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Une affiche d'Alpha Condé dans la cour de son QG de campagne, le 1er décembre 2010? à Conakry, Guinée. REUTERS/STR New
Une affiche d'Alpha Condé dans la cour de son QG de campagne, le 1er décembre 2010? à Conakry, Guinée. REUTERS/STR New

Guinée: bonjour démocratie, adieu démocratie

L'écrivain Tierno Monénembo s'interroge sur le processus de démocratisation en Guinée, qui avance pour le moment à reculons.

Le scrutin présidentiel de novembre 2010 visait un double soulagement: celui des Guinéens échaudés par 52 ans de dictature —parmi les plus longues et les plus meurtrières d’Afrique—, mais aussi celui de la communauté internationale, hautement préoccupée par une Afrique de l’Ouest minée par les guerres civiles, le trafic de drogue et le terrorisme. Une élection même imparfaite dans un tel pays ne pouvait que réjouir, face aux vieilles psychoses que peuvent représenter le syndrome rwandais, le cauchemar ivoirien, les légions islamistes ou le fantôme de Dadis Camara.

Mais mieux vaut un mauvais départ qu’un brusque retour en arrière. La Guinée, à son tour, devait tenter le plongeon démocratique avant que ses vieux démons ne la rattrapent. Tout nouveau leader serait le bienvenu pour peu qu’il fût disposé à tourner la page. A la bonne heure: le président élu Alpha Condé promettait le changement dans un pays qui en avait fort besoin.

Cela suffisait à faire oublier, ne serait-ce que pour un moment, son élection controversée et ses propos tribalistes, qui avaient entraîné dans son fief électoral de Haute-Guinée un véritable pogrom contre les Peuls. Il aurait tout le temps pour s’améliorer après son investiture puisque, c’est entendu, la démocratie dorénavant revêt des vertus purificatrices même sous les doux cieux d’Afrique.

Alors, qu’en est- il six mois après? La Guinée est-elle entrée en démocratie? Le président Condé a-t-il apporté le changement promis?

A l'Ouest, rien de nouveau

S’il est trop tôt pour dresser un bilan (sur le plan économique, notamment), la vie institutionnelle et les actes posés au chapitre des droits de l’homme constituent des indicateurs suffisamment parlants quant à la nature du nouveau régime.

Rien hélas ne témoigne d’une volonté de rupture avec le passé. Au contraire, dans ses discours comme dans ses méthodes, Alpha Condé rappelle désespérément ses prédécesseurs comme si, à la longue, ceux-ci avaient définitivement imprimé leur malédiction dans le destin politique du pays. A la place du changement attendu, c’est une soupe bien connue qui est servie aux Guinéens: celle de Sékou Touré, réchauffée par Lansana Conté, et hâtivement repimentée par Dadis Camara.

Les signes de renouveau, on a beau les chercher, on ne les trouve nulle part dans la maison Guinée. Le nouveau pouvoir n’a même pas pris la peine de changer les rideaux ou de ravaler la façade. Les mêmes torchons, les mêmes vieilles casseroles, le même lugubre personnel!

Pivi Zoumanigui et Tiegboro Camara sont toujours ministres. Mais ces deux as de la matraque et du bâillon savent que les indignations d'Amnesty International, de Human Rights Watch ou d'International Crisis Group ne seront tout au plus que des cris d’orfraies: élection ou pas, de ce côté-ci du monde, le crime paie et continuera de payer encore longtemps.

Despotisme et népotisme increvables

Car l’Etat archaïque laissé par Sékou Touré a du mal à crever. Le germe du pouvoir personnel et ses terribles corollaires —la répression, l’improvisation, le népotisme, la ségrégation ethnique, l’ignorance totale des règlements et des procédures— demeurent insensibles à tout vaccin démocratique.

La Constitution, du moins ce qui en tient lieu, est foulée aux pieds sans le moindre scrupule. Comme par le passé, les états d’âme et les sautes d’humeur du chef organisent et contrôlent le moindre espace de la vie nationale. Sous le tintamarre de la démocratie, c’est la machine du despotisme qui continue de se déployer, à une vitesse telle qu’elle a fini de broyer les acquis durement enregistrés sous le régime de la Transition.

On tabasse et emprisonne quand on veut. On nomme et dégomme qui on veut. Le tout dans un foisonnement de décrets et de contre-décrets, qui se serait résumé à un aimable folklore s’il n’engageait le destin de tout un pays.

Ainsi, la présidente du Conseil national de la communication a été propulsée à la tête de cette institution par décret, alors que selon les textes, ce sont ses collègues qui auraient dû la désigner à la majorité des voix. Idem pour le médiateur de la République, dont le mandat de 7 ans a été brutalement interrompu: devinez au profit de qui? Du général Facinet Touré, ancien ministre des Affaires étrangères du défunt dictateur Lansana Conté. Pour couronner cette cocasse restauration de l’ordre ancien, voilà que Tidiane Souaré, dernier Premier ministre de ce même Conté, et Fodé Soumah, son ministre des Sports, sont promus conseillers spéciaux à la présidence.

La démocratie à reculons

Ironie du sort, le président Alpha réhabilite ce que le candidat Condé a voué aux gémonies… Le mythe de «l’opposant historique» habilement monté en épingle par la faune communicante de Paris paraît bien incongru devant ce sinistre tableau, où l’ancien prisonnier politique sacrifie l’agneau de la démocratie pour plaire à ses anciens geôliers.

Mais les Guinéens, qui en ont vu de toutes les couleurs, n’en seront certainement pas surpris. Ils savent qu’ils vivent dans la patrie de Sékou Touré et de Dadis Camara où, si le ridicule ne tue pas, les semeurs de mort prennent parfois des airs de saltimbanques.

Le 3 avril 2011, le gouverneur de Conakry et ses sbires se sont joyeusement mêlés à la foule en liesse venue accueillir l’opposant Cellou Dalein Diallo (de retour d’un long séjour à l’étranger) avant d’ouvrir le feu. Bilan: un mort, 27 blessés, 70 arrestations! Et un sérieux avertissement à l’oreille du malheureux Diallo: «Il n’ y a qu’un seul président en Guinée, et c’est Alpha Condé!» Traduction: des manifestations de ce genre qui avaient libre cours au temps de Conté et même de Dadis Camara (Alpha Condé en avait d’ailleurs largement profité lui-même) ne sont plus de mise.

L’enfant «Démocratie» a bien vu le jour en Guinée, mais pour l’instant, il marche à reculons. La magie du filtre électoral n’a pas fonctionné, toutes les saletés sont passées à travers: la censure, les bruits de bottes, les rafles, les tortures, les menaces de mort, les descentes musclées aux domiciles des opposants…

Tierno Monénembo, écrivain guinéen, Prix Renaudot 2008

Tierno Monénembo

Tierno Monénembo, écrivain guinéen, Prix Renaudot 2008.

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