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Sofiane Ben Farhat revient du Cham : La Syrie tout feu tout flammes (I)

Attentat à bab Touma, au coeur de Damas

Par sofiane Ben Farhat

La route reliant Beyrouth à Damas dépasse à peine les 100 km. Elle serpente entre le Mont-Liban et la montagne de l’Anti-Liban. A mi-chemin sur la route de Beyrouth-Damas, se dresse Chtaura à 910 mètres d'altitude. Du chef-lieu du caza de Zahlé, dans la fertile vallée de la Békaa, on peut se rendre à Zahlé, Baalbeck, Beyrouth ou Damas.

De part et d'autre de la route, dès qu'on gravit l'Anti-Liban, les cèdres géants surgissent. Exaltés dans leur mutisme millénaire. Et l'on se met à méditer la Bible : « Les justes poussent comme le palmier, ils s’élèvent comme un cèdre du Liban ». Encore faut-il trouver les justes, par la misère des jours des temps qui courent.

Le tronçon libanais de cette route est verdoyant. Comme presque partout au pays du Cèdre. Il est gorgé de vergers, de villes et de hameaux arborant des posters géants des dirigeants politico-confessionnels libanais.

La ville libanaise de Masnaâ est à 44 km seulement de Damas. Pour le régime syrien, c'est une route stratégique. Assurer sa sécurité est une priorité absolue. Les hauts responsables syriens l’empruntent souvent pour prendre l’avion à Beyrouth. Les flux des réfugiés fuyant la guerre aussi. Dès le poste frontalier syrien de Jadida, les collines désolées et arides investissent le paysage. Seuls les portraits de Bachar Assad et de son père Hafez trônent. Ainsi que de très larges pancartes en hommage à la Syrie.

La route est une espèce de corridor entre deux hauts-lieux de la rébellion armée. A gauche, la ville-frontière de Zabadani, dont l'hyper-centre est aux mains des insurgés, encerclés par l'armée régulière. A droite, Mohamadeya, Dareyya, Ghouta Charquiyya, contrées du Rif-Dimaschq, où les troupes loyalistes en décousent avec les groupes armés. La IVe division de l'armée, unité d’élite fidèle au régime, défend et protège Damas.

Damas, la ville légendaire, est blindée. Partout, des barrages et des points de contrôle. Cela ne l'empêche pas de vivre à un rythme endiablé, de grouiller, de commercer. Les embouteillages sont presque partout au rendez-vous. Mais les bruits sinistres des détonations et des tirs d'obus de l'artillerie lourde sont assourdissants. La montagne Qassioun surplombant Damas en renvoie les échos. Les Damascènes y sont tellement habitués qu'ils ne s'en effraient plus. Pourtant, toutes les trois à cinq minutes, les salves emplissent les airs, de jour comme de nuit. Et surtout à l'aube, et en fin de journée.

La folie meurtrière des hommes

Et il arrive souvent, comme ce fut le cas la semaine dernière, que des tirs de mortier ou attentats de kamikazes tuent civils et non-civils en plein centre de Damas. La vie ne s'en fige pas pour autant. Hormis la nuit, dès 21 heures, Damas devenant alors une ville entièrement cadenassée, jalonnée de barrages tous les 100 mètres.

Ici, il ne faut guère se leurrer, c'est la guerre. La mort, les larmes, la désolation et la douleur. Les Damascènes font cependant montre d'un étonnant attachement à la vie. Mais les mines sont plutôt graves. Majestueusement graves. Voire énigmatiques. Ici plus qu'ailleurs, la dialectique tordue de l'être et du paraître joue pleinement.

La place Marja a été le théâtre d'un double attentat-suicide il y a quelques jours. Bilan, 14 morts et des dizaines de blessés. La fameuse place a été retapée à neuf en moins de deux heures. Les citoyens et les commerçants s'y sont attelés avec les forces de sécurité intérieure.

Ici et là, l'instinct de survie l'emporte. A souk el-Hamdiyeh, au c½ur de Damas, rien n'a changé. Echoppes coloriées, pleines à craquer de vêtements, de mobilier, de bibelots, d'articles dits parisiens. Revendeurs à la criée, vendant tout et rien. Badauds flânant à fleur d'étals, comme on le fait ici depuis des millénaires.

Et puis, au bout du souk à la voûte ajourée et claire-obscure, si haute qu'on se croirait sous un dôme divin, il y a la mosquée omeyyade. Merveille architecturale défiant les âges. Sa facture est unique. Ses pierres bruissent une sourde épopée spirituelle. Ernest Renan a écrit quelque part : « Un excellent architecte avec qui j'avais voyagé avait coutume de me dire que, pour lui, la vérité des dieux était en proportion de la beauté solide des temples qu'on leur a élevés ». Et son ami avait raison. Mais il semble étonnant qu'après avoir visité Damas et contemplé la mosquée omeyyade, Renan n'ait pas embrassé l'islam.

Rien n'y fait. On finit par se perdre dans l'hypnose de la facture architecturale et chromatique de la mosquée omeyyade. Un condensé de pureté fixé sur des pierres, des mélanges de couleurs invraisemblables ou diaphanes, des perspectives impossibles et des points de fuite fugaces. Au point d'en oublier les hommes, leur petitesse, leurs guerres vaines au nom de Dieu. Mais les bombardements dont les échos s'amplifient par la vastitude des lieux, nous rappellent à la triviale folie meurtrière des hommes. Et dire que l'homme est supposé être le vicaire de Dieu sur terre...

Entre deux mondes

La guerre broie tout sur son passage. C'est une pathologie de la culture et de la civilisation. La Syrie ploie sous le joug des tueries généralisées et des massacres à large échelle. Des sources concordantes et dignes de foi parlent de plus de 90 mille tués en deux ans et demi de conflit.

La coexistence légendaire des cinquante-trois communautés confessionnelles de Syrie est sérieusement menacée.

Le quartier chrétien de Bab Touma est lové au c½ur de la vieille ville de Damas. Il est dédié à Saint-Thomas, compagnon de Jésus Christ, qui a atterri dans les parages. C'est là que niche, entre les ruelles tortueuses et pavées de pierre lisse, l'hôtel Beit-el-Wali, une somptueuse demeure hautement colorée du 18e siècle. Il est situé à la rue Boulad, du nom d'une famille qui, de l'ère ayyoubide déjà au 12e siècle, se spécialisait dans la fabrication des fameuses épées damasquines. Celles-ci étaient réputées pour pouvoir couper en deux un mouchoir de soie flottant dans le vent. Leur acier et surtout leur tranchant était particulièrement redouté des Croisés dans leur guerre contre les musulmans.

Ici, il y a des couvents et des églises : chaldéenne, maronite, arménienne, grecque-orthodoxe, apostolique arménienne, grecque-catholique, melkite, syriaque orthodoxe, catholique syriaque… Elles jouxtent, parfois moyennant des murs mitoyens, des mosquées, des dervicheries, des tekiyyés.

La semaine dernière, une voiture piégée a été désamorcée dans l'une des places bondées de Bab Touma aux artères commerçantes particulièrement grouillantes. Il y a peu, des dizaines de personnes y ont perdu la vie suite à un attentat. Et pas plus tard que dimanche dernier, des tirs d'artillerie y ont déchiré la semi-quiétude de l'aube.

Attachés à leur modèle de vie en communautés ignorant les guerres de religion, les Damascènes redoutent les affres des fanatismes confessionnels. Partout comme ailleurs en Syrie. En fait, c'est le pays arabe où coexistent le plus grand nombre de communautés.

Et l'on se met à douter. Avec des intervenants extérieurs et des interférences lointaines, le conflit syrien s'enfonce dans les méandres des guerres ethniques, religieuses, confessionnelles, nationalistes, impériales. Les gens y ont l'impression de vivre entre deux mondes, l'un en passe de mourir et l'autre impuissant à naître.

Un des hauts-lieux de la civilisation, la Syrie ne dément point l'une des fâcheuses vocations de la mer méditerranée : celle d'attirer l'interférence des forces très lointaines. Nous y reviendrons.

Par Sofian Ben Farhat publié le 17 juin 2013

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