film. 

Mohammed Hamidi a réussi à recréer l’Algérie qu’il connaît et ce, dans les moindres détails. D’abord, la langue. Tous les acteurs ont appris leur scénario dans le dialecte algérien parlé dans sa région. Cette langue dit beaucoup de choses sur l’histoire de l’Algérie depuis le milieu du  XIXe siècle.

L’humoriste algérien Fellag évoque souvent cet héritage linguistique dans ses spectacles. Un ressort naturel de l’humour algérien. «Les Algériens sont les Anglais du monde arabe», lâche Mohamed Hamidi, fana des Monthy Pithon.

Avec son premier long métrage, Mohamed Hamidi rend finalement hommage  à ses parents et à tous ceux qui, un jour, ont questionné leur identité.

Nadéra Bouazza

Sortie en salles le 19 juin 2013

 

Nadéra Bouazza

Nadéra Bouazza. Journaliste à Slate Afrique

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