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[12/365] Fate, by pasukaru76 via Flickr CC
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Les pirates prennent l'Afrique à l'abordage

Loin des feux de l'actualité, les pirates sont de plus en plus audacieux sur les côtes somaliennes. Et bien au-delà...

Mise à jour du 5 septembre 2012 : Des pirates ont pris le contrôle d'un tanker singapourien dans le port de Lagos, au Nigeria, a annoncé le 5 septembre le Bureau maritime international (BMI), portant à trois en un peu plus de deux semaines le nombre des navires saisis dans le golfe de Guinée.

***

Eclipsées par les révolutions arabes, les frappes aériennes en Libye, les événements en Côte d’Ivoire, les affrontements au Sud-Soudan, les activités des pirates en Somalie ne font plus la une des nos médias depuis quelques temps déjà. Pourtant, la situation au large de la corne de l’Afrique ne s’est pas améliorée, loin s’en faut.

Pour s’en convaincre, il suffit de consulter le site du Bureau maritime international (BMI), qui dépend de la Chambre de commerce internationale (ICC). D’après la dernière mise à jour, datée du 13 juin, 243 attaques auraient été signalées dans le monde entier depuis le début de l’année, dont 154 pour la seule Somalie. Et sur vingt-six navires «détournés», autrement dit arraisonnés par des pirates, sur les mers du globe, vingt-et-un l’ont été au large de la Somalie, toujours depuis le début de l’année. Actuellement, on recense 23 navires aux mains des pirates locaux, qui détiennent également 439 otages.

Les attaques des pirates ont causé la mort de sept personnes. La dernière en date remonterait au 18 juin, un chimiquier ayant apparemment échappé à ses poursuivants à 30 miles nautiques (55,56 kilomètres) au nord-ouest de Trivandrum, la capitale de l'Etat du Kerala en Inde.

Le BMI le souligne:  

«Les pirates somaliens continuent d’attaquer des navires sur la côte nord de la Somalie, dans le golfe d’Aden et le sud de la mer Rouge, en dépit d’un renforcement de la présence de bâtiments de combat. Les pirates utilisent des armes automatiques et des lance-roquettes et tentent d’aborder et de détourner les navires. Si l’attaque réussit et que le navire est détourné, ils mettent le cap sur le littoral somalien, puis exigent une rançon pour la rétrocession du navire et la libération de son équipage.»

Pourtant, à en croire l’Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN), la piraterie serait en baisse dans la région depuis la mise en place de son dispositif baptisé Ocean Shield (Bouclier océanique, nom qui, pour une fois, semble avoir un sens immédiatement en rapport avec la mission concernée).

En avril 2010, l’Alliance atlantique, reprenant un document du BMI, assurait:

«Les efforts constants de la communauté internationale —notamment l’opération OTAN de lutte contre la piraterie […]— ont permis, à l’échelle mondiale, de faire baisser de 34 % le nombre d’attaques au cours du premier trimestre 2010.»

L’OTAN reconnaissait toutefois que «le nombre d’attaques diminue, mais les pirates somaliens étendent leur zone d’action depuis le golfe d’Aden jusqu’aux côtes du Kenya, de la Tanzanie, des Seychelles, de Madagascar et d’Oman».

Confrontées au foisonnement des pirates en Somalie, les grandes puissances ont opté pour la manière forte. L’OTAN est donc présente, ainsi que l’Union européenne, avec l'opération Atalanta, la Russie, la Chine, le Japon et l’Inde ayant quant à eux déployé indépendamment des bâtiments de combat. Des dizaines de frégates et de destroyers lance-missiles, et même des porte-hélicoptères des Marines américains, patrouillent dans la zone concernée. Leur action n’est pas que dissuasive. Marins et commandos n’hésitent pas à frapper, des «vaisseaux-mères» pirates et des embarcations plus modestes sont régulièrement détruits, des pirates tués, d’autres arrêtés. Il n’est d’ailleurs pas certain que, dans l’immédiat, il y ait véritablement d’autre solution.

Un phénomène ancien

Toutefois, il ne faut pas se leurrer, la piraterie n’a rien de nouveau et, à elle seule, une intervention musclée ne suffira pas à résoudre le problème. Le phénomène existe sans doute depuis que l’homme a commencé à s’aventurer sur les mers, pour pêcher et faire du commerce. Les populations côtières, toutes cultures confondues, ont souvent été soupçonnées de piraterie, ou à tout le moins de jouer les naufrageurs, surtout quand la conjoncture économique est néfaste, ou que le pouvoir central n’est plus en mesure d’imposer son autorité. Ce qui est le cas en Somalie.

D’une part, le pays est littéralement en déshérence politique depuis une vingtaine d’années, une dizaine de factions armées s’y affrontant sans pitié tandis que des forces étrangères (ONU, Ethiopie) interviennent à intervalles réguliers. D’autre part, les populations du littoral, qui vivaient de la pêche, se seraient progressivement vues évincer de leurs zones d’activité par les grandes flottes modernes. En outre, les réserves de pêche étaient ravagées par la pollution sauvage. Beaucoup de Somaliens n’auraient alors d’autre recours que la piraterie pour survivre.

Dès l’Antiquité, le fléau était connu. Au XIIe siècle avant notre ère, les redoutables Peuples de la Mer, qui abattirent le puissant empire hittite et causèrent la destruction d’Ougarit et d’autres riches cités le long des côtes libanaises et syriennes, furent considérés par leurs contemporains comme des pirates. Ils déferlèrent également par la terre, avec femmes et enfants dans leurs bagages, et seule l’armée et la flotte égyptiennes, sous le commandement du pharaon Ramsès III, purent en venir à bout.

A l’époque romaine, la piraterie, en particulier en Cilicie (dans le sud-est de la Turquie) et en Illyrie (dans les Balkans), prit de telles proportions que des bandits allèrent jusqu’à incendier Ostie, le port de Rome, en 67 av. J.C. La République se décida alors à riposter, ce qui permit à Pompée, futur rival de Jules César, de se couvrir de gloire. Disposant de fonds considérables, le général aurait aligné 500 vaisseaux et plus de 100.000 fantassins. Il déclencha une campagne éclair, écrasa les flottes pirates, captura 400 navires, en détruisant un millier d’autres. Il débarqua des troupes au sol, lança des offensives sur plusieurs dizaines de kilomètres à l’intérieur des terres, et éradiqua la piraterie en Méditerranée en quelques mois d’opérations. Cependant, nous précisent les historiens antiques comme Tacite et Plutarque, il ne chercha pas seulement à annihiler les pirates, il s’efforça également de les amener à changer de mode de vie. Généreux, il accorda son pardon à ceux qui mirent volontairement fin à leurs activités.

Quelles solutions?

Il semble bien que l’intervention militaire, rapide et brutale, soit effectivement le remède le plus efficace dans un premier temps. Malgré tout, plus près de nous, au XVIIe siècle les Espagnols s’y essayèrent à maintes reprises contre les célèbres boucaniers de l’île de la Tortue, dans les Caraïbes, sans jamais parvenir à vraiment les neutraliser. La Royal Navy eut apparemment plus de succès sur la côte américaine, mais peut-être cela tient-il au fait que les autorités britanniques s’employèrent aussi à éliminer les complices des pirates à terre. En effet, certains notables, dans les Carolines notamment, n’hésitaient pas à servir de receleurs aux pirates. Charles Eden, gouverneur de Caroline du Nord, aurait ainsi accordé son pardon au célèbre pirate Barbe-Noire, et aurait eu droit à sa part du butin!

Une situation que l’on retrouve en Somalie, où les dirigeants locaux couvrent vraisemblablement souvent les raids des pirates, moyennant rétribution. De toutes les «puissances» qui se disputent la suprématie sur le territoire somalien, le Puntland semble le plus décidé, officiellement, à lutter contre la piraterie. Le gouvernement de la province reconnaît en tout cas l’existence du problème, comme le prouve son site, où l’on apprend que 40% des hommes du pays vivraient aujourd’hui de la piraterie. 

Faudra-t-il s’inspirer de Pompée, dit «le Grand», pour éradiquer le phénomène en Somalie? Il est loin, le temps où un empire pouvait débarquer des milliers de soldats et mettre une région rétive en coupe réglée dans le seul but de protéger la navigation commerciale. Or, même si les autorités internationales en avaient la volonté, il n’est pas sûr qu’elles en auraient les moyens. Car les forces étrangères susceptibles d’intervenir sont déjà très actives sur d’autres théâtres. Il est donc peu probable que l’on assiste prochainement à une irruption des Marines américains en Somalie (pays de sinistre mémoire pour d’autres unités américaines, du reste, depuis les pertes subies par les Rangers à Mogadiscio en 1993).

Pourtant, l’hymne des Marines comporte une strophe, «To the shores of Tripoli» (Jusqu’aux rives de Tripoli), qui, si l’on peut y voir aujourd’hui une menace directement adressée au colonel Kadhafi, fait en réalité référence à une autre guerre contre les pirates, en 1805, quand une flotte américaine était venue régler définitivement le problème des pirates barbaresques sur la côte libyenne. Mais ceci est une autre histoire.

 

Roman Rijka

 

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Roman Rijka

Roman Rijka. Journaliste. Spécialiste de l'histoire militaire.

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